Roger Federer n’oubliera jamais sa victoire sur Novak Djokovic en finale du tournoi de Bâle, dimanche 7 novembre 2010. Ce 65e titre sur le circuit ATP – le quatrième en cinq ans à la halle Saint-Jacques - lui permet de dépasser Pete Sampras dans les livres de statistiques et de conforter sa place de numéro deux mondial. Mais cela, il l’oubliera très vite. Ce dont Roger se souviendra à jamais, c’est que pour la première fois, ses jumelles de 15 mois, Charlene Riva et Myla Rose, l’ont vu jouer. Et que cela leur a plutôt plu. Intriguées, tendant leurs petites mains potelées en direction du court, les bouts de chou ont attendri les 9000 spectateurs qui, pour certains, regardaient moins le match que la loge où gazouillaient les deux petites au côté de leur mère.
UNE SURPRISE DE MIRKA
Une belle surprise pour le père. «Je les ai vues avant le match, mais je n’ai jamais pensé que Mirka les prendrait avec elle sur le court central», racontera-t-il ensuite en conférence de presse. Cette fois, le champion n’a pas pleuré, mais il s’en est fallu de peu. «A 5-1 au troisième set, j’ai été un peu rattrapé par les émotions. J’étais en passe de gagner l’un des tournois qui me tiennent le plus à cœur et mes filles étaient au bord du court. C’était magnifique! Lever ce trophée devant elles, et les voir ensuite tout excitées de le toucher parce qu’il brille, c’était vraiment rigolo et très sympa.»
C’était aussi la parfaite conclusion d’une semaine comme à la maison. Même s’il est devenu père de famille, Roger Federer reste ici l’enfant du pays. Gamin, il y fut ramasseur de balles avec son pote Marco Chiudinelli et vendit des billets de tombola avec sa sœur Diana. Sa mère, Lynette, œuvra dix ans bénévolement au service des accréditations. Il existe des photos de Roger enfant au côté de Jimmy Connors ou de l’ancien champion sud-africain Wayne Ferreira. Avec ses parents, il a habité dans diverses communes de la ceinture bâloise. D’abord Birsfelden, puis Riehen, où il commença l’école, et enfin Münchenstein, où la maison familiale n’était séparée de Saint-Jacques que par un immense parc et de multiples terrains de jeu. «Il y était tout le temps avec son copain Marco, se souvient Lynette Federer. Ils jouaient au foot, au tennis, au basket.»
Une fois l’an, le tournoi de Bâle est un véritable bain de jouvence pour l’enfant prodige.
PROMENADE SUR LE RHIN
Pour ce retour aux sources, Roger Federer ne loge pas chez ses parents mais dort en famille à l’hôtel des Trois-Rois, dans une suite à 4500 francs la nuit. A ce détail près, il retrouve la vie paisible d’un Bâlois ordinaire. Avec ses trois reines, ses trois «girls», comme il les appelle sur sa page Facebook, il s’est promené en ville et sur le Rhin, allant deux fois à la foire de Bâle, dans un relatif anonymat. «Les gens me reconnaissent mais me laissent tranquille. Nous ne sommes ni à Londres ni à Hollywood. Le Suisse connaît une certaine frontière qu’il ne dépasse pas. C’est très agréable et c’est aussi pour cela que je veux que mes filles grandissent ici.»
Les gens ont pu le voir circuler en ville en voiture et, à son passage, mesurer le chemin parcouru par l’homme. Il y a encore seulement deux ans, Roger Federer avait une fiancée, des copains et des voitures de sport: une Mercedes SLR estimée à 800 000 francs et une McLaren de 626 chevaux aux portes papillon. L’an dernier, il apparaissait à la halle Saint-Jacques au volant d’une Mercedes C63, certes fougueuse mais aux courbes plus assagies. Désormais père de famille, il roule dans un cossu SUV sept places: papa, maman (qui prit aussi le volant), les filles, la nounou anglaise et deux baby-sitters.
«Les voir regarder la coupe qui brillait, c’était très drôle et émouvant»
Roger Federer
C’est à pied, et en courant, qu’il traversa mercredi soir les voies de tram sur la St. Jakob-Strasse pour aller voir le match du FC Bâle contre Rome en Ligue des champions. Le timing était pourtant serré, mais sa victoire en soixante et une minutes sur le Serbe Tipsarevic lui offrit ce plaisir. «Super, à moi de voir mon FCB maintenant! lança-t-il, les yeux brillants, en conférence de presse. Je vais appeler Gigi Oeri pour les billets.» «Quand il est descendu dans le vestiaire après le match, nous avons presque tous oublié la défaite», dira l’attaquant international du FC Bâle, Valentin Stocker.
Sympa, souriant et disponible, Roger Federer l’est aussi pour ses fans. Un exemple parmi d’autres, saisi en milieu de semaine devant l’entrée des joueurs. Une mère tente de photographier ses filles avec lui, mais le flash ne part pas. Roger s’approche, examine l’appareil, indique à la dame le réglage à faire et reprend la pose, tout sourire.
Bâle est malheureusement une exception, une parenthèse dans la vie trépidante du Suisse le plus connu dans le monde, que le magazine Forbes place devant Brad Pitt au classement des personnalités les plus influentes de la catégorie spectacle et divertissement. «Je dois dire que je n’étais pas préparé à devenir une star, expliqua-t-il en début de tournoi à la NZZ. Un bon joueur oui, mais une célébrité jamais. Par chance, je n’ai pas gagné Wimbledon à 17 ans comme Boris Becker ou Martina Hingis. Je n’y aurais sans doute pas résisté…»
Le gamin de Bâle a vite appris, s’adaptant remarquablement au star-system pour devenir une icône planétaire. A l’aise partout et avec tous, Roger Federer s’est imperceptiblement éloigné de la Suisse. Citoyen du monde, il ne passe plus à Bâle ou à Zurich qu’en coup de vent, pour quelques jours de repos ou des opérations publicitaires strictement minutées. C’est à Stockholm, le mois dernier, que le président de Swiss Tennis, René Stammbach, trouva un petit trou dans l’emploi du temps du champion pour lui parler de la Coupe Davis.
OPÉRATION SÉDUCTION
Lui a besoin de souffler, le public suisse a envie de le voir. Son forfait en septembre dernier au Kazakhstan a été durement ressenti par une partie de l’opinion publique. «Je le comprends et j’étais moi-même très touché par l’élimination de l’équipe. Mais je sais que je jouerai encore de nombreuses années la Coupe Davis», promet-il.
En attendant, Bâle célèbre les retrouvailles annuelles de Federer avec les Suisses. Un moyen agréable et efficace de resserrer des liens. Pour l’occasion, il ne demande «que» 500 000 francs aux organisateurs, alors que ses tarifs oscillent habituellement entre 750 000 et un million de francs. Ne vous y trompez pas, c’est extrêmement rentable pour l’organisateur, car tout le monde veut voir Rögi. Et ce n’est pas une question d’argent. Dimanche soir, Roger Federer a partagé une pizza avec les ramasseurs de balles du tournoi. Une tradition qu’il a instaurée l’année de sa première victoire en 2006. «J’avais envie de marquer le coup, de leur laisser un autre souvenir qu’un autographe», expliqua-t-il à l’époque.
A Bâle, il est sous contrat avec l’organisateur du tournoi Roger Brenwald jusqu’en 2012. On lui prête l’intention de racheter la franchise à la fin de sa carrière, dans cinq ou six ans. Peut-être y verra-t-on un jour Charlene Riva et Myla Rose en petites ramasseuses de balles.
Collaboration Iso Niedermann/ Schweizer Illustrierte