Des silhouettes bondissent dans le sous-bois. Elles portent des casques d’acier, des tenues de camouflage, des fusils. Ce sont des soldats qui pourchassent l’ennemi à travers la forêt baignée de pluie. Un cri: «A couvert!» A peine l’ordre a-t-il résonné que les hommes se planquent derrière des arbres ou dans les fossés et l’on entend une violente explosion. Une grenade à main! La terre jaillit en tous sens, la fumée obstrue la vision, des fusils-mitrailleurs crépitent. Partout, des soldats courent d’un abri à l’autre, entre hurlements et ordres frénétiques. Deux d’entre eux gisent, ensanglantés, sur le sol boueux. Puis retentit le son caractéristique d’un sifflet à roulette: fin de l’exercice. Le public applaudit, des soldats en uniformes américains et allemands rampent hors de leurs trous.
L’épisode de la forêt n’est qu’une des multiples scènes de guerre qui se jouent ici, dans le comté de Kent, dans le sud de l’Angleterre: des blindés labourent le bourbier, des avions de combat sillonnent le ciel dans un bruit de tonnerre et, partout, des soldats crottés du casque aux chaussures jouent à la guerre. Ce sont des re-enactors, des «reconstitueurs». Leur passe-temps se nomme living history, vivre l’histoire, et l’événement qu’ils préfèrent revivre par-dessus tout est la Deuxième Guerre mondiale.
Chaque année en juillet, les propriétaires de plus de 4000 véhicules militaires se réunissent avec des centaines de collectionneurs. Les uns tractent leur lourde artillerie, leurs camions et leurs jeeps, les autres négocient sur leur stand ce qui reste des batailles passées: fusils, casques, godillots, insignes SS, propagande nazie. Du canon de fusil à la croix funéraire du soldat tombé au champ d’honneur, en passant par la courroie de jumelles et à l’édition de Mein Kampf dédicacée pour un mariage, ces historiens amateurs trouvent de quoi entretenir le feu de leur passion. Tout à côté, des re-enactors montent les tentes du bon vieux temps, creusent une tombe ou reproduisent des batailles. En traversant le village de toile, le spectateur passe ainsi en revue les horreurs guerrières: Normandie, hauteurs du Golan, Vietnam, Srebrenica, Bagdad, Tchétchénie. Tout peut se produire au cours de ce sommet de cinq jours appelé War & Peace Show (le show de la guerre et de la paix), qui se déroulera cette année pour la vingt-septième fois.
FUMÉE, BRUIT, TONNERRE
Le nom atténue quelque peu ce qui se passe en réalité. Car on est loin d’une situation de paix. Même les enfants portent des tenues d’assaut. Sous un filet de camouflage, un allié pique-nique avec sa compagne française. Des soldats américains armés jusqu’aux dents traversent le site en construction, croisant des militaires britanniques de 1944, de faux nazis et de vrais vétérans couverts de médailles. Dans l’arène bondée de spectateurs, des SS allemands tombent sur des GI américains et se canardent à coups de fusils chargés à blanc et de chars d’assaut. Il y a de la fumée, du bruit, du tonnerre. L’air vibre. Le fracas des avions accroît une ambiance dramatique, les premiers combattants gisent à terre, le commentateur encourage alternativement les adversaires et le public: «Regardez ce formidable massacre! Ne manquez pas le magnifique équipement des Allemands pour le Blitzkrieg! Et voici une splendide manœuvre du Hauptmann! Mais les Américains contre-attaquent! Après tout, ce sont eux qui doivent gagner! Vous aimez ça?»
La glorification verbale du carnage ne semble déranger aucun des 100 000 spectateurs qui ont afflué de toute l’Europe pour l’édition 2010. Cela tient peut-être, assure-t-on ici, à un mélange d’intérêt pour la guerre et pour l’histoire. Peutêtre aussi à un plaisir voyeuriste que personne ne se hasarde à exprimer. L’organisateur en chef, Rex Cadman, se donne une peine folle pour relativiser la violence ambiante: «Quand vous déambulez le matin à travers le village de tentes et observez comment les soldats nettoient leur équipement et se préparent pour la journée, vous sentez une aura de paix.»
«Conneries, tranche Mark à propos de ces tentatives d’édulcorer la réalité. Soyons sérieux: nous sommes tous un peu cinglés et nous aimons tout ça: les armes, les uniformes, les blindés.» Mark a 48 ans, il gagne sa vie en écrivant les discours des politiciens locaux de Liverpool et consacre la plupart de ses week-ends d’été à personnifier un soldat allemand de la Wehrmacht. Ses potes et lui incarnent les fusiliers marins de Hitler stationnés en mer Baltique durant la Deuxième Guerre. Son uniforme correspond dans les moindres détails à celui d’alors, «y compris les sous-vêtements», précise-t-il non sans fierté. Son gilet de sauvetage de 1941, il l’a acquis la veille pour 380 livres (environ 560 francs) à l’un des stands. Une paire de bottes originales à 150 livres était destinée à son fils, qui partage la passion de papa. Quand nous le rencontrons, il est assis devant sa tente à lire les Kölner Nachrichten de 1944. En fait, il fait semblant, car il ne comprend pas l’allemand.
VÉTÉRANS SCEPTIQUES
Les activités de living history ne sont pas inédites. En 1822 déjà, vingt vétérans américains de la guerre d’Indépendance remettaient en scène la bataille de Lexington contre les Anglais. Et, en 1905, quelques années seulement après la guerre des Boers, un homme d’affaires new-yorkais a reproduit les hostilités à Coney Island, avec des combattants survivants et des équipements originaux. Mais qu’est-ce qui incite aujourd’hui des passionnés d’histoire comme Mark à rejouer la guerre, à collectionner méticuleusement et à prix d’or ces armes, ces uniformes et ces accessoires qu’il trimballe à travers le pays? Au fond, a-t-on seulement le droit de jouer à la guerre quand on est adulte?
Naguère, ces questions ont titillé les réflexions de Mark. Il jouait à l’époque en costume de chevalier dans des jeux moyenâgeux. «Ce n’était vraiment pas un problème.» Puis il commença à s’intéresser au Vietnam: «Un documentaire montrait le sort pitoyable réservé aux vétérans américains une fois de retour à la maison. La société les accusait d’avoir mené en Extrême-Orient une guerre dénuée de sens», dénonce Mark. Plus tard, il éprouva le même sentiment d’iniquité à propos des soldats allemands de la Deuxième Guerre mondiale «car, tout comme les GI américains au Vietnam, ils n’avaient pas eu le choix».
Les vétérans, les vrais, ne cachent pas leur scepticisme. Quarante d’entre eux sont amenés un après-midi de Londres par taxi. Gordon Smith, 85 ans, qui avait été envoyé comme éclaireur en Normandie, apprécie aujourd’hui une balade en compagnie de son épouse dans la foule en uniforme: «Ça, la guerre? Laissez-moi rire! C’est une variante à la Walt Disney. Il y manque à peu près tout ce qui fait une guerre: les odeurs, la puanteur des cadavres, le bruit assourdissant et, surtout, la peur panique, constante, palpable, chez tout le monde.»
Dans une clairière, on entend retentir un tube d’époque, Burning Bridges, et un tank pataud émerge d’un faux tunnel de chemin de fer. Soudain, les fusils-mitrailleurs crépitent, les obus explosent et des nuages de fumée masquent le ciel. Les Américains canardent les Allemands et vice-versa. Tintamarre et hurlements jusqu’à ce que la voix jaillie du mégaphone annonce la fin du spectacle. Applaudissements.
«J’étais comment?» «Fabuleux.» «Et tu as vu comment j’ai rasé la cabane?» «Ah ouais, beau boulot!» Les hommes, panse rebondie et joues cramoisies, ont détaché la courroie de leur casque et balancent négligemment leur fusil à bout de bras, tout en commentant leur interprétation d’une scène de combat en France, en 1944, où l’on vit une section américaine franchir de son propre chef les lignes allemandes. Mais leur modèle n’est pas tiré d’un livre d’histoire, il ne reflète pas la réalité vécue: il reproduit Kelly’s Heroes, un film tourné en 1970 en Yougoslavie.
Plus loin, une cinquantaine de soldats en uniforme nazi s’alignent en rang d’oignons pour le rapport du matin, un officier hurle des ordres en allemand. Que dire de ces hommes qui rappellent l’un des chapitres les plus sombres de l’humanité? «Les vaincus font aussi partie d’une représentation fiable de la Deuxième Guerre mondiale», argumentent-ils presque tous, avec leur emblème à tête de mort sur la casquette. Mark, l’homme de Liverpool, a encore une autre explication: «Les SS formaient une unité d’élite et, comme les enfants au football, dans la reconstitution de scènes de guerre, beaucoup de re-enactors aiment incarner les meilleurs.»
«UN ACQUIS DE L’HOMME»
La scientifique américaine Jenny Thompson a elle aussi voulu comprendre ce qui animait ces guerriers du week-end. Pour son travail de doctorat, elle a endossé un uniforme de la Deuxième Guerre mondiale et s’est jointe à un groupe en qualité de «photographe de guerre». En sept ans, elle a ainsi pris part à plus de 40 jeux de guerre. Il en est né un livre, War Games, qui ménage un coup d’œil dans les coulisses des re-enactors. Bien que l’éventail des motivations soit large, Jenny Thompson découvre un moteur essentiel de cette passion bizarre: le caractère normal, l’enracinement culturel de la guerre dans la société. Presque tout un chacun connaît «des histoires de proches qui ont fait la guerre, on lit des livres sur la guerre, on regarde des films de guerre et, enfant ou adolescent, on meuble ses loisirs avec des jeux de guerre». Par conséquent, jouer à living history correspond à «un modèle de comportement normal, acquis, de l’homme». Elle assure qu’il ne faut pas voir dans ces mises en scène le moindre danger.
Traduction et adaptation Gian Pozzy