«J’AIMERAIS ÊTRE UN EXEMPLE»
La star du tennis vient d’organiser un tournoi contre Nadal à Zurich. Les bénéfices iront entièrement à la Roger Federer Foundation, active en Afrique. Il évoque son engagement humanitaire, sa relation avec Rafa et son bonheur d’être père.

Mis en ligne le 21.12.2010
Texte: Nik Niethammer et Stéphanie Ringel/Schweizer Illustrierte

 

Roger, votre mère est originaire d’Afrique du Sud, vous avez souvent été en vacances à Johannesburg. Quel rapport avez-vous avec l’Afrique?

Je porte ce continent dans mon coeur. Lorsque j’étais enfant, nous allions au moins une fois par année rendre visite à notre famille dans les environs de Johannesburg. Après, nous partions visiter le pays. Chaque fois que je vois des images de safari, cela me touche profondément. Ceux qui connaissent l’Afrique savent de quoi je parle. En plus, les gens sont très ouverts et amicaux. Quand tu vas dans un restaurant, tu es tout de suite intégré dans une conversation. En Afrique on se fait vite des amis.

Comment perceviez-vous la pauvreté?

Je l’ai souvent rencontrée à travers mes nombreux séjours. La pauvreté, malheureusement, fait partie de l’Afrique. De ce fait, elle ne m’a jamais choqué. Je savais que ça existait. Autres pays, autres conditions… Malgré cela, les gens me donnaient toujours la sensation que l’on pouvait être pauvre et heureux. Ils n’avaient pas beaucoup, mais ils n’avaient pas non plus besoin de beaucoup.

Mais vous financez quand même des projets d’aide en Afrique.

Je ne le fais pas par pitié, mais parce que je crois au potentiel des gens. Plus particulièrement, je veux donner une chance aux enfants. Je veux les aider à pouvoir prendre leur vie en main pour en faire plus s’ils le veulent. Il m’est important de leur transmettre une posture positive dans la vie.

Le match de gala contre Rafael Nadal mardi a sans doute rapporté une somme à sept chiffres à la Roger Federer Foundation. Savez-vous déjà ce que vous allez faire de cet argent?

Il va d’abord aller à la fondation. Nous planifions longtemps à l’avance et nous recherchons avec soin ceux qui ont pour nous les meilleurs projets. Ceuxlà, nous les soutenons ensuite plusieurs années dans le cadre d’un partenariat. Nous nous concentrons sur des projets de formation dans les pays les plus pauvres d’Afrique. Il nous est important d’attirer les gens. Ils doivent prendre eux-mêmes leurs responsabilités et amener leurs propres apports pour qu’aucune dépendance ne subsiste. Nous ne voulons pas donner que de l’argent mais nous préoccuper aussi de son utilisation.

«C’est magnifique d’avoir une famille autour de soi. Mirka et les filles agissent sur moi comme une oasis d’énergie»
Roger Federer

Après les Swiss Indoors, mes parents sont allés en Afrique du Sud et au Zimbabwe. Làbas, ils ont visité trois projets. Quand nous sommes sur place, nous vérifions: est-ce que l’organisation est professionnelle et digne de confiance? a-t-elle une vision claire et un but réaliste? fait-elle les bons choix pour aider les enfants? Quand on veut améliorer l’éducation dans une école, il ne suffit pas simplement de construire un bel édifice, ni d’engager des bons maîtres ou d’acheter des livres. Cela ne suffit pas si les enfants s’endorment durant les leçons parce qu’ils ont faim…

La fondation est en fait une distinction honorifique pour votre mère sud-africaine?

C’est une bonne question. Je n’avais jamais vu ça sous cet angle, mais en quelque sorte oui. Cela me fait plaisir de rendre quelque chose à ma seconde patrie. Ma mère et mon père sont des conseillers très engagés de la fondation. Sans eux, la Roger Federer Foundation n’existerait même pas!

En début d’année, vous avez visité un projet en Ethiopie. Comment avez-vous vécu ce voyage?

C’était un moment très émouvant pour moi. Ce n’est pas tous les jours que je vais voir le résultat d’un projet! Nous soutenons une école primaire à Kore Roba, à 40 kilomètres au nord d’Addis-Abeba. C’était chouette pour moi de voir que notre soutien a un peu d’effet.

Comment avez-vous été reçu là-bas?

L’école et le village entier avaient organisé une réception grandiose et chaleureuse. Je voulais passer autant de temps que possible avec les enfants. Pour les inspirer. Je pensais: «Ici, tu fais le bien, tu peux avoir un effet positif.» C’était important pour moi. C’est pour ça que j’ai aussi fait par exemple une course à pied dans un champ de chaume avec eux. Avec eux, j’aimondansé et chanté. J’ai reçu beaucoup de cadeaux. Une écharpe, un chapeau et des poteries. Ils sont tous dans mon appartement de Dubaï.

Mardi au Hallenstadion, vous avez affronté une fois encore Rafael Nadal, votre plus grand rival sportif, qui vous a ravi la place de numéro un mondial. Comment vous entendez-vous en privé avec lui?

Très bien. Nous devons nous voir presque chaque semaine, parce que je suis le président de l’association des joueurs de l’ATP et lui est le vice-président. Nous avons souvent participé ensemble à des œuvres de bienfaisance. En Australie, nous avons par exemple joué pour les victimes du tremblement de terre à Haïti.

«Je porte l’Afrique dans mon cœur. On s’y fait très vite des amis»
Roger Federer

J’avais en tête depuis des années de monter une fois quelque chose de grand pour ma propre fondation. Jusqu’à maintenant, cela me semblait trop pour moi et je ne me sentais pas encore assez mûr. Mais maintenant j’ai 29 ans. Le temps est venu, et je suis heureux que nous ayons pu organiser le match pour l’Afrique. Les réactions sont incroyablement positives.

Ce tournoi va-t-il avoir lieu chaque année?

On verra. En tout cas, maintenant nous savons comment il faut l’organiser.

A Bâle, votre épouse a surpris tout le monde en amenant les jumelles à la finale.

Au moment des Swiss Indoors, Mirka a pensé que beaucoup d’amis présents à Bâle venaient du monde entier et n’avaient pas vu les enfants depuis longtemps. Elle voulait aussi que nos filles voient leur papa en train de tenir la coupe. Pour toute la famille, c’était un moment spécial, j’en étais très heureux.

Myla et Charlene ont 16 mois. Parlent-elles déjà?

Oui, elles commencent lentement. Mirka et moi leur parlons en suisse allemand. Leur nanny leur parle en anglais, ainsi que ma mère. Les parents de Mirka leur parlent en slovaque. Je trouve que chacun doit parler dans sa langue. Moi, j’ai grandi avec l’anglais et le suisse allemand. Quand je suis allé à Ecublens, à 15 ans, j’ai dû en plus apprendre le français. Maintenant, j’en profite. Je veux aussi leur offrir cela.

Comment le rôle de père vous a-t-il changé?

Pour moi, c’est un rêve qui se réalise. C’est magnifique d’avoir une famille autour de moi. Le rôle de père grandit en nous de façon naturelle. D’abord, c’est la mère qui joue le rôle central avec les câlins et le calme. Ainsi, le mari a du temps pour regarder et apprendre. Je veux aider et soulager Mirka autant que je le peux. A l’avenir, ce sera intéressant parce qu’en tant que père je pourrai commencer à apprendre quelque chose à mes filles. Je pense que ce que tu leur donnes aujourd’hui sur le chemin, elles n’auront pas besoin de l’apprendre plus tard. Et c’est là que surgissent tout d’un coup les grandes questions d’éducation. Qu’est-ce que je veux apprendre à mes enfants?

Que voulez-vous leur apprendre?

La question de la langue, nous l’avons réglée de façon intuitive. Après, nous sortons beaucoup avec les filles, pour vivre au plus près de la nature. Par exemple, nous sommes allés récemment au zoo. En ce moment, nous vivons des moments très intenses parce que tout est nouveau pour elles. Elles sont comme deux petits papillons qui veulent tout découvrir. Elles courent partout constamment. Surtout le matin; le soir elles ne sont plus très sûres sur leurs jambes. Et nous, nous sommes exténués!

Mais encore, en quoi voulez-vous être un exemple pour elles?

Je ne veux pas être un exemple seulement pour mes enfants mais aussi pour beaucoup d’autres enfants. En tant que leur sportif préféré, leur personnalité préférée, et même leur idole s’ils le veulent. Pour moi, la fidélité, la politesse, l’honnêteté sont des notions très importantes. C’est pour cela que je m’engage dans ma fondation. Quand je suis recherché en tant qu’exemple, je veux être une aide pour les enfants et leurs parents. Un exemple positif. Je ne suis pas seulement une star du tennis, mais un être humain avec des forces et des faiblesses. Il m’est important de le mondansé trer. C’est pour cela que je vais dans des émissions comme Sport Panorama. Pour que les gens me voient en direct et qu’ils me sentent authentique.

Des seize premiers mois de vie de vos jumelles, vous n’avez raté que deux semaines. Les filles sont toujours là. En 2010, elles ont fait trois fois le tour du monde. Ce n’est pas un stress pour les enfants?

Bien sûr que nous nous posons la question. Nous nous demandons si nous n’exigeons pas trop. Nous faisons tout au nom du «je veux passer autant de temps que possible avec les enfants». Le stress, pour les petites, il faut le restreindre autant qu’on peut. Nous voyageons avec au moins quinze ou vingt valises, et ça c’est déjà de la folie! Les filles ont leurs jouets préférés avec elles. Nous essayons de faire de leur chambre d’hôtel un lieu vivable et familier. Passer le plus de temps possible avec elles, les voir grandir, c’est un vrai bonheur. La famille, Mirka et les enfants sont pour moi une oasis d’énergie. Et je crois que les filles profitent aussi de pouvoir jouer avec moi chaque jour.

Comment est-ce que la famille Federer va fêter Noël?

Etre ensemble en famille, c’est le plus important à l’époque de Noël. D’autant plus maintenant que nous sommes parents. Depuis deux ans, nous avons un sapin de Noël dans le séjour, que Mirka et moi décorons. Nous écoutons avec plaisir des chants de Noël et nous profitons de ce temps passé ensemble dans le calme. Quand Charlene et Myla seront plus grandes, je veux faire des biscuits avec elles.

Savez-vous faire des biscuits?

Ça, je vais l’apprendre. Avec l’aide de Mirka.

 


AU SERVICE DES ENFANTS

En 2003, année de sa première victoire à Wimbledon, Roger Federer a créé une fondation pour centraliser les demandes de soutiens financiers qu’il recevait du monde entier. Son choix s’est porté sur des projets éducatifs pour les enfants d’Afrique, le continent dont est originaire sa mère. En début d’année, il s’est rendu dans une école des environs d’Addis-Abeba, en Ethiopie, où la Roger Federer Foundation est active. Une journée riche de sourires et d’échanges.

 

Traduction et adaptation: Laurent Favre