Adrien Rey-Bellet, 75 ans, est allongé sur une table d’opération de l’hôpital de Sion. C’est le mercredi 21 juillet. Il y subit un triple pontage coronarien. Ça se passe mal. Le cœur ne veut pas repartir. Comme s’il disait stop. Comme s’il ne supportait plus cette douleur, chevillée au corps, de la perte de deux enfants, Corinne et Alain, retrouvés étendus sur le sol d’une cuisine, morts il y a quatre ans, tombés sous les balles du mari de la championne. Comme s’il en avait assez de ce chagrin encore amplifié par une lettre recommandée de février 2010, dictant une interdiction de voir Kevin, 6 ans, l’unique petitfils, l’enfant de Corinne. C’en est peut-être trop, même pour une telle force de la nature. Les médecins choquent le cœur une première fois. Puis une deuxième. Enfin, il recommence à battre. Adrien Rey-Bellet revient à la vie. Il ne peut pas abandonner. Pas lui. Pas le Shérif. Il a fait une promesse à Kevin.
PRÊT À SE BATTRE
«Une fois, le gamin m’a dit: «Grand-papa, tu ne me laisseras jamais», raconte le Valaisan, aujourd’hui en convalescence dans un hôpital valaisan. Puis il a ajouté: «Ou alors quand j’aurai 25 ans, parce que, là, c’est bon, j’aurai mon permis de conduire.» J’ai rigolé et je lui ai promis de ne pas partir avant.» Adrien Rey-Belley sourit. Il fait beau en ce samedi après-midi de septembre. L’homme profite de prendre l’air. Sa femme, Verena, est venue lui rendre visite. Il a encore besoin d’une chaise roulante pour se mouvoir. Et peine à se concentrer, se fatigue vite; après l’opération, il a fait trois semaines aux soins intensifs. Mais il est prêt à se battre. Pour Kevin, pour la mémoire de Corinne, pour son honneur, car il a été souvent décrié ces dernières semaines. Cloué sur un lit d’hôpital depuis le 29 juin, il n’a pas pu se défendre. Il le fait aujourd’hui.
«Ce temps perdu avec Kevin, personne ne nous le rendra»
Adrien Rey-Bellet
L’affaire remonte à février dernier. Le tuteur de Kevin décide abruptement que l’enfant, qui a été placé en Valais dans la famille d’une cousine de la skieuse, ne pourra voir ses grands-parents maternels que trois heures par mois, sous surveillance (en théorie, car depuis cinq mois, ils ne l’ont vu que durant six heures au total). L’homme de loi se base sur le rapport d’une psychologue qui considère qu’Adrien Rey-Bellet influence «négativement» le petit. Le vieil homme vivrait constamment dans le souvenir du drame, ce qui perturberait l’enfant. Grief que réfute le Valaisan. «Je n’ai fait que répondre à ses questions. A 3 ans déjà, Kevin m’interrogeait sur ce qui était arrivé à sa maman. Je me montrais alors évasif.» Mais il y eut le début de l’école et les premières remarques des camarades de classe. Les questions se sont faites plus précises, plus insistantes. «Un jour, Kevin m’a demandé comment son papa avait emmené sa maman au ciel. J’ai répondu: «Avec un pistolet.» On me reproche de lui avoir dit ça. Mais qu’aurais-je dû lui répondre? Il ne faut pas lui mentir. Il apprendra bientôt à aller sur l’internet… Il saura tout.»
Adrien se tait. L’émotion l’étreint. Il se souvient du lendemain du drame, où il se retrouva seul au chalet des Crosets avec Kevin, désemparé devant ce petit bonhomme de 2 ans qui réclamait sa maman. Durant plusieurs mois, c’est lui qui va s’occuper du garçon. Bilingue, le Valaisan lui parle aussi en allemand pour qu’il n’oublie pas la langue de son père, lui apprend à skier, comme il l’avait fait avec sa maman. Il assure n’avoir pensé qu’au bien de l’enfant. «Peut-être n’avons-nous pas toujours fait tout juste, admet Verena. Mais pourquoi ne nous a-t-on alors pas convoqués autour d’une table pour discuter? Nous dire ce que nous devions changer? Plutôt que de nous couper de Kevin.»
«Nous voulons juste être ses grandsparents»
Verena Rey-Bellet
Pour se défendre, les Rey-Bellet ont engagé une avocate, qui a rapidement déposé une requête à la Chambre pupillaire d’Abtwil (commune dans le canton de Saint-Gall où vivait Corinne avant le drame) pour demander une reprise des contacts, ainsi qu’une nouvelle expertise d’un psychothérapeute neutre. «Nous voulons juste pouvoir être ses grandsparents, plaide encore Verena. Que Kevin puisse venir skier un après-midi aux Crosets, passer nous dire bonjour après l’école ou une fois dormir à la maison.» Il y a quelques jours pourtant, c’est la douche froide. La justice saint-galloise refuse tout. L’avocate du couple fait immédiatement recours. La procédure promet d’être longue.
«Ce temps que nous ne passons pas avec Kevin, personne ne nous le rendra», souligne tristement Adrien. Ne sachant pas trop vers qui se tourner, Verena a même pris son courage à deux mains pour téléphoner à Adolf Ogi. Elle sait que celui-ci, ancien directeur de la Fédération suisse de ski et ministre des Sports, connaissait sa fille. Touché, l’ancien conseiller fédéral marquera son appui aux Rey-Bellet lors d’une interview télévisée. Autre soutien, Porte-Bonheur, une association qui défend les orphelins en Suisse, organise ce dimanche une marche aux Crosets en solidarité avec les grands-parents. Ces derniers ont le secret espoir que la famille d’accueil, en guise d’apaisement, se joigne à ce rassemblement.
Une marche de solidarité est organisée par des proches de la famille pour soutenir Adrien et Verena Rey-Bellet dans leur combat juridique dimanche 12 septembre dès 10 heures sur le grand parking des Crosets.