Haïti était perdu depuis longtemps. Bien avant que le tremblement de terre du 12 janvier ne lui assène le coup de grâce. On espérait toutefois que la solidarité planétaire suscitée par ce terrible séisme aurait permis à ce peuple de s’extirper – un peu – de son enfer et donné aux rescapés une petite chance de se relever. Mais, neuf mois après, rien n’a véritablement changé sur l’île du cauchemar. Ou si peu. Des stars s’agitent, des politiciens font mine d’être scandalisés par l’inertie ambiante, la Banque mondiale affirme que les fonds d’aide sont prêts à être versés, et puis rien. Depuis que nous avons posé le pied à Port-au-Prince, nous voyageons au cœur des ténèbres, passant d’un ghetto miséreux à l’autre. Des centaines de nouveaux bidonvilles, pudiquement appelés camps de sinistrés (1200 selon le chiffre officiel), ont vu le jour; faits de toiles de tente déchirées, de lambeaux de bâches, de cases en carton. Un enchevêtrement de taudis crasseux où 1,6 million de sans-abri s’entassent parmi les rats et les ordures. On a du mal à croire que des êtres humains puissent vivre ici, du mal à accepter que cet incessant défilé d’images d’horreur nous permette encore de dormir. Les mots manquent pour décrire la misère à Port-au-Prince ou à Léogâne, épicentre du séisme, où la terre continue de trembler et d’affoler ses 70 000 habitants (120 000 avant la catastrophe). Deux fois la semaine dernière, magnitude supérieure à 4.
«Nous ne savons même plus à qui crier notre désespoir»
Watson Celestin, responsable bénévole d’un orphelinat
On espérait que les 11 milliards de dollars promis dans l’émotion de janvier panseraient les plaies. C’était compter sans l’incurie d’un gouvernement local brisé et corrompu, incapable de présenter des projets crédibles aux yeux de ceux qui tiennent les cordons de la bourse, indécent au point de maintenir les taxes sur les matériaux de construction, bloqués en douane. C’était compter sans la perversité des organisations mafieuses spéculant sur ces mêmes matériaux, faisant flamber les prix. Que penser aussi des centaines d’organisations non gouvernementales (ONG) présentes sur le terrain, entre 800 et 1200? Excepté les plus emblématiques, Médecins sans frontières, Terre des hommes et d’autres, qui abattent un travail admirable, on est en droit de douter de leur réelle efficacité.
Et pourtant la réalité est implacable: 76% des 10 millions d’Haïtiens vivent avec moins de 2 francs par jour et à peine 2% des camps bénéficient d’une prise en charge. On nous assure que 30 000 familles ont été relogées dans des abris provisoires. Au cas où ils existent réellement, leur nombre est de toute façon ridicule. Pendant ce temps, des enfants meurent, des adultes souffrent et un pays s’enfonce.
15 octobre, Port-au-Prince
CAPITALE ABANDONNÉE
Vingt heures. Plongé dans l’obscurité, l’aéroport international Toussaint Louverture est désert. Le contraste avec le chaos et l’effervescence de janvier est saisissant. Comme convenu, Fritz, notre contact, nous attend. Fritz est le guide idéal. Comme son prénom ne l’indique pas, il est Haïtien, mais il a vécu douze ans en Suisse. Il est rentré au pays en 2000, son diplôme en sociologie de l’Université de Fribourg en poche. Depuis, il occupe le poste de secrétaire général de l’Université de la Fondation Aristide et de consultant à l’Office national de la migration.
Sur la route de l’aéroport, les bouchons, l’autre cauchemar de Port-au-Prince, sont maintenant résorbés. Nous roulons vers Pétion-Ville, sur les contreforts de la capitale. Sans électricité pendant quinze à vingt heures par jour, nous découvrons les lieux à travers la lumière des phares. La foule des touristes de la misère, comme on appelle cyniquement les survivants, est moins dense qu’il y a neuf mois. Il y a moins de gravats aussi, mais pas plus de constructions. Pas de grue à l’horizon, une pelle mécanique par-ci, par-là. La détresse des gens est en revanche toujours aussi perceptible. A la radio locale tournant en boucle dans la voiture, Michaëlle Jean, représentante de l’UNESCO, ne dit pas autre chose. La Canadienne d’origine haïtienne fustige la lenteur du processus de reconstruction et s’étonne du nombre étourdissant d’organisations voulant s’y impliquer, sans la moindre coordination. «C’est une injustice. Les gens se sentent abandonnés», dénoncetelle, exaspérée.
16 octobre, Camp du Palais national
«NOUS NE SOMMES RIEN POUR EUX»
Sur le bord de la baie, dans la basse ville, le Palais national était une sorte de fierté collective. Une immense bâtisse blanche, maison d’Etat baroque, une ruine effondrée sur ses bases depuis le 12 janvier, 16 h 50. Le symbole est fort sur cette place nommée Champ-de-Mars où trônent les statues des héros haïtiens. C’est là, autour de l’Autel de la Patrie où reposent les restes des pères de la première république noire indépendante au monde, qu’un camp a été érigé. Là que désespèrent de vivre dans une incroyable promiscuité Marie-Myrlène Dossous, 43 ans, et ses cinq enfants, âgés de 12 à 23 ans, privés d'école. Commerçante, il ne reste rien de sa petite échoppe de produits alimentaires. Marie-Myrlène, dont le mari a été abattu il y a plusieurs années pour des raisons qu'elle ignore, survit grâce à la générosité de quelques amis et à la solidarité de ses voisins.
«Pour nos dirigeants, nous ne sommes rien»
Marie-Myrlène, mère de 5 enfants, camp du Champ-de-Mars
A l'image des 5000 familles qui végètent dans le camp, elle a l'espoir que l'Etat lui facilitera l'accès à un logement social. Hélas, elle ne voit rien venir. Idem de la part des ONG qui la harcèlent pourtant chaque mois de questions sur ses besoins. «En laissant s'installer un bidonville sur ce site, j'ai compris que nos dirigeants n'avaient aucun respect pour ceux qui ont fondé la nation. Ils n’en témoignent pas plus à leur peuple. Nous ne sommes rien pour eux. Sinon, plutôt que d’organiser des élections, ils essaieraient de nous sortir de cet endroit pourri où les plus pauvres se lavent et boivent de l’eau souillée qui leur provoque des infections vaginales et des maladies de la peau.» Marie-Myrlène a malgré tout choisi de se battre. Pour sa dignité, pour ses enfants. «Avec 5000 euros, je remonte une petite affaire. Des amis essaient de réunir cette somme. C’est par moi-même que je quitterai cet endroit.» En tout cas pas grâce aux élites planquées à deux pas de leur enfer dans des bureaux avec air conditionné ou attablés au bar des meilleurs hôtels de la ville. Ceux-là se prélassent autour des piscines sans la moindre idée de ce qui se passe en face…
17 octobre, cimetière principal
DROGUE ET «HÔTEL» DE PASSE
Derrière l’Hôpital général de Port-au-Prince, une immense zone de mise en quarantaine. C’est là, sous des tentes ouvertes aux vents, que sont soignés les tuberculeux. «Les plus résistants s’en sortent, les autres meurent», rapporte Megan Coffee, médecin-chef américaine du service. Elle fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a depuis neuf mois. «Chaque sauvetage est un bonheur. C’est comme ça qu’on tient le coup.» Le boulot ne manque pas. Environ 30 000 nouveaux cas de tuberculose se déclarent chaque année à Haïti. La deuxième cause de mortalité après le sida, selon l’OMS. Dans les bidonvilles, la cause principale du sida est le viol. Plus loin, le cimetière principal de la ville et sa fosse commune. De jeunes drogués passent leurs journées affalés sur des monuments. Même si son gardien s’en défend, à la nuit tombée, des prostituées les rejoignent, emmenant leurs clients pour des passes à 250 gourdes (5 francs), avant de dormir jusqu’au petit matin sur les pierres tombales.
18 octobre, Canaan
PRÈS DES FOSSES COMMUNES, LA TERRE PROMISE
Les morts de Titanyan, sur les contreforts de la Route 1, au sud-est de Port-au-Prince, n’ont droit, eux, à aucune visite. Ni fleurs ni couronnes, pas même une croix. Juste trois gros tas de terre, en forme de taupinières géantes. L’endroit a un passé sinistre. C’est là qu’étaient tués et enterrés les prisonniers politiques. C’est donc là, presque naturellement, que l’on s’est débarrassé des victimes du tremblement de terre non identifiées, non réclamées ou trop pauvres pour être conduites au cimetière. Combien sont-elles? «Des dizaines de milliers», assure Justin, responsable de ce site funeste depuis quinze ans. «Les camions se succédaient et vidaient leur benne», se souvient-il. Une fois par mois, l’hôpital général continue d’affréter un convoi. «Entre 100 et 400 cadavres.» Ce sinistre ballet risque de s’accentuer avec l’épidémie de choléra qui vient de se déclarer dans certaines régions de l’île.
Tout près de là, une prairie caillouteuse d’une centaine d’hectares où la température culmine à 45 ºC au plus fort de l’été. Bienvenue à Canaan, traduisez la Terre promise. Le lieu a été déclaré d’utilité publique par l’Etat et baptisé ainsi par ses nouveaux résidents pour l’espoir de renouveau qu’il incarne. En fait, un camp de fortune où 5000 familles, selon le responsable Fritznel Exalus, soit 30 000 personnes, lassées d’attendre une aide qui ne vient pas, s’entassent dans le plus total dénuement. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de point d’approvisionnement, ni centre de soins. Marie-Ange Eloïse, 37 ans, mère célibataire de six enfants confinée dans une tente de 8 m2, veut quand même y croire. «Je m’arrangerai pour ouvrir une petite épicerie. De toute façon, le monde nous a oubliés. Autant se débrouiller par nous-mêmes.» Comment la contredire? A deux pas de là, une banderole posée par une ONG française annonçant la Journée mondiale de l’alimentation, le 16 octobre, est restée lettre morte. «On attendait de la nourriture, personne n’est venu», regrette Marie-Ange, en montrant la grande tente inoccupée de l’UNICEF en contrebas. «Un don», précise Fritznel Exalus. Du matériel publicitaire en somme.
19 octobre, Carrefour-Feuilles
DÉLUGE ET FUSILLADE
Dix heures. Malgré la touffeur de cette fin d’été et les bouchons désespérants, nous embarquons pour Léogâne. Ceux qui parlent d’un champ de mines long de 40 km n’ont pas menti. La veille, des pluies diluviennes ont détrempé la région. La traversée de Carrefour-Feuilles puis de Martissant est surréaliste. C’est là que vivent, on ne sait pas trop comment, près d’un million et demi des 4 millions d’habitants de Portau-Prince. Une ville qui peut en accueillir à peine 500 000, d’après Fritz. Le non-curage des canalisations et la mauvaise gestion des bassins versants a rejeté l’eau de pluie sur la route. Il y en a bien un mètre. Notre 4x4 avance tel un bateau à moteur. De chaque côté, des dizaines de milliers de personnes déambulent sans qu’on sache vraiment où elles vont. Une scène de fin du monde. Et dire que la veille le président de la République, René Préval, a dressé un bilan élogieux de son administration sur le nombre de kilomètres de routes asphaltées réhabilitées. «La décision de réparer quelques kilomètres de route peut prendre plus d’une année», assure Franz Duval, le rédacteur en chef du Nouvelliste, le plus ancien quotidien du pays. Notre voyage s’arrêtera quelques centaines de mètres plus loin, face à un char d’infanterie de l’ONU et aux fusils mitrailleurs des Casques bleus, dont la présence est très controversée (9000 et 4500 policiers). On apprit le lendemain qu’une mutinerie s’était produite dans une prison voisine et qu’une fusillade avait éclaté au beau milieu de la circulation. Bilan de la journée: trois morts.
20 octobre, Léogâne
MORT OU ESCLAVE, AU CHOIX
Cinq heures du matin. Les cadavres de la veille ont été évacués. Pas l’eau. On rallie tout de même Léogâne en moins de trois heures. Un record. On nous a parlé d’un orphelinat un peu particulier. On n’en sait pas plus. Il y en a tellement d’orphelinats un peu particuliers à Haïti. Le temps d’arpenter une piste difficulté 8 sur 10 au Paris-Dakar, de visiter au passage une école paraît-il en reconstruction, et nous y voilà. Accueillis par Watson Celestin et Blaise Vendredi. Respectivement président et vice-président du comité de gestion de l’institution. Qui se résume à deux tentes de 20 m2 chacune plantées au cœur de la forêt: une pour les filles, l’autre pour les garçons. Une cinquantaine d’enfants en tout, âgés de 2 à 18 ans, en bonne santé ou handicapés mentaux, vivant sans soins ni protection et dormant à même le sol. L’orphelinat ne porte pas de nom. Et pour cause, il n’a aucune existence officielle. Sa gestion repose uniquement sur le volontariat des deux hommes et de leurs amis. Qui animent la maisonnée et trouvent les 400 gourdes (10 francs) nécessaires à son fonctionnement. Les deux hommes ont renoncé à effectuer les démarches auprès du Ministère de l’enfance. «De toute façon, tout le monde s’en fout. On ne sait même plus à qui crier notre désespoir», tempête Watson, à deux doigts de tout abandonner.
S’il craque, le sort de ses enfants est scellé. Certains mourront, d’autres finiront en domesticité dans des familles qui les traiteront au mieux en bonnes à tout faire, au pire en esclaves. Ainsi va la vie et se construit l’avenir d’Haïti. Ce pays qui a bouleversé le monde il y a neuf mois. L’aurait-on déjà oublié?