Tout plaquer. Pour travailler autrement, réaliser un vieux rêve, vivre de sa passion. Le faire de soi-même, sans y être contraint, pour écouter sa voix intérieure et vieillir sans regrets. Personne ne sait combien sont ceux qui osent chaque année ces volte-face professionnelles. Une étude parue début 2011 montre que les Suisses, contrairement à leurs voisins européens, sont davantage motivés à quitter leur emploi pour la promesse d’un travail plus intéressant que par la perspective d’un salaire plus important. En marge de la Journée du travail, cinq Romands audacieux témoignent. Ils racontent le pas qu’ils ont franchi, malgré les risques et les sacrifices.
Par
Marie Mathyer - Mis en ligne le 15.05.2011
«J’AI TRANSFORMÉ MA PASSION EN RÉALITÉ»
CÉDRIC CHEVALLEY, 32 ans. Exenseignant de mathématiques au collège. Apprenti conducteur de locomotives depuis 2009.
«Enfant, je n’allais pas au zoo admirer les animaux, j’allais à la gare voir les rails et les wagons. C’est d’ailleurs là que ma mère m’a retrouvé après ma première et dernière fugue. J’avais 4 ans et j’étais parti seul à la gare d’Yverdon. Ado, j’ai pourtant choisi une autre voie. Parce qu’à l’époque, pour devenir conducteur de locomotive, il fallait faire un apprentissage de mécanicien et cet aspect technique ne me disait rien du tout. Mon oncle, mécanicien CFF, me racontait, lui, le côté usant du travail et les horaires irréguliers. Alors comme j’avais de la facilité pour les études, j’ai fait l’uni en maths, un vrai coup de cœur, puis la Haute Ecole pédagogique. Je suis devenu prof de mathématiques au secondaire. Et j’adorais ça: mes classes, mes collègues, l’ambiance particulière et chaleureuse des salles des maîtres. Même les classes difficiles me poussaient à être plus créatif. Mais, plus j’avais de temps pour réfléchir, plus je me disais qu’il était temps de transformer ma passion en réalité. J’avais peur qu’un jour je me reproche de n’avoir pas tenté ma chance. Mon ami craignait que mon rêve ne se ternisse. Ma famille était sceptique. «Pourquoi quitter la sécurité d’un métier qui me plaît pour un job fait de sacrifices et de contraintes?» J’hésitais. Ce sont des amis qui m’ont convaincu: «Fonce, tu n’as rien à perdre!»
«IL PARAÎT QUE J’AI L’AIR ÉPANOUI»
«Alors, en automne 2009, après six ans d’enseignement, j’ai donné ma démission et postulé aux CFF. Quand ils m’ont engagé, j’étais sur un nuage. J’ai commencé la formation: quatorze mois payés un peu moins de 3000 francs net, contre 6000 francs net avec quatorze semaines de vacances quand j’étais enseignant. Bien sûr, à l’avenir, je serai augmenté, mais je n’atteindrai jamais le confort de mon ancienne position. Peu importe, ce n’est pas une histoire d’argent. Je suis désormais certain que je n’arriverai jamais à 50 ans avec des regrets et des «si j’avais osé». Mes proches me soutiennent: ils voient à quel point je suis heureux. Même mes anciens collègues me trouvent l’air épanoui. En quittant le collège, mon directeur m’a dit: «Si tu reviens, je te reprendrai de suite.» Alors peut-être qu’un jour, je concilierai l’enseignement et les CFF, une sorte de 50/50 entre mes deux passions. Pour l’instant, je m’éclate à découvrir les aiguilles de l’arrivée en gare de Zurich ou la ligne de la Broye, une de mes préférées.»
«JE DOIS CUMULER DEUX REVENUS»
VIVIANE GERBER, 29 ans. Ex-employée de l’Etat de Genève. Entame un apprentissage de fleuriste en 2006.
«Oser le changement de vie, c’est parfois renoncer à son indépendance. Jusqu’en 2006, je travaillais à l’Etat de Genève, au Service des loisirs de l’Office de la jeunesse. J’étais chargée d’aider les enseignants à organiser des camps pour leurs classes. Je bossais à 75%, une ambiance super, des horaires à la cool, pour un salaire de 4200 francs net: à 25 ans, c’était le rêve! Lorsque j’ai dit à ma famille que je souhaitais tout lâcher pour un apprentissage de fleuriste, dire qu’ils n’étaient pas emballés, c’était un euphémisme. Mais j’avais toujours rêvé de trouver un travail artistique et au contact des gens. Et à l’Etat je m’ennuyais un peu. Le déclic s’est produit quand une collègue, me voyant lire une énième revue de décoration florale, m’a lancé que c’était ça que je devrais faire. Je me suis renseignée et j’ai travaillé pendant sept mois tous les vendredis chez un fleuriste pour être sûre que ça me plaisait. Les commentaires de mes proches me déstabilisaient, mais c’est en se justifiant qu’on renforce ses convictions.»
VIVE LES PÂTES ET LES PATATES!
«En juin 2006, je me suis lancée: un apprentissage de fleuriste, avec dix ans de plus que mes copains de classe. Pendant deux ans, j’ai vécu avec moins de 1000 francs par mois. Mes parents m’aidaient pour les assurances, je recevais des allocations d’aide au loyer et des avantages pour les déplacements. Ça me permettait de survivre, mais je me nourrissais de pâtes et de patates. Par contre, j’ai tout fait pour garder une vie sociale! J’arrondissais mes fins de mois en faisant des ménages au noir. Professionnellement, j’étais super contente. J’aimais la créativité de ce métier, le contact avec la clientèle, l’odeur des bouquets. Après mon apprentissage, j’ai travaillé deux ans chez un autre fleuriste. Et puis, l’été dernier, j’en ai eu marre. Je bossais, debout, plus de quarante-trois heures par semaine pour 3600 francs brut. C’était toujours la galère, mais cette fois sans les allocations et les aides parentales! Je n’arrivais pas à tourner: se loger et manger à Genève avec ce salaire, c’est l’enfer. J’ai décidé de travailler à 50% comme fleuriste et à 40% dans l’administration d’une entreprise horlogère. En cumulant mes revenus, je m’en sors mieux. Depuis le début de l’année, j’ai même augmenté ce travail alimentaire. Je suis fleuriste chez moi, dans mon atelier, et je travaille à la demande pour des événements. C’est le meilleur compromis que j’ai pu trouver.»
www.reve-davance.ch
«JE ME SENS ENFIN À MA PLACE»
JEAN-PAUL FRUND, 40 ans. Ex-employé dans un bureau d’exportation. Steward depuis 2010.
«Pour moi, l’avion, c’est les voyages, la découverte, la liberté. Quand tu viens d’un petit village, ça symbolise la découverte du monde. Moi, j’ai grandi à Bourrignon, près de Delémont. J’avais 14 ans la première fois que je me suis envolé: un aller-retour Bâle-Genève avec ma classe. C’était le début d’une grande histoire d’amour qui a mis deux décennies à se concrétiser. A la sortie de l’école, j’avais déjà envie de travailler dans l’aviation, mais je ne parlais pas les langues. J’ai donc fait comme mon beau-frère, un apprentissage au CFF comme agent du mouvement. Il s’agissait de gérer tout le transport des passagers depuis la gare. En quelque sorte, je participais déjà au plaisir des gens qui vont et viennent. J’ai travaillé vingt ans aux CFF. Mais, plusieurs fois, j’ai tenté ma chance pour devenir steward. On me reprochait toujours quelque chose. Même d’être trop vieux.»
LE CAUCHEMAR DE LA ROUTINE
«A chaque fois, les gens s’étonnaient que je veuille bouger. D’habitude, les CFF, c’est une carrière à vie. Moi, je hais la routine. En 2007, la petite gare de Courgenay, je ne pouvais plus la voir! Je suis donc parti travailler à Lausanne dans un bureau d’exportation de minéraux. J’avais un super salaire de 7500 francs, des horaires fixes, quatre semaines de vacances. Mais je mourais à petit feu! 8 heures-17 heures, allumer son ordi, la pause-café à heures fixes, les mêmes discussions avec les mêmes collègues: un cauchemar! Un jour, je suis tombé sur une petite annonce qui m’a fait un électrochoc. Swiss cherchait des stewards et ils ne fixaient pas de limite d’âge. Je me suis dit: «J’essaie encore une fois et, si ça ne marche pas, je passerai à autre chose.» J’ai été pris! Ma mère m’a dit: «Maintenant, j’aurai tout le temps peur d’un crash!» En fait, je savais qu’ elle était contente pour moi: je suis enfin à ma place. Mais pour cela, j’ai tout quitté: j’ai dû m’installer à Bülach, où je ne connaissais personne, vivre dans une autre région linguistique, me faire aux horaires irréguliers. Dans ma nouvelle vie, je change de collègues aussi souvent que d’avions. Dans tout ça, le seul véritable sacrifice est financier: de 7500 francs, je suis passé à 3500 environ. Mes collègues d’avant voient ça comme un manque d’ambition. Pour moi, c’est me donner les moyens de vivre ce pour quoi je suis fait. Je vois enfin le monde.»
«J’AI TOUT LÂCHÉ EN SUISSE EN DEUX MOIS»
YANN GURTNER, 35 ans. Ex-chef de projet dans une entreprise internationale. Devenu moniteur de plongée en 2008. Avant de changer d’avis en 2009.
«Quand je raconte comment j’ai plaqué un poste de chef de projet pour un aller simple direction Charm el-Cheikh afin de devenir plongeur, la plupart des gens me félicitent pour mon courage. Ce qui est marrant, parce que pour moi, ça n’a jamais été une question de courage, mais quelque chose d’indispensable. J’aimais bien mon travail dans une entreprise de communication, mais la routine me lassait. J’avais besoin de plus, d’autre chose, d’ailleurs, de l’intensité que je ressentais quand je plongeais. J’ai découvert la plongée sur le tard, à 27 ans, en vacances. Trois ans plus tard, j’étais addict. Je passais des heures sur l’internet sur des sites spécialisés, je vibrais dès que je voyais un aquarium, je planifiais toutes mes vacances pour plonger, plonger, plonger. Le 29 décembre 2007, au retour d’un voyage en Malaisie et en Thaïlande, ma décision était prise: j’allais devenir moniteur de plongée. J’ai tout réglé en moins de deux mois: lâché mon appart, vendu mes meubles, quitté mon job, résilié mes assurances.»
«RENTRER N’EST PAS UN ÉCHEC»
«Quand j’ai atterri en Egypte, ma vie tenait dans deux sacs de voyage. C’est à la fois grisant et effrayant. Pendant neuf mois, j’ai bossé dans un centre de plongée. Je vivais dans un appart au confort précaire, avec des cafards pour colocataires. Je gagnais 1000 dollars par mois et le loyer m’en bouffait la moitié. J’étais très loin de mon salaire et de mon niveau de vie en Suisse. Mais je plongeais tous les jours. Ce qui est à la fois super et parfois beaucoup moins: tu ne plonges plus parce que tu le veux mais parce que tu le dois. Après Charm el-Cheikh, je suis parti en Thaïlande. Même activité, autre décor.
» Et puis un jour, de passage en Suisse, j’ai appelé les ressources humaines de mon ancien boulot pour une histoire de certificat de travail. Là, surprise, on m’annonce qu’il y a un poste à repourvoir. On me demande si je ne veux pas me présenter. J’y ai vu un signe. Je me suis dit: «S’ils me prennent, je reste.» Une semaine et demie après, je travaillais comme chef de projet dans la communication marketing. Ce n’est pas un échec. Je devais vivre cette passion jusqu’au bout pour être apaisé et reprendre le cours d’une vie plus classique. Aujourd’hui, je plonge à nouveau pour moi ou pour accompagner des groupes privés. Ma passion est redevenue ce qu’elle devait être: un rêve et non la réalité.»
«J’AI ÉCOUTÉ MON CŒUR ET TROUVÉ MON BUT»
MARLÈNE MEDICI, 49 ans. Ex-infirmière cheffe devenue tofusière, productrice de tofu artisanal, en 2006.
«J’ai choisi la profession d’infirmière parce que je voulais aider les autres. J’ai été soignante pendant près de trente ans et les dernières années, j’étais cadre supérieure dans un EMS. En 2005, j’ai eu envie de prendre une année sabbatique pour penser à moi. Grâce à mon salaire de près de 9000 francs, j’avais fait des économies et je me suis dit qu’il fallait m’en servir pour la suite de ma vie. Ce fut une décision difficile à prendre: j’appréhendais de rompre le lien avec cette équipe soudée. J’avais peur de ce que penseraient les gens. Mais, à l’annonce de ma démission, je me suis sentie libre comme jamais: tout était possible! J’ai passé les premiers temps à ne rien faire. Avec mon mari, nous avions prévu d’aller trois semaines au Japon. Comme j’ai toujours été très attentive à mon alimentation, ce pays de centenaires me fascinait. C’est là-bas que j’ai goûté pour la première fois du tofu, dans une soupe miso.»
«L’ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR»
«Une semaine après notre retour, une petite annonce m’a sauté aux yeux: «A vendre fabrique de tofu». «C’est pour moi!» me suis-je dit. J’étais surexcitée. En fait de fabrique, cette personne vendait des instruments de production de tofu artisanal et, surtout, la recette du tofu chinois qui lui avait été transmise. J’y ai investi plusieurs milliers de francs. Je me suis lancée sans savoir ce que cela impliquerait. Au début, ça a été épique: j’ai versé bien des larmes sur des casseroles de 50 litres de lait de soja qu’il fallait jeter parce que je m’étais trompée. En 2007, mon mari a quitté son travail d’électricien-mécanicien pour me seconder. On fait les marchés et on vend nos produits dans des magasins bios. Quatre ans après, on commence à voir le bout du tunnel. On vit avec environ 2600 francs par mois et quelques épargnes. Nous avons renoncé à la télévision, vendu ma voiture et ma moto pour ne garder qu’une camionnette de livraison. Je me suis séparée de bijoux en or, de ma collection de timbres. J’ai arrêté d’aller chez le coiffeur. Mais je ne suis pas malheureuse. Au contraire! Je me suis rendu compte concrètement que l’argent ne fait pas le bonheur. Et si c’était à refaire, je le referais plus tôt. J’ai écouté mon cœur, trouvé mon but. Je vis plus légère, moins encombrée.»
Contact: lapetitegraine@bluewin.ch