Pour Roger Federer, venir au tournoi de Bâle, c’est un peu comme pour nous regarder un de ces vieux mélos à la télé dont on connaît par avance tous les ressorts scénaristiques, toutes les répliques et même jusqu’à l’issue, mais qui vous emportent malgré tout dans un déluge lacrymal. Dimanche 6 novembre, devant son public, sa famille et ses amis, l’enfant du pays a triomphé de la révélation japonaise Ken Nishikori pour remporter les Swiss Indoors pour la cinquième fois. Et pour la cinquième fois il n’a pu retenir ses larmes à l’heure où la joie, la fierté, la fatigue et la nostalgie se bousculaient dans sa tête.
UNE ÉMOTION INTACTE
Ce happy end, que même Nishikori semblait accepter, témoigne chez Federer d’une propension intacte à s’émouvoir. On pourrait croire qu’il pleure parce qu’il ne gagne plus, ou presque (premier titre depuis neuf mois, son second de l’année, plus faible total depuis dix ans). Ou parce qu’il a remporté là son premier titre de trentenaire. Ce serait faire fausse route. Ce tournoi où il fut vendeur de billets de tombola et petit ramasseur de balles avant d’y jouer son tout premier grand match contre
«... Grande journée aujourd’hui. J’aime toujours jouer devant mon public et fêter mon titre avec mes copains ramasseurs de balles!...»
Roger Federer sur son profil Facebook
Andre Agassi, c’est d’abord sa madeleine. Il prend la mesure du temps qui a passé, du chemin parcouru. «C’est peut-être un tout petit trophée aux yeux de certains, mais pour moi il a une importance particulière. Quand j’étais gamin, je rêvais de me qualifier un jour pour ce tournoi, peut-être de jouer sur le central. Et là je reçois ce trophée...»
Certains observateurs, comme Yannick Noah, reprochent à Roger d’être trop lisse, trop neutre. Il dévoile au contraire sa fragilité chaque fois qu’il pleure.
UNE PASSION INTACTE
En larmes pour son 68e titre et sa 98e finale sur le circuit ATP, Roger Federer n’est pas blasé alors qu’il approche des mille matchs professionnels disputés. «Il se passera du temps avant que ce soit l’heure de la retraite, prévient- il. Ce sera probablement mon corps qui décidera du moment.» Pas ses enfants ou sa femme, comme bien des sportifs. Devenir père n’a pas altéré sa passion du jeu; il l’a juste structuré. «Désormais,l’organisation est plus complexe que l’on pourrait le penser. Mais j’arrive à bien jouer, à m’entraîner correctement et à être un bon papa à la fin de la journée. Ma vie actuelle est pleine de défis, mais comporte beaucoup plus de bonheurs. Je vis mon rêve: pouvoir éduquer mes enfants avec Mirka et continuer à jouer au tennis.» Pour la plus grande joie du public suisse.
UNE COMMUNION INTACTE
Une semaine par an, Roger Federer a rendez-vous avec ses compatriotes. Icône planétaire, le Bâlois redevient l’enfant du pays et ce vrai sensible craque alors facilement. «J’ai grandi ici pendant vingt ans. Je connais le coin comme ma poche, je vois des visages familiers tous les jours autour du stade.» Le reste du temps, le Suisse le plus célèbre à l’étranger appartient aux fans, aux annonceurs et à la jet-set du monde entier. Un sondage réalisé pour le Reputation Institute le juge la personnalité la plus digne de confiance au monde après Nelson Mandela! La Suisse a l’hommage plus modeste. Une locomotive à son effigie et une rue à son nom à Bienne. Et 132 électeurs schwytzois qui ont voté pour lui lors des dernières élections fédérales. Qu’importe, les gens se pressent pour le voir. Avec 72 200 spectateurs, le tournoi de Bâle a battu un nouveau record d’affluence.
UNE AMBITION INTACTE
L’avenir? A Bâle, Roger Federer est apparu comme le plus frais des quatre ténors du circuit, preuve que, s’il n’a plus l’âge de ses 20 ans, il sait parfaitement se gérer. A Bercy cette semaine, puis à Londres pour les Masters, le Maître veut prouver qu’il n’est pas fini et qu’il faudra compter avec lui en 2012. Avec les tournois du Grand Chelem, les JO de Londres forment l’objectif majeur du désormais numéro 4 mondial. «Je veux gagner un autre titre en Grand Chelem, ou alors la médaille d’or en simple aux JO. Les Jeux olympiques ont toujours représenté quelque chose d’extraordinaire pour moi», a rappelé le Bâlois dans une interview à L’Equipe Magazine, où il ne fut pas question de la Coupe Davis. Il devrait néanmoins faire équipe avec Stanislas Wawrinka pour le premier tour contre les Etats-Unis, du 10 au 12 février 2012 au Forum de Fribourg. L’occasion d’une nouvelle communion avec le public suisse. Et de nouvelles émotions.