PHILIPPE ROCH: «IL FAUT CRÉER UN TRIBUNAL PÉNAL DE L’ENVIRONNEMENT»
Il y a vingt ans, les puissants se mettaient pour la première fois au chevet de la planète lors du Sommet de Rio, qui consacrait la notion de développement durable. Qu’a-t-on accompli et manqué d’accomplir depuis? Et quelle est l’utilité de ces réunions planétaires? Réponses avec Philippe Roch, alors que s’ouvre Rio+20.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 20.06.2012

Il faudrait 4,5 Terres pour répondre aux besoins de la population mondiale si chacun vivait comme un citoyen moyen des Etats-Unis: le dernier rapport du WWF, Planète vivante, ne laisse planer aucun doute sur l’implacable dégradation des ressources naturelles. A l’ouverture du Sommet de Rio (Rio+20), vingt ans après la première réunion planétaire des chefs d’Etat, qui consacrait la notion de développement durable, ces conférences sont-elles davantage qu’un carrefour de la belle rhétorique et des déclarations d’intention? Philippe Roch, ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement et du WWF Suisse, qui a participé aux deux précédents sommets, Rio et Johannesburg, explique comment il digère ses désillusions, défend ses espoirs et cultive sa relation intime à l’environnement. Interview dans sa ferme de Russin, au jus de pomme bio et sous les cris du coq.

La société civile peut-elle avoir confiance dans ses dirigeants pour sauver la planète?

Je suis critique mais, en même temps, très en faveur de ces réunions. Quand les gouvernements du monde entier se réunissent, c’est une guerre de moins. Le Sommet de Rio de 1992 a été la pierre angulaire de l’écologie mondiale et du développement durable. Il reste inégalé. On a, à l’époque, senti un souffle. Il y avait un excellent leadership en la personne de Maurice Strong, patron de la conférence. Il a réuni 178 pays, une centaine de chefs d’Etat, 1500 ONG, des entreprises. On y a signé les deux principales conventions en matière d’environnement, sur le climat et sur la biodiversité. Le Fonds pour l’environnemental mondial (FEM), qui finance des projets, en est également issu. Hélas, aujourd’hui, ce souffle est retombé. Il manque un vrai leader politique de l’environnement, de l’envergure d’un Gandhi ou d’un Mandela, qui réussirait à générer un nouvel élan. En Suisse, on a un Franz Weber. A Rio, vous ne verrez personne comme ça.

Pouvez-vous citer deux ou trois mesures concrètes qui ont aidé à préserver la planète depuis la déclaration de Rio?

Des milliers de projets dans les énergies renouvelables ont été financés par le FEM. Il a également permis aux pays en voie de développement d’élaborer des stratégies dans le domaine de la biodiversité. On les a ainsi aidés à prendre conscience de l’importance de la nature. A son tour, la Convention sur la biodiversité a généré un protocole sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), qui permet de refuser l’importation d’OGM en l’absence de garanties. La Convention de Ramsar sur les zones humides, plus ancienne, a aussi profité de l’élan de Rio pour augmenter les surfaces de zones protégées dans le monde.

En même temps, les émissions de CO2 ne font qu’augmenter…

Le texte de la Convention de Rio fixe un objectif de stabilisation des émissions de gaz à effet de serre. Or, comme il n’a pas été appliqué directement par les pays, il a fallu un protocole (Kyoto), adopté de justesse en 1997. Ce dernier fixait des objectifs concrets, mais il est mort aujourd’hui parce que quelques grands pays ne l’ont pas signé ou en sont sortis. Ce recul est regrettable. Mais on ne peut pas dire qu’on n’a rien fait. Regardez les ambitieux projets de sortie du nucléaire en Europe, en Allemagne en particulier. En Suisse aussi: cette décision de Doris Leuthard, c’est un acte courageux et visionnaire.

La part de mérite des conventions internationales paraît maigre. C’est Fukushima qui a déclenché ces plans de sortie du nucléaire, non?

Les choses sont un peu plus complexes. Si, après Fukushima, on a pu immédiatement envisager une sortie du nucléaire, c’est que tout un travail avait été fait en amont depuis quarante ans. Tout cela prend du temps. Dans les conférences mondiales, on ne prend pas des décisions à la majorité, mais par consensus. Il faut que tout le monde soit d’accord. J’ai présidé la Convention de Rotterdam sur les polluants chimiques, à Rome en 2005. Une majorité voulait y inscrire l’amiante comme substance chimique problématique. Or, parce que les Canadiens continuent d’en produire et les Indiens d’en utiliser, on n’a pas pu le faire.

En tant que chef de la délégation suisse à Johannesburg, vous avez été au cœur du système. Quelle influence peut avoir un petit négociateur suisse dans ces décisions planétaires?

A Johannesburg, je me suis battu une nuit entière, avec la ministre norvégienne de la Santé, contre tous les autres pour éliminer un paragraphe de la déclaration finale. Alors que nous nous étions tant engagés pour admettre l’égalité d’intérêts entre le commerce et l’environnement dans le cadre du commerce international, une phrase stipulait en substance: «Si la conciliation est impossible, c’est le commerce qui prime.» J’ai objecté durant une heure. A la pause, j’ai reçu des téléphones de Paris, Washington, des pressions me disant que j’étais en train de compromettre le succès du sommet. On a tenu le coup. Vers 4 heures du matin, un petit pays en développement, qui attribuait à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sa situation de précarité, nous a rejoints, puis un autre, puis deux autres. Et finalement on a gagné. Je ne crois pas qu’un seul autre négociateur suisse aurait tenu bon, surtout pas un conseiller fédéral, plus prompt à préserver une bonne image de la Suisse. Pendant que nous nous battions, M. Deiss dormait paisiblement dans son hôtel, et c’était mieux ainsi.

Le texte signé là-bas était minimaliste. Sur pression des Etats-Unis, aucun objectif chiffré n’a été fixé concernant la mise en œuvre d’un plan sur les énergies renouvelables. Cela en dit long sur l’ascendant des grandes puissances…

Johannesburg était un rappel de Rio. On n’a pas fait beaucoup de progrès, c’est vrai. A part sur la gestion intégrée des ressources en eau. Dans ces réunions, chaque pays a une voix, mais, comme on doit arriver au consensus, ceux qui sont forts sur le plan international ont du poids dans les négociations. Lorsque j’étais membre du conseil du FEM, que j’ai présidé à deux reprises, des pays en développement venaient me dire bravo en coulisses pour ma fermeté envers les Etats-Unis par exemple. Mais, en séance, ils n’osaient pas s’opposer à eux parce qu’ils s’exposaient à des représailles. Ça se passe parfois comme ça…

 

«Il manque un vrai leader de politique d’environnement»
Philippe Roch

 

Quittons les stratosphères du pouvoir pour revenir au concret. Que faites-vous au quotidien pour apporter votre contribution au sauvetage de la planète?

Il y a quatre ans, j’ai investi un demi-million dans ma maison des années 70 pour isoler le toit, changer les fenêtres et remplacer mon chauffage électrique direct par un chauffage au bois. L’été, j’ai de l’eau chaude à volonté sans une brique d’électricité grâce à des panneaux solaires thermiques. J’ai aussi créé une petite société qui a installé 1000 mètres carrés de panneaux solaires sur le toit du manège de La Chaumaz. Avec ma part, je produis dix fois plus que ma consommation personnelle. J’ai aussi mes paradoxes: j’ai dû me résoudre à acheter un 4x4 pour tirer le van du cheval de ma fille.

Le concept à la mode, c’est «l’économie verte», sujet phare de Rio+20. C’est quoi au juste?

C’est une économie qui devrait produire les biens nécessaires à la société avec moins de ressources et moins de déchets, idéalement, en recyclant complètement les matériaux et en ne fonctionnant qu’avec des énergies et des ressources renouvelables. Une telle démarche est malheureusement insuffisante car, lorsqu’on rend les techniques plus efficaces pour alléger les pressions sur l’environnement, des moteurs qui consomment moins par exemple, on observe très vite un effet rebond: être plus efficace donne bonne conscience aux gens qui, du coup, consomment plus.

Que proposez-vous?

Un changement profond. La crise que nous traversons, c’est la crise de l’idéologie de la croissance, basée sur le consensus de Washington, soit l’idée qu’il faut sans cesse investir, développer l’économie par la production et la consommation, quitte à ce que les Etats et les particuliers s’endettent pour stimuler la croissance. Au début de la crise actuelle, en 2007, j’ai cru à une prise de conscience des chefs d’Etat. Mais, six mois plus tard, que martelaient-ils? «Croissance, croissance, consommation.» Avec quoi mesure-t-on l’état de l’économie mondiale aujourd’hui? Avec le PIB, soit les échanges financiers. Si vous doublez le nombre de malades à l’hôpital, vous augmentez le PIB. D’un côté, on crée des besoins artificiels par la publicité, qui conduit au gaspillage et à l’épuisement de la planète. De l’autre, soit pour le quart de l’humanité, c’est la pauvreté qui détruit l’environnement par nécessité. Il faut changer de philosophie économique et s’engager dans la «transition écologique»: repenser les valeurs et le fonctionnement de cette société pour la remettre en équilibre avec la planète. Pour contribuer à ce changement, je cultive une dimension spirituelle dans ma relation avec la nature. Je ne la considère pas seulement comme un ensemble de ressources à gérer, mais comme une richesse extérieure à nous, qui nous dépasse et qui peut nous apporter du bienêtre et une inspiration pour comprendre le sens de la vie. Il faut que la population augmente son niveau de conscience pour mieux respecter les autres et la nature.

Mais, si l’on ne peut changer les choses par la seule bonne volonté personnelle ou celle des Etats, ne faut-il pas mettre en place une justice de l’environnement?

Je milite depuis longtemps pour la création d’un tribunal pénal de l’environnement, qui puisse condamner des Etats, des gouvernants ou des entreprises qui ne respectent pas les normes environnementales. Pour l’instant, il n’y a pas de consensus à ce sujet, et il faudra probablement attendre d’autres catastrophes pour y arriver. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a créé un poste de conseiller de l’environnement dans sa direction. Celui qui l’occupe n’a pas de pouvoir, mais il est au moins au bon endroit. Idéalement, il faudrait que le Conseil de sécurité de l’ONU, qui a un vrai pouvoir, reçoive la mission de s’occuper aussi de l’état de la planète pour imposer le respect de la nature et de l’environnement.