1 FAUT-IL PARLER DU SUICIDE AVEC UN ADOLESCENT?
Les suicides ne sont généralement jamais évoqués dans la presse en raison de l’effet déclencheur qu’on leur reconnaît. Pourquoi, dès lors, oser mettre en scène un jeune qui vient de passer à l’acte dans le dernier clip de Pro Juventute? Pour notre spécialiste, la règle éthique qui concerne la presse n’a rien à voir avec les campagnes de prévention. Elles ont permis, depuis quinze ans, de réduire le nombre de morts chez les jeunes. A Genève, on n’a enregistré qu’un seul suicide en 2010 (15-24 ans). On ne peut implanter l’idée du suicide dans la tête d’un adolescent s’il n’y a pas songé auparavant. «On ne provoque pas une souffrance parce qu’on la nomme. On peut poser des questions, on peut aussi aborder le sujet si l’occasion se présente, mais ce n’est pas pour cela que l’on influence un adolescent ou qu’on lui donne des idées. Je conseille vivement aux parents qui ont des soupçons, des inquiétudes, de prendre contact avec nous ou nos homologues dans d’autres cantons. Nous pouvons aussi donner des pistes sur la meilleure manière d’aborder le sujet avec l’enfant. De façon tout à fait anonyme si c’est souhaité. Mais le tabou est encore très grand et il est lié au fait que c’est inimaginable pour un parent de penser que son enfant puisse vouloir se donner la mort.»
2 QUELS SONT LES SIGNAUX D’ALARME?
Beaucoup ne sont pas repérables, forcément, par un non-professionnel. Mais il faut être attentif à un changement profond et important du caractère, de la façon d’être de l’adolescent. «Des difficultés scolaires inédites, de nouvelles fréquentations inquiétantes. Parfois, le jeune qui pratiquait nombre d’activités se désinvestit et se replie sur soi. Au contraire, l’attitude d’un jeune qui tout à coup se lance dans de multiples activités tous azimuts et de façon dispersée peut cacher une détresse profonde. La conflictualité parent-enfant n’est pas un signe inquiétant, bien au contraire. Elle fait partie de l’adolescence et doit être vécue. En revanche, quand l’adolescent est dans la transgression totale et ne respecte plus le cadre familial, c’est peut-être un signe de malaise.»
3 QUID DES CHIFFRES?
Tous les quatre jours, un jeune tente de se suicider en Suisse. Parmi les jeunes adultes et les adolescents, on dénombre 10 000 tentatives de suicide par an dont presque 100 aboutissent. Il faut savoir que 11% des jeunes de ce pays ont des pensées suicidaires. «Une estimation très optimiste », relève la spécialiste. Même si 80% des adolescents n’ont pas de problèmes, 20% ne vont pas bien. Imaginez ce que cela représente comme élèves dans une classe de cycle d’orientation.»
4 EXISTE-T-IL UN PROFIL TYPE?
Non. La souffrance adolescente qui peut amener au passage à l’acte suicidaire touche toutes les couches sociales. Concernant la répartition des sexes, on peut dire que les garçons «réussissent » leur suicide plus souvent que les filles. «Ils sont plus impulsifs, ils font appel à des moyens plus violents qui laissent moins d’espace à l’échec, alors que les filles, par exemple, sont enclines à choisir des voies moins létales, comme l’abus de médicaments. C’est une différence liée à la particularité de chacun des deux sexes.»
5 POURQUOI AUTANT DE SUICIDES EN SUISSE?
«C’est un fait connu que les pays plus développés ont un nombre plus important de suicides. Peut-être est-ce dû à la nature de notre société, très protégée et confortable, où l’on n’a pas à lutter pour sa survie. Mais la dépression, la mélancolie a existé de tout temps, elle est d’ailleurs citée dans les hiéroglyphes égyptiens. Selon les chiffres de l’OMS, la dépression est la deuxième cause de mort après les maladies cardiovasculaires chez les adultes. En ce qui concerne les adolescents, le suicide est la deuxième cause de mort après les accidents de la circulation. Il y a malheureusement une très grande accessibilité aux médicaments, à l’alcool et aux psychotropes, ce qui explique que le nombre de passages à l’acte est plus important.»
6 L’IMPORTANCE DES HOTLINES
Il faut savoir que n’importe quel type de souffrance chez l’adolescent peut amener à un passage à l’acte suicidaire. «C’est la seule réponse possible pour lui face à la détresse qui l’assaille, qui est toujours une souffrance inimaginable pour l’adulte, qu’elle soit de type scolaire, familial ou autre. C’est la manière de l’adolescent de se défendre, de se soulager. Mais l’intensité de cette détresse est telle que le moment où il songe à se donner la mort ne peut pas durer des heures. C’est pourquoi, si l’on arrive à mettre une entrave à ce moment-là par le biais d’une présence, d’une parole réconfortante, d’un lien, on peut sauver une vie. Les études montrent qu’une personne sur le point de passer à l’acte fait toujours une tentative pour appeler, entrer en contact avec quelqu’un.»
7 LA PRÉVENTION PAR L’ÉDUCATION?
Ce n’est pas une garantie. La souffrance a beaucoup d’origines et on trouve des adolescents en détresse dans les familles les plus compétentes et protectrices. Mais un adolescent qui ne peut se heurter à la limite du non reste en proie à une liberté très angoissante. «On a souvent tendance à oublier que la loi, les limites nous protègent. La liberté ne peut s’apprécier que si l’on est autonome et responsable, et un jeune de 14 ans ne l’est pas. Les parents qui autorisent des enfants de cet âge à consommer de l’alcool ou qui ferment les yeux leur laissent prendre des risques trop importants. Et violent la loi. Boire une bière à 13 ans? Pourquoi pas? Mais, si on le fait, il faut se poser la question du pourquoi, quelle fragilité, quelle détresse, quel problème se cache derrière cette consommation. Beaucoup de parents ont peur de ne plus être aimés de leur enfant en disant non. Un parent n’est pas là pour être aimé, mais pour éduquer, donner des outils pour réussir.»
PRATIQUE
ADRESSES UTILES
Ligne téléphonique de conseils de Pro Juventute: 147 www.ciao.ch, www.stopsuicide.ch
Genève: Centre d’étude et de prévention (CEPS), permanence téléphonique, 022 382 42 42, 7 j/7, www.preventionsuicide.ch
Vaud: Unité urgence et crise du CHUV, 24 h/24, 021 314 19 30, et Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, 021 314 19 53
Fribourg: Consultations d’urgence pour enfants, adolescents et familles, 026 305 30 50
Neuchâtel: Centre neuchâtelois de psychiatrie (moins de 18 ans), 032 889 69 65, et Association Parlons-en, 079 698 89 18, www.suicide-parlons-en.ch
Valais: Association Parpas, des spécialistes de la prévention du suicide écoutent et répondent, 24 h/24, 027 321 21 21, www.parspas.ch
Jura: Centre médicopsychologique de Delémont (moins de 18 ans), 032 420 51 80