Rares sont les artistes français à pouvoir s’enorgueillir de vendre aujourd’hui plus d’un million de disques. Renan Luce est de ceux-là. Ses albums Repenti et Le clan des miros (distr. Universal Music), portés par de savoureuses chansons telle La lettre, l’ont imposé auprès du grand public, qui le réclame partout. A Aix-les-Bains, où nous l’avons rejoint, Renan Luce se dit fatigué, mais il a de la générosité à revendre. Il le démontrera une fois encore sur scène.
Quel rapport entretenez-vous avec votre voix?
Je crois que je me suis habitué, depuis le temps. Je reste tout de même assez critique. Je sais que je n’ai pas une grande voix. J’essaie seulement de faire passer certaines émotions.
Vous rappelez-vous la première fois où vous vous êtes entendu à la radio?
Non. Je connais bien ma voix, parce que, petit, je m’amusais à m’enregistrer avec mon frère. J’ai toujours fait ça.
Dans une interview, vous disiez, à propos de vos débuts: «Il n’y avait pas besoin de devenir Johnny pour faire de la chanson.» Comme si ce constat vous avait rassuré…
C’était plus par rapport à la scène. Moi, j’aime bien la simplicité, qu’il n’y ait pas spécialement besoin d’artifices pour offrir un spectacle, pour faire passer des choses. On peut faire simplement, ça marche aussi.
Votre succès a été fulgurant. Comment vivez-vous cette notoriété nouvelle?
Franchement, ça va. Je ne suis pas à plaindre. Les gens me témoignent plutôt de la sympathie quand je les croise dans la rue. On ne m’embête pas. J’ai quand même beaucoup de chance.
Vous vivez votre vie rêvée?
Oui, même si ce n’est jamais exactement comme dans un rêve, puisqu’il y a les doutes et des choses qu’on attendait pas. Sur le papier, j’ai néanmoins effectivement réussi ce que je voulais faire. Il n’en reste pas moins des domaines dans lesquels je veux maintenant progresser, des choses qui m’angoissent, qui me stressent, bref ce n’est jamais parfait. Ce serait trop simple.
Le succès amène l’argent. Vous semblez pourtant être resté quelqu’un de simple, non?
(Il rit.) Oui, habillé comme un clodo!
Qu’est-ce que vous faites de votre argent?
Je ne m’en occupe pas trop. Je m’en sers surtout pour nourrir ma passion de la musique. Là, je suis en train de construire un studio d’enregistrement chez moi, ça se fait petit à petit. J’aurai ainsi mon propre laboratoire, pour essayer des trucs que je n’ai pas trop l’habitude de faire, sans qu’il y ait d’autres oreilles, seul.
Pas de châteaux en Espagne?
Non, je n’ai pas de rêves de propriété. Je suis quelqu’un de plutôt prudent. Je ne suis d’ailleurs ni milliardaire ni même millionnaire; donc l’argent, je le laisse dans un coin et je l’utilise pour des trucs qui me passionnent vraiment.
N’avez-vous pas acquis une maison dans le Finistère?
Si, une vieille bicoque. C’est une petite maison sans prétention, pas du tout un palace, mais l’endroit est cool. Il s’agit de la région où j’ai grandi. J’ai trouvé cette maison par petite annonce, comme tout le monde.
Bien que né à Paris, vous vous sentez du Nord, n’est-ce pas?
Oui, mais en réalité j’avais 1 mois lorsque je suis arrivé à Morlaix avec mes parents. Je me sens donc de là-bas. Maintenant, c’est vrai que ça m’a rattrapé il y a deux ou trois ans, j’ai ressenti le besoin d’y avoir un pied-à-terre.
Pourquoi, parce que les gens du Nord ont quelque chose de plus que les autres?
Je ne sais pas si c’est pour les gens, non, c’est plutôt pour moi. Je m’y sens chez moi, c’est là que j’ai grandi. Franchement, ça ne va pas plus loin. J’y suis bien.
On dit volontiers que les gens du Nord sont assez secrets, mais que lorsqu’ils vous adoptent, c’est inconditionnellement. Vrai?
Oui, c’est vrai. Il y a une sorte de sympathie qui vient avec le temps et qui est peut-être plus forte qu’ailleurs, je ne sais pas.
Votre mère, qui était institutrice, écoutait-elle de la musique à la maison?
Ouais, mon père et ma mère en écoutaient beaucoup, de la chanson française surtout.
Que faisait votre père?
Médecin. Il exerce toujours.
Y a-t-il eu une forme de rivalité entre votre frère Damien, devenu un grand pianiste, et vous-même?
Franchement non. Il a commencé un an avant moi. De mon côté, je me suis efforcé de suivre. Lui, c’était sa passion, moi j’en avais d’autres. Lui était très assidu, très travailleur, moi pas.
Quel type de rapport entretenez-vous aujourd’hui avec Renaud, votre beau-père?
(Evasif.) Je n’ai pas grand-chose à en dire. C’est un rapport très simple, qui ne tourne pas autour du travail. Je le vois assez peu en ce moment… Notre relation se nourrit de beaucoup d’affection, en tout cas je l’espère, de sa part. De la mienne, c’est certain, ne serait-ce que parce qu’il est le père de ma femme.
Est-il vrai que Renaud a été l’un des premiers à venir vous applaudir en concert?
Oui. Il est souvent venu dans le tout petit théâtre parisien où j’ai fait mes débuts. Il est venu dans les loges, il m’a félicité. On a gardé contact. Par la suite, il est revenu me voir, lorsque j’ai joué à la Cigale. Il m’a donné un vrai coup de main psychologique! Savoir que quelqu’un qu’on admire vous soutient, ce n’est pas rien.
Sans briser de secret d’alcôve, avez-vous rencontré Lolita Séchan, sa fille, devenue votre épouse, lors d’une de ces visites en coulisses?
Ouais, c’est exactement ça.
Le 31 juillet 2009, vous n’avez pu empêcher la médiatisation de votre mariage, à Paris. Cela vous a-t-il agacé?
Ah mais vraiment! On avait pourtant tout fait pour que cela se sache le moins et le plus tard possible.
Vous ne semblez pas très bien vivre cet aspect-là de la célébrité, le reconnaissez-vous?
Oui, parce que ce sont des moments qu’on a envie de partager juste avec ses proches. Moi, je trouve ça toujours un peu décalé d’afficher, comme ça, son bonheur. Je ne lis jamais les magazines people, je ne vois vraiment pas pourquoi j’aurais envie d’y être. Je trouve cela gênant. Je ne suis pas du tout à l’aise avec ça.
On dit de vos chansons qu’elles sont souvent construites comme de petits scénarios. Quel est le cinéma que vous aimez?
J’ai des goûts assez variés. Sans être un cinéphile incollable, je vais très souvent au cinéma. J’ai plein de films-cultes: des films de Mafia, les films de Sautet, le cinéma français des années 70, ou des trucs plus récents, comme le cinéma indépendant américain de ces dix dernières années.
Etonnamment, le cinéma de Sautet semble assez proche de votre univers musical.
Peut-être, mais c’est certainement involontaire.
Ce lien vous flatte-t-il?
Oui. En tout cas, c’est un cinéma que j’aime bien, parce qu’il est fin, assez simple et sans artifices. J’aime bien ça.
Vous semblez un garçon très posé, très calme. Renan Luce n’aurait-il aucun vice?
Des vices? Ouais, bien sûr que j’en ai. (Il allume une cigarette.)
Vous buvez de l’alcool?
Oui, mais, très franchement, ce ne sont que des vices contrôlés. Je peux picoler et faire la fête, mais comme tout le monde, genre en tournée, quand on part. Là, il n’y a plus de limites, mais ça fait partie du principe.
Avez-vous été un adolescent exemplaire et sage?
Non, j’ai voulu aller au bout des choses. Quand on est ado, on a qu’une envie, c’est de se sentir un peu libre, donc de faire les conneries qu’on peut faire à cet âge-là. Je les ai faites, toutes ces conneries!
Quand on vous décrit physiquement, on évoque votre air rêveur, mal réveillé. Apparemment, pourtant, vous êtes réellement confronté à un problème d’insomnie, n’est-ce pas?
Oui, ça va, ça vient. Je ne dors pas souvent profondément. En ce moment, par exemple, je dors moyennement. Je m’endors assez vite, parce que, en général, je me couche tard et que je suis bien crevé, mais je me réveille en sueur, sans aucune raison, et là je mets des plombes à me rendormir. La tête part dans toutes les directions!
Etes-vous un gros rêveur?
Je ne me souviens jamais de mes rêves.
Ce sont plutôt des rêves ou des cauchemars?
Je fais plutôt des rêves étranges. Des rêves bizarres, mais pas des trucs qui font peur.
Que manque-t-il à votre bonheur, aujourd’hui?
Ce qui manque à mon bonheur? (Il réfléchit.) Un peu moins de doutes, un peu plus de sérénité.
L’apanage de tous les artistes, non?
Si, et ça vaut sans doute mieux que d’être un imbécile heureux.
Renan Luce en concert (complet): dimanche 25 juillet à 19 heures à Paléo.
LUCE EN LUMIÈRE
EN 3 SECRETS
Un vice caché?
S’il est caché, par définition... Non, franchement, j’ai un jardin secret, mais c’est plus un truc de rêverie intérieure. J’aime prendre le temps de ne rien faire et juste d’imaginer des choses.
Un refuge à l’abri du monde?
J’ai un peu ce rêve, parfois, du cabanon perdu. Je choisirais l’Asie, je crois, un endroit un peu désertique, comme les montagnes du Vietnam. La plage, les îles, moi, ça me déprime!
Un péché gourmand?
Je dirai les crêpes, concoctées à ma façon, avec un peu de rhum et de zeste d’orange. Très Breton sur ce coup-là!