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RECONVILIER
LE «PIRE» VILLAGE DE SUISSE?
Un journal alémanique désigne la petite commune du Jura bernois comme le coin le plus sinistre et le plus sinistré du pays. «L’illustré» a voulu vérifier sur place.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 28.10.2011

Il y a peu de place pour le rêve à Reconvilier, mais c’est par là qu’on commencera. Dans un local farci de mousse isolante au rez de la ferme de M. Feuz, David De Ciantis triture sa basse six cordes pendant que ses alter ego du groupe ADN 2.0 crachent les accords mineurs de Dark Light.

«Vous voulez devenir rockstar? Rejoignez-moi!» fut le cri de guerre à l’origine du groupe, monté dans la précipitation mais présélectionné pour l’Eurovision. On n’est pas là pour disserter sur la qualité musicale du quartet ni la candide insolence de son leader. L’énergie qu’il met dans son projet submerge tout. Son corps ne la contient plus.

Quelques heures plus tôt, dans son chez-lui gothique, avec des seringues dans des vitrines: «Vous savez, à Reconvilier ou ailleurs, il faut se créer son bonheur. Moi, je veux faire un groupe qui perce.» A suivi une énumération de rêves convenus: son fantasme de vivre à New York, réussir, être célébré par les siens, «sur écran géant. Peut-être que ça ressouderait le village?»

ÉCHAPPER À LA RÉALITÉ

S’évader dans le gothique et par la musique, c’est sa façon de quitter Reconvilier, son usine de la Boillat (Swissmetal) qui a défrayé la chronique depuis ses grèves et ses licenciements en 2006, ses polémiques honteuses comme celle qui éclata lorsque le Conseil communal menaça d’abattre les chiens dont les propriétaires n’avaient pas payé la taxe. Depuis l’implacable classement de la Weltwoche qui la relègue commune la moins attrayante de Suisse, elle se sent encore plus mal-aimée.

C’est peu dire que Reconvilier n’a pas le lustre d’une bourgade de la Goldküste.

Pour peu que la brume du matin blinde la cuvette du val d’Orval, le goulet d’entrée au village entre l’usine 1 et l’Hôtel de l’Ours vous file un méchant cafard. Devant les ateliers d’où s’échappent des ouvriers au compte-goutte, le premier qu’on croise ne remontera le moral à personne: «Là-dedans? On ne fait plus rien. On nettoie…» Il change de trottoir.

Les temps sont à la méfiance et à l’incertitude. Swissmetal vient de se voir accorder un prolongement du sursis concordataire.

Les critères retenus par le journal zurichois ne se limitent pas au taux de chômage ou au salaire moyen, mais tout le monde au village attribue au «traumatisme» induit par la Boillat la responsabilité de cette mauvaise réputation. Comme elle a forgé des générations de Reconvilierains, l’usine a «tué quelque chose ici». Avec les emplois s’est évaporée la vigueur industrielle d’antan, pourtant coulée dans le laiton. Et puis il y a les dégâts sociaux. «Pas mal de monde est tombé dans l’alcool, ça a cassé des amitiés et brisé des mariages», soutiennent les jeunes.

«On n’a pas les cases postales de Zoug, mais on a la qualité de vie»
Flavio Torti, le maire

Localité périurbaine au cœur de la minorité francophone du canton de Berne taxée «d’ingrate», ici par des tags sauvages, là par une campagne discriminante de la Berner Zeitung, urbanisme décousu, terrains en friche, à peine sublimée par un magnifique bâtiment scolaire du début du siècle, que fait Reconvilier pour conjurer le sort?

Le maire, Flavio Torti, a évidemment son idée. Il a le pas et le verbe aussi vifs que sa veste de chantier, griffée Torti, quatrième génération de l’entreprise familiale de génie civil. «C’est sûr qu’on n’a pas tous les cases postales des communes zougoises ou zurichoises.» Mais la Weltwoche aurait oublié l’essentiel: «La qualité de vie.» M. Torti revient d’un dîner avec les aînés de la commune, 20 nonagénaires et un centenaire, qui ont, dit-il, balayé ce classement par un vigoureux éclat de rire collectif. «Qu’estce qu’il fait bon vivre chez nous», ont-ils soupiré.

Florilège non exhaustif de ce que la commune de 2400 habitants offre d’inestimable. Dix-huit sociétés locales, dont un club de foot qui va fêter ses 100 ans et une société d’ornithologie. Un boulanger classé champion d’Europe. Un minigolf où «on peut jouer pour 2 francs». «Ceux qui ne trouvent rien ici sont les mêmes qui vont à Genève et ne voient pas le lac. Parfois, il faut le chercher», résume Flavio Torti.

PME FLORISSANTE

Cherchons! Prenons de la hauteur grâce à une virée à Chaindon (quartier qui a donné son nom à la célébrissime foire agricole). Du parvis de l’église, on domine le village, on voit le chantier de l’autoroute transjurane. Ce matin, les villageois conduisent un homme en terre, ce qui permet de relativiser pas mal de choses. Tout de même: que voit-on? Reconvilier, ses rues désertes mais sûres, ses vieillards blagueurs perfusés au bon air, son minigolf et ses pâtisseries de compétition. Pas de quoi rattraper le marasme économique engendré par la crise horlogère des années 80 et l’effet Boillat.

«Les autorités ont mis en place des mesures d’incitation pour redynamiser le tissu économique local», argumente- t-on. L’entreprise Moto Marketing en serait l’emblème. Melchior Kung et son épouse, Corinne, travaillent dans une ambiance californienne. Dans le showroom où sont exposés les textiles et accessoires moto qu’ils importent de Chine, le binôme distribue en rafale les éloges et les critiques à la région. Un bravo à la commune qui leur a accordé un droit de superficie de quarante ans. «Sans cela, on n’aurait jamais pu s’installer.» L’entreprise, fondée en 1989, voit son chiffre d’affaires croître de 20% chaque année.

«Il faut se créer son bonheur. Moi, je veux faire un groupe qui perce»
David De Ciantis, musicien

Les doléances vont aux concitoyens, comme un message d’une classe à l’autre, de l’entrepreneur ambitieux à l’ouvrier résigné. «Ceux de la Boillat, j’ai toujours trouvé qu’ils vivaient… comment dire… au petit bonheur», résume Melchior. Sousentendu: petite vie pépère. La «famille» et les privilèges sociaux contre l’audace et le goût de l’aventure. «Je n’ai engagé aucun des licenciés de l’usine.» Melchior savoure son succès comme une revanche, mais a tout de même choisi de rester au village.

RIGUEUR ADMINISTRATIVE

Contre toute attente, c’est le notaire du coin, Boris Hunsperger, très peu excentrique, droit comme un notaire, qui sait le mieux raconter cet attachement viscéral du Reconvilierain à son terroir et la chausse-trape que constitue ce lien d’amour-haine. «Louis XIV disait: l’Etat, c’est moi. Ici, on dit: Reconvilier, c’est moi. Cette identification a pour conséquence qu’à la commune certains sont blessés dans leur amour-propre et réagissent de façon brutale.»

Certains d’entre eux assument très mal le rang de dernier de classe. «Ils essaient de casser le thermomètre, mais ça ne va pas faire baisser la fièvre!» Me Hunsperger assure avoir «eu quelques fois des échos de personnes qui ont investi ici et ont été tellement chicanées par des prescriptions légales, une lecture littérale des choses au détriment de l’esprit de la loi, qu’elles ne recommenceraient pas.»

Du cabinet de notaire aux bistrots du coin, ces critiques de «raideur» s’adressent souvent à la même personne: le secrétaire communal, Pierre-Alain Némitz, en place depuis trente-sept ans, qu’on dit «tatillon comme un douanier», qu’il a été. Il nous reçoit dans son bureau. «On a perdu beaucoup de ressources industrielles qui ne reviendront pas, mais si vous saviez tout ce qu’on a fait pour faire venir des entreprises. Le meilleur exemple, c’est l’arrivée de Lidl cette semaine.»

Le discounter allemand vient d’inaugurer une succursale à l’entrée du village. «On est plus exigeant que certaines communes. Or, défendre les intérêts de tous face aux intérêts individuels, la collectivité face à l’égoïsme, je ne crois pas que ce soit faire preuve de raideur», résume-t-il, apparemment usé par la fonction et affecté par les critiques. «On ne doit pas être jugé que sur sa mine.»

Dans la région de Reconvilier, il y a aussi tous ceux que les classements indiffèrent. Les joueurs de cartes du Cristal Bar, Martin le malin, Ted et Tonton. Ou au grand air, en virée dans les forêts voisines, Francesco et Luca, père et fils, qui ont quitté Bienne pour venir dans la vallée. Luca, 20 ans, diplômé en micromécanique, aime la nature et le tir. «Ici, on n’a pas tout à proximité, mais on a tout dans la vallée.» Sauf du travail. Il n’en a pas trouvé. La traque au chevreuil et les cervelas grillés lui manqueront au Kosovo, si sa candidature à la KFOR est retenue, en attendant de trouver le job idéal, «dans la mécanique des armes à feu ou représentant en machines-outils».

A l’écart du village, dans l’ancien home de la Colline, réaménagé en centre de requérants d’asile, parmi une cinquantaine de résidents, ce charmant couple d’Erythréens, Ephrem, Rahma, et leur fille Shia, désormais au bénéfice d’un permis B, sont, eux, à cheval entre deux mondes. Touchés par «l’accueil chaleureux des habitants», ils n’attendent pourtant qu’une chose: l’autorisation de quitter le canton pour aller à Genève rejoindre leur famille et chercher un emploi.

En face, à Chaindon, où la brume s’est levée, Aline Voirol leur enverra, qui sait, ses bons baisers de Reconvilier. Femme d’agriculteur, reine de la récup et abonnée aux produits de proximité, elle n’a pas besoin d’insister pour prouver que son bonheur de vivre ici est entier quoi qu’en disent les classements rabat-joie. Une semaine de vacances tous les dix ans la comble. Elle dit que «le bonheur ne vient pas de ce qu’on gagne mais de ce qu’on a dans l’assiette». Et si son fils Vincent veut un iPod, «il travaillera pour l’acheter». Au besoin, les airs neurasthéniques d’ADN 2.0 lui permettront de s’évader.



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Tags: Reconvilier, Jura Bernois Aller en haut de page Haut de page

 

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