Il reste médusé devant le prix du café, 9 francs, et s’extasie devant l’imposant chariot de whiskys. Drôle d’endroit que le très stylé restaurant - deux étoiles au Michelin - du Dolder Grand, à Zurich, pour interviewer l’un des mythes du football africain, Roger Milla, lui qui jouait pieds nus dans les rues de Douala. Le Lion indomptable est l’invité de la FIFA toute proche. L’homme profite de ce passage en Suisse pour annoncer la création d’une antenne de sa fondation, Cœur d’Afrique, à Genève. Et la mise sur pied d’un grand match de gala.
Il y a cet inoubliable huitième de finale contre la Colombie, lors de la Coupe du monde 90 en Italie. Vous avez alors fêté vos deux goals en dansant devant le poteau de corner, changeant à tout jamais la manière de célébrer les buts dans le football. Mais qu’est-ce qui vous est passé par l’esprit?
Moi-même, je me suis posé la question. Mais qu’est-ce qui m’avait envoyé là-bas, au corner? Je n’avais pas préparé cette danse, n’étant même pas sûr de jouer (ndlr: âgé alors de 38 ans, il avait été convoqué dans l’équipe à la dernière minute). Elle est vraiment arrivée comme ça. Je pense que c’était de la joie. Ou peut-être une voix divine m’a dit de le faire. Le Seigneur l’a voulu ainsi, par rapport à tous les efforts que j’ai fournis dans le football. Pour mon pays. Une récompense pour tous ceux qui m’ont encouragé.
Comment expliquer que, vingt ans plus tard, on s’en souvienne encore?
J’étais entré en deuxième mi-temps. J’ai inscrit deux buts en moins de quinze minutes et qualifié mon équipe. C’est surtout ça qui a frappé le monde entier, je crois. Ce match a également servi de déclic pour le football africain, qui en avait bien besoin. Jusque-là, on ne l’avait jamais respecté. La preuve? Nous n’avions que deux places pour la Coupe du monde, alors que nous sommes le continent avec le plus grand nombre de pays participant aux éliminatoires. Dans les années 70-80, le Ghana dominait le foot. Mais il n’a à cette époque pas réussi à se qualifier. C’était trop difficile. En 1990, nous avons prouvé au monde et à la FIFA que nous méritions plus. Aujourd’hui, on nous prend cinq équipes.
Ce match a-t-il changé votre vie?
Non. Mes amis savent que ma vie n’a pas changé. Je suis toujours le même.
Je parlais plutôt de votre notoriété…
Mais j’étais déjà connu! J’avais participé à la Coupe du monde 82. J’avais gagné deux Coupes d’Afrique des Nations. Mais c’est vrai que 1990 et surtout ma danse m’ont fait connaître dans des pays lointains. Quand je débarque aujourd’hui en Asie, c’est un peu l’émeute… Et cela m’a permis d’avoir un certain crédit dans l’humanitaire, où je suis engagé, comme la prévention du sida avec l’ONU ou la lutte contre le travail des enfants au BIT.
Vous êtes très engagé dans l’humanitaire. Qu’est-ce qui vous motive?
Je trouve important que les footballeurs se mettent à disposition de ces organismes. Je m’engage surtout pour les enfants, des enfants que je vois souffrir. J’y suis très sensible. Si cela avait été pour des gens de 50 ou 60 ans, je ne l’aurais pas fait.
Vous avez créé votre propre fondation, Cœur d’Afrique. Quels sont ses objectifs?
La fondation, je l’ai créée après le décès de ma première épouse, qui s’est tuée dans un accident de la circulation en 2004. Je voulais faire quelque chose. Nous venons principalement en aide aux enfants de la rue, ceux dont les parents sont incarcérés, et aux orphelins.
Vous soutenez aussi d’anciens footballeurs…
Oui, les anciennes gloires de l’équipe du Cameroun. Beaucoup rencontrent des problèmes d’argent. Le président de la FIFA, Sepp Blatter, a accepté que je mette en place un système de réinsertion à travers des stages d’entraîneurs que nous organisons au Cameroun. En Europe, lorsque tu joues dans un club, tu prépares la suite. Tu apprends à devenir manager, directeur sportif ou coach. En Afrique, c’est différent, dès que tu ne peux plus jouer, c’est le quartier.
Vous ouvrez une antenne de votre association à Genève. Pour quelles raisons?
Nous voulons sortir du Cameroun, sortir même de l’Afrique. Le but est d’internationaliser notre fondation afin de récolter davantage de moyens pour aider ces enfants.
Pourquoi Genève?
Nous y avons beaucoup d’amis. En plus, on y parle français. Et j’ai énormément de liens avec la Suisse. A Zurich déjà, de par mon travail au sein de la Commission du football de la FIFA. Je connais aussi bien Peseux, dans le canton de Neuchâtel, où mon épouse actuelle a vécu quand elle avait suivi son père, diplomate camerounais en Suisse. Et je dois encore bientôt me rendre à Bâle, au siège de la Fédération internationale de handball. Son président m’a promis un revêtement pour un gymnase à Yaoundé. J’y ai une équipe de handball féminin.
Vous n’arrêtez donc jamais?
Bien sûr que non. Et, pour garder la forme, je fais du sport chaque jour: du vélo, de la marche. J’aime faire le tour du Mont Fébé, l’une des collines de Yaoundé. Tous les dimanches, je joue au basket. Quand je viens en Europe, j’essaie de faire un peu de musculation. C’est important. Quand on est invité dans un match de gala, il faut aussi pouvoir offrir du spectacle. D’ailleurs, en marge de l’association, nous sommes en train d’en préparer un à Genève pour ce printemps.
Avez-vous déjà des noms de joueurs qui participeront?
George Weah et Abedi Pelé peuvent être là. De même que les Black Stars (ndlr: surnom des joueurs du Ghana), qui jouent par ici, ou Bernard Lama. J’essaierai aussi d’user de ma sagesse et de mon intelligence pour essayer de faire venir Eto’o et Drogba.
On raconte que, lorsque vous rentrez d’un voyage, des gens vous attendent devant votre maison. Est-ce vrai?
Oui. Ce sont beaucoup des enfants qui n’ont pas les moyens de payer leurs études ou des femmes âgées qui sont en manque d’argent pour leur ordonnance médicale. J’essaie de faire ce que je peux, de partager avec tout le monde. Lorsqu’il y a, je donne. S’il n’y a pas, je leur demande de repasser un autre jour. Je le fais parce que je ne suis pas né dans une famille aisée. Mon père ne m’a pas aidé. Je me suis battu tout seul dans les rues de Douala pour arriver à ce niveau. Mes premiers matchs, je les ai joués pieds nus. Maintenant, c’est normal que j’apporte une aide aux autres.
Avec vos origines, vos valeurs, ça ne vous choque pas tout l’argent qu’il y a aujourd’hui dans le football, de vous retrouver par exemple invité dans de luxueux palaces, comme ici à Zurich, au Dolder Grand?
Moi, je suis quelqu’un de facile. J’accepte ce qu’on me présente. Mais l’essentiel, c’est poser ma tête sur un lit, me reposer, avoir de quoi manger et faire vivre ma famille. Le luxe autour ne m’intéresse pas. Je ne suis pas né dedans, je ne veux pas mourir dedans. Quand je partirai, je ne vais pas l’emporter.
Au-delà du luxe, il y a surtout les affaires de corruption à la FIFA. Qu’en pensez-vous?
C’est vrai que cela m’a choqué. C’est trop sale pour nous, les footballeurs. Mais tout le monde n’est pas corrompu à la FIFA. Il s’agit de six ou sept personnes qui n’ont que l’argent dans la tête et qui ont accepté de vendre leur voix. Le président Blatter n’a pas réagi assez fortement. Il devrait faire comme au CIO et dégager tous ceux qui ont été compromis. Je le lui ai dit. En revanche, moi qui le côtoie, je ne peux pas accepter les gens qui veulent lui nuire, salir son travail. Personnellement, je dis merci au président Blatter. Il s’est battu pour le continent africain, qui a tant donné au football. Sans lui, nous n’aurions pas tous ces centres techniques. Et nous n’aurions jamais eu la Coupe du monde.
Pourquoi avez-vous accepté d’être ambassadeur de la candidature du Qatar pour la Coupe du monde en 2022?
Ce sont eux qui se sont jetés sur moi. Peut-être ont-ils pensé que j’étais une personnalité qui a de la chance, de la réussite.
N’êtes-vous pas gêné par les polémiques qu’a suscitées cette candidature?
A chaque fois qu’on attribue une Coupe du monde à un pays du Sud, il y a des critiques. Les gens devraient savoir se retenir, surtout ceux qui ne se sont jamais rendus au Qatar. Moi, j’y suis allé. J’en ai aussi parlé avec Franz Beckenbauer, mon président à la Commission du football, qui y est allé aussi. C’est un petit pays, oui. Mais il a les moyens d’organiser la compétition. Le Qatar a été choisi, voilà. Notre rôle est de l’accompagner pour que ce soit une belle fête, pas de le critiquer. Et qu’est-ce qu’on n’avait pas dit sur l’Afrique du Sud, qu’il y a avait chaque jour 50 morts dans les rues, etc. Pour moi, du point de vue de l’organisation, elle a été la plus belle Coupe du monde après celle des Etats-Unis. Mieux que l’Espagne ou l’Italie. Les journalistes qui avaient fait tous ces commentaires, on les a retrouvés en train de boire du bon vin, de manger de la bonne nourriture, de dormir dans d’excellents hôtels et de rechercher de meilleures femmes que chez eux…
N’a-t-il pas manqué un peu de folie à cette première Coupe du monde africaine?
Ce qui a manqué pour déclencher cette folie, c’est d’avoir eu trois ou quatre équipes africaines en huitièmes de finale (ndlr: il n’y en a eu qu’une seule). C’est de notre faute. Chez nous, il y a des gens qui ne pensaient pas assez au football et trop à l’argent. Le Seigneur n’a pas voulu que nos équipes aillent plus loin. Il a voulu les punir.
Vous faites souvent référence à Dieu.
Je suis croyant. Parce que le Gars, si ce n’avait pas été lui, je ne suis pas sûr que j’aurais fait tout ce que j’ai fait. Alors je prie beaucoup. Pour me donner la force de voir mes enfants grandir et atteindre un certain âge.
Vous avez beaucoup d’enfants?
Dans ma vie de célibataire, avant que je me marie, j’en avais déjà cinq. J’ai eu deux enfants avec ma première épouse, décédée. Et encore deux autres avec ma femme actuelle. C’est la famille. Ça fait partie de la vie africaine. C’est l’essentiel.
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