L’homme n’en finit pas d’enrager. Dans son petit studio qui surplombe le Léman, il répète inlassablement son dépit. «J’ai été victime d’une imposture montée par différentes personnes, affirme-t-il, le regard las. Je me suis endetté pour aider une amie qui m’a trahi. Je passerai des années de ma vie à rembourser.» Son histoire est abracadabrantesque, comme aurait écrit Arthur Rimbaud, et prêterait plutôt à sourire si elle n’avait précipité ce Vaudois d’une quarantaine d’années dans la panade. Car Olivier D. est la victime d’une escroquerie habilement construite par une prétendue femme d’affaires, ancienne agente immobilière et fausse employée de chez Christie’s à Genève, qui a déjà défrayé la chronique judiciaire en Suisse romande pour différentes arnaques et qui possède des dizaines d’actes de défaut de biens, pour près de 5 millions de francs…
UNE JUTEUSE OPÉRATION
Elle s’appelle Andrea B., mais sévit aussi sous le nom de Déa B. C’est une femme distinguée et charmeuse, âgée de 57 ans. Son système est toujours le même: soutirer de l’argent à des gogos qui n’en revoient généralement jamais la couleur. En juin 2008, elle convainc Olivier D. de lui prêter la somme de 53 000 francs pour, assuret-elle, réaliser une juteuse opération financière avec l’achat d’une toile de maître qu’elle compte revendre quelques jours plus tard pour un montant bien supérieur. En gage, elle lui laisse un tableau d’Arthur Rimbaud dont la valeur équivaut selon elle à la somme prêtée. Un certificat établi par une grande galerie parisienne atteste que l’aquarelle est authentique. Mais à la date indiquée, fin septembre 2008, Andrea B. ne rembourse évidemment pas un centime. Prétextant des difficultés passagères, elle dit alors à Olivier D.: «Tu n’as qu’à revendre le tableau que je t’ai laissé.» Mais voilà, l’aquarelle représentant un paysage à Beit Mery, au Liban, signée «A. Rimbaud» n’est pas l’œuvre du célèbre poète, mais d’un ancien officier de marine ayant terminé sa vie à Beyrouth dans les années 1940. Un certain… Antoine Rimbaud.
Olivier D. découvre le pot aux roses il y a quelques semaines, quand il achète le livre de Jean-Jacques Lefrère, Les dessins d’Arthur Rimbaud. Il manque de défaillir quand il feuillette les pages du troisième chapitre, intitulé Dessins dont Rimbaud n’est pas l’auteur, et qu’il tombe sur une reproduction de l’aquarelle qu’Andrea B. lui a laissée en gage. L’auteur du Bateau ivre n’a jamais eu le plus petit don pour le dessin et la peinture, en dehors de quelques croquis maladroits et enfantins qui ornent quelques-unes de ses correspondances.
Comment cette prétendue aquarelle de Rimbaud qui vaut à peine trois francs six sous apièget-elle échoué chez Olivier D.? Tout commence dans le sud de la France, lors d’une vente aux enchères dans l’Ariège, en février 2001. Parmi les curieux qui se pressent ce jour-là dans la salle, un peintre du sud de la France et passionné de Rimbaud, Jean-Luc Parant. Il remarque trois aquarelles signées «A. Rimbaud» et une peinture à l’huile qu’il acquiert pour quelques euros.
Sûr d’avoir réalisé une magnifique affaire, il réussit à se faire établir un certificat par la galerie parisienne Brame & Lorenceau, qui maintient aujourd’hui encore la véracité de son analyse… En 2003, dans une monographie intitulée Rimbaud et son double, Parant, qui entre-temps a dû se documenter, semble pourtant parfaitement au courant de la supercherie. N’écrit-il pas: «Rimbaud a tellement rêvé de ces paysages que même si leur véritable peintre était Antoine, ils appartiendraient encore et toujours à Arthur…»
«DE PRIVÉ À PRIVÉ»
En 2007, Jean-Luc Parant expose ses oeuvres à la galerie O quai des arts, sur le quai Perdonnet, à Vevey. «C’est à cette époque que j’ai vendu une de mes aquarelles de Rimbaud à Olivier F., le mari de la galeriste», raconte-t-il aujourd’hui. Montant de la transaction? 15 000 euros, selon nos informations. Jean-Luc Parant nous rappelle quelques jours plus tard: «En fait, j’ai donné ce tableau à M. F. par amitié et en remerciements pour services rendus…»
Que se passe-t-il ensuite? L’histoire s’embrouille encore davantage, et tout le monde se renvoie la balle. «J’ai racheté ce tableau à M. Olivier F.», prétend aujourd’hui Andrea B. – qui, durant quelques mois, a travaillé pour la galerie veveysanne – pour une somme qui, dit-elle, avoisinerait les 35 000 euros. Mais la mystérieuse «femme d’affaires» n’en dira pas davantage, avant de boucler le téléphone devant nos questions trop insistantes.
Contacté, Olivier F. prétend que ce tableau a été vendu directement par Jean-Luc Parant à Andrea B. et que cette affaire ne le concerne pas: «C’est une transaction de privé à privé.» Avant de nous rappeler quelques heures plus tard, pour nous servir une autre version: il s’est effectivement bien occupé de la transaction mais n’a pas «sorti un centime de sa poche». Il affirme avoir agi comme intermédiaire pour un acheteur anonyme dont il refuse de dévoiler le nom.
«La vie est la farce à mener par tous», écrivait Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer. Le 30 septembre 2008, le juge d’instruction vaudois Laurent Maye refuse d’ouvrir une enquête contre Andrea B.: il ne distingue la «commission d’aucune infraction pénale». Le plaignant espère porter l’affaire à nouveau devant les tribunaux en regard des derniers rebondissements. Mais l’infortuné Olivier D. n’a évidemment plus les moyens de s’offrir les services d’un avocat qui le sortirait peutêtre du pataquès...