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SAINT-DOMINGUE
LEUR VIE APRÈS LE DRAME
Après la mort de deux Vaudois assassinés dans leur bungalow près de Boca Chica, les Suisses de Saint-Domingue font bloc et continuent de vivre insouciants sous le soleil. Rencontre avec des bienheureux sous le ciel des Caraïbes.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 16.11.2010

A chaque événement sous les tropiques impliquant des victimes étrangères, hier à Bali ou à Charm el-Cheikh, aujourd’hui sur l’île de Saint-Domingue, la question refait surface à la une de l’actualité. Faut-il craindre de séjourner dans ces destinations enchanteresses et dissuader les touristes de passer leurs prochaines vacances affalés le long de ces kilomètres de plages de sable fin?

Depuis la mort d’un couple de Vaudois, sauvagement assassiné le 29 octobre dernier dans un complexe hôtelier isolé, à quelques kilomètres de Boca Chica (voir L’illustré N° 45), les touropérateurs helvétiques redoutent des annulations, mais assurent officiellement n’en déplorer aucune à ce jour pour Saint-Domingue. Le tourisme est le poumon économique du pays et attire chaque année plus de trois millions de visiteurs. A Berne, le site du Département fédéral des affaires étrangères vient, sans tapage, d’actualiser depuis ses recommandations aux voyageurs en dénonçant la détention et l’emploi d’armes à feu «largement répandus» à Saint-Domingue et le taux de criminalité qui augmente, notamment les «vols à la tire, attaques à main armée, effractions de voitures, cambriolages de maisons particulières et de vacances».

«NE CÉDONS PAS À LA PARANO»

Pour les 2000 Suisses résidant à Saint-Domingue, comme pour les touristes qui y séjournent, le message est clair. Mais le dernier événement en date ne semble rien enlever à leur détermination ni à leur goût de vivre dans l’île caribéenne. «Ne cédons pas à la parano», disent-ils en chœur – même si certains, évidemment, pour la plupart commerçants indépendants, ne tiennent en rien à voir fondre leur chiffre d’affaires par une diminution importante de la manne touristique. Tous ceux que nous avons rencontrés avouent cependant avoir reçu des messages alarmistes, mails ou SMS, de leurs proches restés au pays les exhortant à faire attention, voire à carrément rentrer par le premier avion.

«Ils ne comprennent rien», rugit Bébert, alias Albert Jeanneret, un cuba libre à la main. Pour cet Yverdonnois de 61 ans, employé aux ateliers CFF, ce n’est pas l’assassinat de deux Suisses ni même une tempête tropicale qui vont lui faire renoncer à ses vacances – deux fois par année – à Boca Chica, une destination qu’il a découverte en 1999 lors d’un voyage de contemporains. «A Saint-Domingue, on ne se fait pas attaquer sans raison. Ces deux pauvres Suisses ont été tués à six kilomètres d’ici, dans une zone isolée, mais on ne craint absolument rien ici si on ne provoque pas les autochtones en exhibant son argent ou une montre en or à son poignet», assure-t-il. A côté de lui, accro-Saint-Domingue ché doucereusement à son bras, Anna, une charmante jeune Haïtienne, sourit et acquiesce.

«Je connais cette femme depuis de nombreux mois, j’assume totalement notre différence d’âge. Je me fiche du regard des autres, et j’emm... ceux à qui ça ne plaît pas», précise-t-il encore d’un ton définitif, avec un large sourire, avant de reprendre sa tournée des bars de Boca Chica.

Compte-t-il s’établir un jour ici? «C’est impossible, j’aime trop Yverdon», murmure-t-il, avant de disparaître dans la nuit tropicale.

«JE N’AI JAMAIS EU PEUR»

Au passage, il s’arrêtera peutêtre écluser un verre à la terrasse de la Pequena Suiza, rendezvous incontournable de la calle Duarte, la plus agitée de la ville, parallèle à la plage. «Boca Chica n’est pas le Bronx», sourit le patron, Stefano Kriesi, 45 ans, un Tessinois établi sous les palmiers depuis vingt-deux ans, marié et père de deux enfants de 6 et 11 ans. «Ecoutez, Milan, Paris ou Zurich le soir, ça peut aussi être très dangereux, il faut tout relativiser et ne pas faire d’amalgame», dit-il, même s’il reconnaît vivre en permanence entouré de gardes de sécurité. «Je vis dans un pays où il y a beaucoup de différences entre les riches et les pauvres, ce qui amène de fait des problèmes et des disparités, il faut donc être vigilant sans pour autant céder à la peur», analyse-t-il. A une dizaine de kilomètres de là, Walter Kleinert, 66 ans, un autre restaurateur suisse, originaire du canton de Zurich, tient rigoureusement le même discours dans sa très accueillante adresse, le long de la plage de Guayacanes, ouverte en 1985: «J’ai voyagé dans plus de cent pays à travers le monde, lâche-t-il philosophe, partout, ça peut être dangereux la nuit. Je n’ai jamais eu peur. La triste aventure arrivée à mes amis suisses Olivier et Johanna, c’est franchement d’abord la faute à pas de chance, mais aussi un peu à leur propre naïveté.»

Dernier arrivé sur l’île, avec femme et enfants, le Fribourgeois Alexandre Cottier, 52 ans, établi à Boca Chica depuis deux ans et demi. A la tête d’une école de plongée, cet ancien restaurateur de Rougemont (VD) affirme se sentir ici «en sécurité à 200%». «Je peux enfin aspirer à la vie dont j’ai toujours rêvé, plaide-t-il. J’ai travaillé comme un acharné pendant des années dans la restauration, j’ai bien le droit maintenant à des jours plus tranquilles au bord de l’eau. Si la situation devait dégénérer, on avisera, mais franchement, ce n’est pas demain la veille.»

ÉPISODE MOUVEMENTÉ

Victime d’un braquage à main armée il y a quelques mois dans sa spacieuse villa de Boca Chica, le retraité Marc Monnier, 77 ans, lui aussi refuse d’avoir peur et n’accorde aucune importante à cet épisode mouvementé où il aurait pu laisser sa peau. «Ici, on a une totale liberté, qu’est-ce que je pourrais souhaiter de mieux? s’interrogetil. J’ai quitté la Suisse parce qu’on y infantilise les gens, j’en avais marre qu’on nous dise ce qu’il faut faire et ne pas faire, alors je ne vais pas commencer à avoir la trouille.» Pour cet ancien bijoutier de la place de la Palud, à Lausanne, aujourd’hui quasi impotent, sa fin de vie est ici, veillée en permanence par Sultane, une infirmière haïtienne qui a amené depuis sous son toit des orphelins victimes du tremblement de terre à Haïti. «Ils égaient mes journées, c’est un vrai bonheur. Franchement, en Suisse, je serais dans un EMS qui pue la pisse à attendre la mort.» L’œil mouillé, il dit avoir tout préparé, le moment venu: «J’ai demandé à être incinéré et qu’on répande ensuite mes cendres au large dans l’océan.» Il espère qu’on y récitera ce jour-là un poème de Baudelaire, Le mort joyeux: «(...) Pour dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde». Heureux et apaisé.

 

 

 


 

«Je me sens ici en sécurité à 200%»
Alexandre Cottier, plongeur


 

«Les deux Vaudois assassinés ont mangé à cette table»
Walter Kleinert, chef du Deli Swiss


 

«Qu’est-ce qu’on peut rêver de mieux que vivre ici?»
Marc Monnier, retraité

 


 

«Boca Chica, ce n’est pas le Bronx!»
Stefano Kriesi, restaurateur



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Tags: Saint-Domingue, meurtre, Vaudois, Boca Chica, Caraïbes, Suisses Aller en haut de page Haut de page

 

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