C’est l’heure des premiers choix. Roger Federer, 12 ans, décide d’arrêter le foot, préfère désormais Edberg à Becker et s’entraîne avec Peter Carter, coach australien chargé d’encadrer les jeunes talents du TC Old Boys. Adolf Kacovsky passe la main sans amertume. «Très bon instructeur, fin psychologue, Carter est le coach idéal pour lui.» En 1994, Roger est ramasseur de balles au tournoi de Bâle, à quelques hectomètres de la maison familiale. Durant l’hiver 94-95, Swiss Tennis lui propose de quitter le nid pour rejoindre le nouveau tennis-étude d’Ecublens. Il refuse, puis accepte quelques mois plus tard. Ses parents l’apprendront dans le journal.
A Ecublens, les premiers mois sont «un enfer». Roger ne parle pas la langue, passe des heures au téléphone avec sa mère. Il est désormais le plus jeune et le plus faible du programme. Heureusement, il fait la connaissance d’Yves Allegro, un Valaisan de trois ans son aîné, et trouve chez la famille Christinet un second foyer. Le fils de la maison, Vincent, devient bien vite un frère. Roger est un vrai ado qui traîne au lit et ne se nourrit que de céréales. Elève médiocre au collège de la Planta, il s’endort parfois en classe. Par désintérêt plus que par fatigue, car le petit prodige ne force toujours pas son talent à l’entraînement.
A 15 ans, il est néanmoins le meilleur junior de sa catégorie d’âge. Classé 86e joueur suisse, il remporte les interclubs avec Old Boys. Son cas éveille l’attention. Le voici qui donne ses premières interviews: il impressionne par son aisance et son assurance. Une façade qui masque un profond désarroi. «Quand j’étais jeune, nous dira-t-il en 2005, des gens venaient vers moi et me disaient: «Un jour, tu seras numéro un mondial.» Je ne les connaissais pas et ils me balançaient ça comme ça, sans se soucier des conséquences. J’ai dû vivre avec ça pendant des années.» Sa famille également. Sa soeur Diana, notamment. Roger a toujours pris toute la place, capté toute l’attention. «Dis-toi que c’est la même chose pour moi», lui lance un jour sa mère.
FACE À AGASSI
Mais en 1997, Roger Federer est lui-même dans l’ombre. Aussi doué soit-il, la Suisse n’a d’yeux cette année-là que pour Martina Hingis (d’un an son aînée!) qui manque le Grand Chelem pour une chute de cheval. Federer est déjà champion national des M18, arrête l’école, déménage avec Allegro dans le nouveau centre national de Bienne et passe professionnel. Il a 16 ans. Ses parents le soutiennent à distance. Son père refuse une promotion en Australie, sa mère passe de 50 à 80% pour pallier les nouvelles dépenses. «Mais on veut voir des résultats, on ne te financera pas pendant dix ans», préviennent-ils.
A Bienne, Allegro et Federer emménagent dans un trois-pièces avec balcon donnant sur un terrain de foot. Ils ne se gênent pas pour chambrer les joueurs. Sur le court, pareil! Roger parle fort, rigole, chante à tue-tête les hits des Backstreet Boys. Son exubérance capte l’attention d’une autre pensionnaire, Mirka Vavrinec. Ses entraîneurs apprécient moins… Pour une bâche déchirée d’un nouveau jet de raquette, il écope d’une semaine de corvée de toilettes. Mais ces mains faites pour l’or ne restent pas dans la fange bien longtemps. En juillet 1998, il remporte Wimbledon juniors. L’exploit lui vaut une invitation pour Gstaad, alors qu’il n’est que 700e mondial.
«Je me souviens du jour où j’ai battu mon premier joueur classé. C’était dans une qualif à Bienne, il devait être 900e. Je m’étais dit que j’avais déjà réussi quelque chose de pas mal»
Le 6 juillet 1998, Roger Federer dispute son premier match sur le circuit ATP à l’âge de 16 ans et 11 mois. Il doit affronter Tommy Haas, 41e mondial, sur le court N° 2. Haas malade, c’est l’Argentin Lukas Arnold qui se présente sur le court central plein à ras bord. Comme les journalistes, à qui il a donné une conférence de presse pleine d’assurance la veille, tous les spectateurs veulent voir le petit prodige. «Il y avait beaucoup d’attente autour de ce match, se souvient le journaliste Yves Jaton. Les gens étudiaient sa partie de tableau, qu’ils jugeaient favorable.» Mais l’aventure tourne court. Trop nerveux, Roger s’incline 6-4 6-4. «Il joue comme Sampras et a un bon service, mais il ne passe pas un revers», diagnostique l’Argentin, pas plus impressionné que ça. «Il avait foiré son match, sans doute parce qu’il s’était mis trop de pression», estime Yves Jaton.
A l’automne, il claque son premier exploit à Toulouse, dès sa deuxième apparition chez les pros. Issu des qualifications, il bat deux solides professionnels puis cède avec les honneurs en quart de finale face au futur vainqueur. Il gagne 10 000 dollars, 482 places au classement mondial et une invitation à disputer le tournoi de Bâle. «Son» tournoi. Le sort lui offre Andre Agassi. «Je vais jouer pour gagner», lance le môme, qui se fait gentiment fesser par l’Américain.
Roger Federer a un contrat avec IMG, un autre avec Nike, un troisième avec Wilson, mais il n’a qu’entraperçu le sommet. Au tournoi suivant, à Küblis (GR), il repart dès le premier tour avec un chèque de 87 dollars et une amende de 100 dollars pour non-combativité. La route est encore longue.
Plusieurs anecdotes de ces deux premières parties sont extraites du livre de René Stauffer, «Roger Federer Story, Quest for perfection», disponible en allemand et en anglais.
Davantage de photos et hommages de personnalités, dont Nadal et Djokovic,
dans la version papier de «L'illustré».