Si elle avait suivi la tradition familiale, elle travaillerait dans une banque à Lugano. Comme papa et maman. Si elle était restée dans son milieu douillet, Roberta Fossile travaillerait toujours dans le marketing ou la finance, à Zurich, et vous ne liriez pas ce qui suit. Enjouée, chaleureuse, cette Suissesse, née de père italien et de mère tessinoise, qui a grandi à Lugano, est l’actrice suisse qui monte. Elle tient un des rôles principaux du film Giochi d’Estate (Jeux d’été), le nouveau film du réalisateur zurichois Rolando Colla, qui représentera la Suisse à la 84e cérémonie des oscars, le 26 février prochain, dans la catégorie meilleur film étranger.
La première du film en Romandie est prévue pour le 18 janvier, mais ce n’est pas difficile d’imaginer (allez voir la bande-annonce) que cette fille impressionne, autant la pellicule que les journalistes. Au sortir d’une séance photo pour L’illustré, elle s’installe avec un café et un sourire, ravie d’avoir posé en femme fatale. «Franchement, ce n’est pas dans mes habitudes, mais c’était agréable», tout en s’excusant de parler un français teinté d’un accent qui fait chanter les mots.
Fi des mondanités
Jusqu’en 2002, Roberta gagnait très bien sa vie à Zurich comme traductrice-interprète. Avant qu’elle ne quitte tout, rende son appartement, vide ses comptes en banque pour partir à Rome réaliser son rêve: devenir comédienne. «Avant, je vivais une vie remplie, mais vide de sens. Je gagnais de l’argent, je pouvais tout m’offrir, mais il y avait quelque chose qui me bougeait dedans», dit-elle, peu sûre de la tournure de sa phrase, mais c’est si joli dans sa bouche. «Soit maintenant, soit jamais», lui a aussi soufflé une petite voix intérieure.
Sacré pari. Débarquer à Rome à 28 ans, dans une ville où Cinecittà et Fellini ne sont plus qu’un souvenir et où les soirées sont bling-bling et bunga-bunga. «A Rome, toutes les filles rêvent d’être actrices et certaines sont prêtes à tout pour y arriver! Je n’avais aucun réseau, je ne venais pas d’une famille d’artistes, j’étais la petite Suissesse. Certains me félicitaient même de parler si bien l’italien, croyant qu’en Suisse on parle le suisse!»
Ses yeux de chat s’animent, elle rigole franchement, consciente qu’il fallait une sacrée dose de témérité pour lâcher la proie pour l’ombre à l’âge qu’elle avait. Son côté prédatrice, peut-être, mais dans le sens non agressif, plutôt avide de nouvelles sensations, d’apprentissages, de riches rencontres qui n’ont rien à voir avec un compte en banque. Aujourd’hui encore elle garde ses distances avec les mondanités. «Finalement, j’ai compris que ce ne sont pas dans ces soirées que tu vas trouver un engagement!»
Elle passe un concours, trouve une école qui accepte des candidats «au-delà de la limite des 23 ans». Apprend le répertoire avec Francesca De Sapio, une élève de Lee Strasberg. «Au bout d’un an, mes économies ont fondu, il a fallu trouver des petits boulots pour survivre. Mais je n’avais plus envie ni l’âge de redevenir baby-sitter ou serveuse.»
Elle enseignera l’italien, l’anglais, l’allemand. Tarif: 5 euros l’heure. «Loin des salaires que je percevais en Suisse. Mais j’avais enfin l’impression d’être vivante!» Roberta prête aussi sa voix pour des pubs sur la TSI.
Coup de foudre
Elle court les castings, jongle avec les horaires. En 2004, bingo, elle décroche un rôle dans Les conséquences de l’amour, de Paolo Sorrentino, réalisateur encore peu connu, qui tournera par la suite avec Sean Penn. Sa mère fut ravie: elle y incarnait une employée de banque. Le film est présenté à Cannes. Un petit rôle mais qui clignote bien sur son CV. «Mon nom? Je l’assume pleinement. Il déclenche souvent un effet sympathique, certains me disent: «Félicitations, vous vous conservez bien en tant que fossile!»
Giochi d’Estate ou Summer Games est sélectionné également pour les Journées de Soleure, où il sera diffusé le 25 janvier. C’est à Zurich que l’actrice tessinoise est retournée en 2010 pour le casting du réalisateur Rolando Colla qui, conquis par sa prestation, lui a proposé deux rôles. «Je suis très vite tombée amoureuse de cette femme qui élève seule et très librement sa fille, mais qui va devoir lui révéler un secret à propos de son père. En parallèle au film, j’ai eu moi-même un vrai coup de foudre pour la jeune actrice qui interprète le rôle!»
Le film, tourné en été 2010 en Toscane, raconte cette période troublante des amours adolescentes. Premiers émois de vacances, comme autant de secousses telluriques qui marquent à jamais une vie. Le fait que Giochi d’Estate a été choisi par l’Office fédéral de la culture parmi seize opus pour représenter notre pays aux Etats-Unis n’a pas étonné la Tessinoise. «Rolando Colla est un metteur en scène qui nous a donné du temps pour approfondir nos personnages, c’est un luxe de nos jours», raconte l’actrice, qui vient par ailleurs de terminer un film tessinois où elle interprète la physiothérapeute de la championne de ski Lara Gut.
Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour décrocher cette fameuse statuette dorée. Roberta ne sait pas encore si elle va aller à Hollywood, mais ses valises sont prêtes. Elle admire énormément Meryl Streep. L’occasion peut-être de le lui dire de vive voix.
Où et quandLa première du film Giochi d’Estate aura lieu le 18 janvier à 19 heures à Lausanne (Pathé Les Galeries) et à 20 h 30 à Genève (Les Scala). Le film sera également projeté dès cette date à Neuchâtel, à La Chaux-de-Fonds et à Fribourg. D’autres villes suivront.