Elle ouvre la porte avec un sourire chaleureux, presque étonnant pour une femme au cœur de la tourmente. L’appartement d’un immeuble sans ascenseur des hauts de Genève, lumineux et bien rangé. Salon déco années 60 qui dénote un certain goût. Une maison de poupée au pied de la bibliothèque (les contes de Grimm à côté d’un ouvrage de sociologie) rappelle que Sandrine Salerno, conseillère administrative chargée du département des Finances et du Logement de la ville de Genève, est mère de deux fillettes de 5 et 3 ans. D’ailleurs, juste avant la fin de l’entretien, elle filera les chercher à l’école avant de réapparaître avec deux têtes blondes joyeuses.
Elle se remet d’un petit malaise en fin de semaine, «rien de grave, tient-elle à préciser, une petite baisse de pression artérielle». Rien d’étonnant surtout. La jeune femme est la proie d’un véritable lynchage médiatique depuis quelques jours. Quel effet cela fait-il de voir son nom revenir crescendo à la une de tous les journaux? «Salerno attire la foudre», «Salerno fait peur aux patrons», «Salerno a favorisé un proche». Sourire amer. «Quelqu’un m’a traitée de pourriture dans le tram. Oui, ça fait mal. Non, je n’ai pas vu venir toutes ces attaques. On pense que je porte une cuirasse, ce n’est pas vrai!»
CRACHER DANS LA SOUPE
Dans le désordre, on lui a reproché: 1. D’avoir fait engager un proche à un poste de responsable des RH de la ville. Qui n’aurait d’ailleurs pas eu les compétences requises et à qui on a octroyé un véritable parachute doré lors de son départ volontaire. Il y a finalement renoncé. 2. D’avoir obligé un fonctionnaire de son staff à écrire un article de propagande en faveur des socialistes. L’homme a été licencié, mais a été recasé dans un autre département. 3. D’avoir pris pour cible les multinationales et les hedge funds, dans l’organe officiel de la ville. Responsables en partie à ses yeux de la montée des prix immobiliers et du manque d’infrastructures, avec ce constat alarmant: la classe moyenne ne peut plus payer un loyer à Genève. «Quel développement voulons-nous et à quel prix?» s’interrogeait la jeune politicienne, dont le parti est à l’origine de deux initiatives pour une plus grande justice fiscale. Elle en appelait à «une économie au service de la majorité de la population et non faite pour servir quelques-uns».
«Oui, ça fait mal d’être traitée de pourriture dans le tram»
Sandrine Salerno
Les milieux concernés n’ont pas tardé à réagir, fustigeant cette magistrate de gauche qui ose cracher dans la soupe. «Si c’était la première fois que j’exprimais ces idées, je comprendrais qu’elles constituent une sorte d’électrochoc, mais je tiens le même discours depuis quatre ans!»
On la sent sereine malgré tout, prête à se défendre bec et ongles et surtout point par point. Le Conseil administratif est depuis venu à son secours. L’engagement du chef des RH de la ville était le fait d’une décision collégiale, a-t-il martelé. Quant au collaborateur qui s’est plaint d’avoir été licencié pour refus de faire de la propagande, la politicienne a réagi en infligeant une sanction à sa collaboratrice personnelle.
UN CÔTÉ BULLDOZER
On la dit froide, dure et dogmatique, ce à quoi elle oppose «cohérence et engagement». Cette fille d’immigré sicilien agace, dit-on, même au sein de son parti. En cause, sa façon d’envisager la politique, au bulldozer et sans nuances, qui serait non compatible avec une charge officielle. «Elle n’arrive pas à enlever la casquette de militante pour habiter la fonction de magistrate», dit à son propos Olivier Fiumelli, chef de groupe du PLR au Conseil municipal (législatif) de la ville.
Elle assume le côté bulldozer, mais cite son bilan à l’appui, notamment quand elle a été quasiment seule à défendre et à obtenir des prestations complémentaires pour les retraités AVS qui vivent avec moins de 2100 francs. «J’assume ce que je suis. J’ai été élue pour faire bouger les choses. Jusqu’à quel point l’individu doit-il s’effacer pour rentrer dans le modèle? Parfois on s’efface trop, on devient à peu près tous les mêmes, c’est-à-dire gris. La façon dont j’ai réagi à toutes les attaques témoigne de ma capacité à adopter les règles du système institutionnel. J’aurais pu balancer tous les PV du Conseil administratif pour me défendre. Autre exemple, j’ai soutenu l’extension de l’OMC, symbole pourtant honni par la gauche. Par souci de l’importance de la Genève internationale. Quand j’ai distribué des flyers dans la rue pour ce combat, mon côté militant ne gênait pas la droite!»
«A Genève, ajoute-t-elle, on aime bien maltraiter les politiciens qui tiennent un discours plus consensuel. Les Genevois assimilent ça à de la langue de bois.» Défenseur inattendu de la socialiste, le journaliste Pascal Décaillet, fin observateur de la vie politique genevoise: «Elle a peut-être commis des erreurs, peut-être même des fautes, cela devrait s’éclaircir bientôt. Mais elle n’en est pas moins l’une des meilleures de l’actuel exécutif de la ville, et qui a tout de même le droit, comme socialiste, d’avoir sa petite idée sur les modèles d’imposition des sociétés», écrit-il dans La Tribune de Genève.
PROTÉGER SA VIE PRIVÉE
Elle affirme qu’elle va tirer les leçons de ces attaques. Pas vraiment un mea culpa, mais un début de remise en question. Sur la forme, pas le fond. On ne l’imagine peutêtre pas, Sandrine Salerno est une femme qui doute. Mais qui réserve ses questionnements à ses proches.
Son compagnon, le conseiller national socialiste Carlo Sommaruga, est resté silencieux durant le maelstrom auquel a été soumise la mère de ses filles. Tous deux tiennent à séparer leurs trajectoires et refusent d’ailleurs de poser en famille dans la presse. «Ils protègent non seulement leur vie privée, ce qui est un droit, mais aussi leurs destinées politiques respectives. Les ennuis de l’un ne doivent pas entacher la carrière de l’autre», note un proche.
Carrière? On dit celle de Sandrine Salerno tracée au cordeau. Le Conseil d’Etat dans deux ans, une ambition hors du commun. Elle a un rire cristallin communicatif. «Tout faux. Je n’ai jamais eu aucun plan de carrière. J’ai eu une vie avant la politique et j’en aurai une après! Même si c’est une expérience magnifique. Je viens d’avoir 40 ans. Ma principale ambition, c’est d’être heureuse dans la vie!»