«Rendezvous ici ou au paradis», a hurlé Abdurahman Softic, dit Miki, avant de courir après le car avec lequel s’enfuyaient sa femme et ses gosses, le 16 avril 1992, tandis que l’armée serbe encerclait Bratunac, en Bosnie, un village proche de Srebrenica. «Conduis les enfants en sécurité, fais-le pour nous, pour notre peuple, je suis le seul pharmacien, je dois rester», avait encore crié l’homme en lançant son pull par la fenêtre en guise de souvenir.
Quinze jours plus tard, Fatima Softic, Bosniaque musulmane, apprenait que son mari avait été exécuté avec des dizaines de ses compatriotes. «Il avait 30 ans, il a été découpé en morceaux encore vivant, son corps a été mis dans un sac en plastique et jeté dans une fosse commune. Vous comprendrez pourquoi Ratko Mladic porte pour moi si bien son surnom de Boucher des Balkans!»
Un éclat de colère dans les yeux de cette femme brune et solide de 49 ans, qui se mue très vite en larmes. «Son arrestation arrive beaucoup trop tard, comme me l’a dit ma fille hier au téléphone, cela ne me fait ni chaud ni froid!»
TROP DE MORTS
Fatima, L’illustré l’avait rencontrée en 1998 à Nyon. Elle se battait à l’époque contre une mesure d’expulsion pour rester en Suisse et y élever ses enfants. Elle obtiendra gain de cause au terme d’un combat mené avec le soutien de la population nyonnaise. Puis, en 2007, suprême viatique, elle obtient le passeport à croix blanche pour elle et les siens: Tarik et Nejra, son fils et sa fille, qui avaient 6 et 7 ans quand ils ont fui la Bosnie.
En 2001, Fatima a aussi donné naissance à Dzemal, né de sa rencontre avec un compatriote bosniaque. «Il y avait trop de morts autour de moi, j’avais besoin d’avoir un enfant!»
Elle se lève, nous serre dans ses bras avant de se remettre à raconter, comme si un poids invisible avait provisoirement quitté sa poitrine. Depuis l’arrestation de l’ancien chef militaire des forces serbes en Bosnie, Fatima ne dort plus et revit sans fin les angoisses, les peurs et les souffrances qui ont accompagné sa vie de femme en exil.
Elle a perdu 52 membres de sa famille dans les massacres de Srebrenica entre 1992 et 1995. «Mon frère est mort ce fameux 11 juillet 1995 en fuyant dans la forêt, abattu froidement avec 8000 hommes et adolescents exécutés par les soldats de Mladic.» Un massacre qui a forgé la réputation du Boucher de Belgrade. On dit qu’il faisait exécuter les hommes après avoir trié femmes et enfants et caressé le front de ces derniers. A la barbe des Casques bleus de l’ONU censés protéger l’enclave de Srebrenica.
Ratko Mladic, général, 69 ans, héros de la nation pour les partisans d’une grande Serbie, criminel de guerre pour le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) qui l’a inculpé il y a seize ans de génocide et de crimes contre l’humanité. Il devra prochainement répondre de ses actes devant le tribunal de La Haye.
Le Bosno-Serbe était à l’origine d’un programme d’épuration ethnique qui passait par des camps de concentration où des milliers de civils croates et bosniaques musulmans ont été détenus, torturés ou violés. Sur son acte d’accusation figure aussi le pilonnage de la ville de Sarajevo, entre avril 1992 et novembre 1995, qui fit 10 000 victimes.
DEVOIR DE MÉMOIRE
«Tous les ans de nouveaux morts sont identifiés, raconte Fatima. Tous les ans on organise, le 12 mai et le 11 juillet, des enterrements collectifs. Je m’y rends depuis 1999. Par devoir, bien sûr, car je n’ai plus que des morts à visiter là-bas!»
Sur l’écran télé défilent les images émouvantes des funérailles de son mari, en 2007. «C’est l’année où on a enfin identifié les restes de son corps, il manquait un bras.» Voilà Fatima, voilée, devant le cercueil en toile de Miki, portant le numéro 28. «Je me suis agenouillée, je lui ai dit que j’étais revenue, que je m’étais faite belle pour lui. J’ai tout filmé, je veux que mes petits-enfants sachent ce qui s’est passé! Notre maison existe toujours. C’est une ruine, des Serbes veulent me l’acheter, mais j’ai toujours refusé!»
Le 26 mai dernier, au petit matin, la cavale du général Ratko Mladic a pris fin dans une ferme de Lazarevo, un village à 80 km au nord de Belgrade. Une arrestation qui vient à point nommé pour la Serbie. En octobre prochain, Bruxelles doit rendre un premier verdict sur sa demande de candidature à l’Union européenne. L’arrestation de Ratko Mladic était une condition sine qua non à une réponse positive.
Il est vrai que la Serbie n’avait jamais fait preuve d’un grand zèle pour appréhender le fugitif. On a vu ainsi Mladic assister à des matchs de foot en plein Belgrade, alors que certains affirmaient qu’il logeait un temps dans une luxueuse villa de la capitale. Sous haute protection. L’arrestation de Slobodan Milosevic, le 5 octobre 2000, l’a finalement contraint d’entrer dans la clandestinité.
Jusqu’à ce 26 mai 2011. «Un grand jour, un grand moment, pas seulement pour la justice internationale, mais aussi pour les victimes», s’est réjouie l’ancienne procureure du TPIY Carla Del Ponte. Une allégresse que Fatima Softic ne partage pas. Même si elle a suivi tous les événements scotchée devant sa télévision.
SAUVÉE PAR LA FOI
Elle n’a ressenti aucun sentiment de victoire ni de justice rendue devant la photo de cet ancien militaire vieilli et malade qui a perdu de sa morgue d’antan. «Cet homme a détruit ce qu’on avait de plus précieux, la vie de nos maris ou de nos fils, mais aussi les nôtres. Nous porterons à jamais une cicatrice. D’ailleurs, je pensais qu’avec le temps elle s’était refermée, ce n’est pas vrai…»
En 1998, Fatima Softic était la présidente de l’Association des mères bosniaques seules avec enfants mineurs du canton de Vaud. Elle ne voit plus ses anciennes compagnes d’infortune, mais a beaucoup échangé ces derniers jours par mail avec elles. Beaucoup partagent son sentiment. «On a souvent rêvé que Mladic devait comparaître devant nous pour tous ses crimes. Qu’on allait lui faire payer. Mais la violence n’est pas une solution. Je suis devenue croyante, mon islam n’est pas fait de vengeance et, si Mladic me demandait pardon, je serais obligée de lui pardonner. Cela ne m’empêche pas de croire au Jugement dernier plus qu’à la justice des hommes. Vous allez voir, il va tomber malade, peut être mourir et échapper à ses juges, comme Milosevic!»
Le ton est las. Cette femme est lasse, cela se sent à sa poignée de main, sa façon de fumer une cigarette, son regard. Trop de combats, trop de chagrins. Fatima est déprimée, elle vient aussi de perdre son emploi comme lingère dans une pizzeria après seize ans de fidèles services. Raisons économiques.
Dur d’affronter d’un seul bloc les fantômes du passé et les aléas du quotidien. Heureusement, ses enfants et petitsenfants sont là. Il y a aussi son fils de 9 ans, symbole joyeux et espiègle que la vie continue. Même si Fatima attend sans peur, dit-elle, le jour où elle pourra enfin honorer la promesse de Miki. «Rendez-vous ici ou au paradis!»
52 MEMBRES DE SA FAMILLE SONT MORTS
Le 12 mai 2007, Fatima Softic a pu enterrer son mari Miki (à gauche), lors d’une cérémonie collective à Bratunac, village proche de Srebrenica. Elle a attendu quinze ans l’identification de son époux, exécuté après la prise du village par les forces serbes.
Son fils Tarik Softic avait 6 ans quand il a quitté la Bosnie. Il en a 22 ce jour-là (à droite), pour le dernier hommage à son père. En haut à gauche, Miki, photographié lors d’un repas, un an avant sa mort.
Fatima a perdu 52 parents à Srebrenica. Comme son frère Hidaet, à droite sur la photo du bas, victime du sinistre massacre de juillet 1995 qui fit 8000 morts. Sur la même photo, ses cousins Hahlil, Zijad, Sajdalia et Fehim, qui ont péri avec lui.
GORAN HADZIC, LE DERNIER FUGITIF SERBE
Texte: Muriel Jarp
La victoire du TPIY est presque totale avec l’arrestation de Ratko Mladic le 26 mai. Il ne reste plus que Goran Hadzic, ancien président d’une république serbe en Croatie, dont on est sans nouvelles depuis 2004.
La mission du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) touche à sa fin. Avec l’arrestation de Ratko Mladic le jeudi 26 mai, 160 des 161 inculpés ont pu être arrêtés. Reste encore un dernier, moins connu, bien que responsable de la mort et de la déportation de milliers de civils croates pendant la guerre: Goran Hadzic.
Agé aujourd’hui de 53 ans, l’homme n’a jamais été revu depuis 2004, lorsque fut prononcé son mandat d’arrêt. Carla Del Ponte, alors procureure du TPIY, se souvient parfaitement de ce jour du mois de juillet. Son équipe surveillait et photographiait le criminel de guerre en train de jardiner dans sa maison de Novi Sad, deuxième plus grande ville de Serbie. «On l’avait repéré dans sa villa. Ce jour-là, il était en bermuda et tondait l’herbe de son jardin.» Au moment même où le mandat d’arrêt est transmis au Ministère des affaires étrangères serbe, Goran Hadzic reçoit un coup de téléphone sur son mobile. «Et, là, on l’a vu entrer dans sa maison, pour immédiatement en ressortir, avec un sac», raconte l’ancienne procureure, encore outrée par l’épisode. Il avait aussi mis un pantalon.» L’homme disparaît. Carla Del Ponte a beau se rendre illico à Belgrade, brandissant les photos de l’homme fuyant en voiture – preuve de la complicité des autorités serbes –, plus de trace de Goran Hadzic depuis ce 13 juillet. «On nous a dit qu’un juriste qui travaillait au sein du Ministère des affaires étrangères l’aurait averti. Mais je ne crois pas à cette théorie», explique-t-elle, amère.
RÉSEAU DE CONNEXION
Car, comme beaucoup de ces criminels de guerre, ainsi qu’on l’a vu avec Ratko Maldic, Goran Hadzic possède certainement un fort réseau de connexions au sein même des autorités qui lui ont jusqu’à présent permis d’échapper aux quatorze chefs d’inculpation pour son implication présumée dans les meurtres de centaines de civils croates et de la déportation de dizaines de milliers de non-Serbes pendant la guerre de Croatie entre 1991 et 1995. Il serait surtout responsable du massacre de l’hôpital de la ville croate de Vukovar, en 1991, au cours duquel plus de 250 civils ont été tués, l’un des premiers massacres de cette guerre.
Est-ce que la capture de Mladic, preuve de la bonne volonté des autorités serbes, sonne également la fin de Hadzic? «Politiquement, cela ne poserait aucun problème», répond Carla Del Ponte, qui se veut confiante. Et de glisser que l’homme n’est «rien du tout», par rapport à un criminel comme Ratko Mladic. «Je pense que les autorités serbes vont finir leur tâche…»
«Il finira par être attrapé, probablement. Mais c’est vrai qu’il n’a pas la même priorité que Mladic, analyse aussi Jean-Arnault Dérens, spécialiste de la région et responsable du Courrier des Balkans. S’il n’est pas arrêté, cela gênera peu de monde, mis à part les juges du TPIY.» Selon lui, de nombreuses rumeurs le croient à l’étranger, probablement en Russie, ce que pense aussi Carla Del Ponte. «Et franchement, l’homme est moins connu. Il pourrait très bien boire un café sur une terrasse de Genève, qui le reconnaîtrait?» D’autant plus s’il s’est rasé la barbe entre-temps…