Emploi
«Le pic du chômage est pour cette année»
Il y a tout juste un an, interviewé par L’illustré sur les perspectives qui attendaient la Suisse sur le front du chômage, Serge Gaillard l’annonçait sans détour: l’année la plus noire ne serait pas 2009, mais la suivante, 2010: la Suisse atteindrait cette année-là un pic, avec une moyenne d’environ 170 000 chômeurs.
L’an 2010, nous y voilà, et les nouvelles prévisions du Secrétariat à l’économie (SECO) ne sont pas meilleures, au contraire: c’est maintenant d’un pic supérieur à 200 000 chômeurs qu’il est question pour l’année à venir*. La situation ne cesse donc d’empirer?
C’est vrai que la crise dans l’industrie suisse a frappé bien plus fort que ce qu’on pouvait imaginer avant le début de la crise financière. Jamais depuis les années 30 on n’avait vu des chutes de commandes atteindre 30 à 50%. 2010 s’annonce donc comme une année où le taux de chômage restera à un niveau élevé, voire très élevé. Nous aurons peut-être quelques mois où il baissera – surtout au printemps – mais augmentera de nouveau en automne. Dans l’ensemble, je situerai le nombre de chômeurs de cette année dans une moyenne proche de 200 000 personnes, ce qui représente un taux de 4,9%.
La bonne nouvelle, c’est que la situation, toujours selon les prévisions du SECO, devrait s’inverser dès 2011…
On ne pourra commencer à parler de fin de crise qu’au moment où l’emploi recommencera à croître, et ce devrait être le cas dès l’année prochaine, peut-être même à la fin de 2010, si l’économie mondiale ne repique pas du nez entre-temps. En fait, il faut garder à l’esprit que peu de pays ont été moins touchés que le nôtre par la crise. Avant qu’elle survienne, la Suisse bénéficiait d’une croissance énorme, de 3 à 4% par an. Il s’y créait chaque année 80 000 à 90 000 places de travail, ce qui a suscité une forte immigration, laquelle a dopé la consommation. Ensuite, même ces deux dernières années, la demande intérieure est restée forte. Et, contrairement à bien d’autres pays, la crise n’a pas touché l’immobilier. Au contraire: la construction se porte bien.
Salaires
«Du sur-place pour le pouvoir d’achat»
Un récent sondage de L’Hebdo révèle que 58% des Suisses redoutent un effritement de leur pouvoir d’achat en 2010. Défaitisme ou réalisme?
En fait, les salaires vont augmenter en moyenne de 1% cette année par rapport à 2009. Et l’inflation, elle, va être de 0,7 ou 0,8%. Théoriquement, il reste ainsi un petit gain pour le salarié, mais il est balayé par l’augmentation des primes d’assurance maladie… En résumé, le pouvoir d’achat ne va en tout cas pas augmenter cette année. Il sera plus proche de la stagnation. C’est pour cela que la reprise va être lente. Sans augmentation du pouvoir d’achat, difficile de stimuler la consommation…
Le simple pékin ne s’en est pas forcément rendu compte, mais vous soulignez que l’année que nous venons de quitter a été une année de «forte augmentation» du pouvoir d’achat…
En effet, en moyenne, les hausses de salaires ont été de plus de 2% en 2009. Vous ne vous en étiez pas rendu compte? C’est peut-être que vous travaillez dans la presse! En effet, les journalistes ne veulent jamais croire ces chiffres! Ça s’explique sans doute par la situation difficile que traverse cette profession, mais le fait est bien là: le pouvoir d’achat a augmenté en 2009, d’autant que l’inflation a été négative, les prix ont plutôt baissé. Le prix du pétrole, par exemple, a reflué après les records de 2008. Ceux qui font 50 km par jour en voiture pour aller travailler et ceux qui se chauffent au mazout s’en sont bien rendu compte au moment de payer leurs factures!
Logement
«Bonne santé pour la construction»
Et comment se porte le bâtiment?
Même en cette période de crise, le bâtiment se porte bien. On construit beaucoup en Suisse et cela va continuer cette année. D’abord, la demande en logements reste forte. On le doit notamment à l’immigration, qui continue de stimuler le marché, même si les demandes de permis de travail ont diminué de 25% ces douze derniers mois. On le doit ensuite et surtout à des taux d’intérêt presque gratuits, ce qui aide à contracter des emprunts hypothécaires, facilite l’achat de maisons et le maintien de loyers pas trop hauts.
Question de point de vue, car, aux yeux de beaucoup, le prix de l’immobilier atteint des niveaux proches de l’indécence, notamment sur les bords du Léman, qu’il s’agisse de logements neufs à louer ou à acheter…
Ceux qui misent sur une prochaine baisse des prix se bercent d’illusions: une baisse des prix supposerait que nous soyons confrontés à une crise immobilière en Suisse, laquelle pourrait être provoquée par une forte rechute de la conjoncture mondiale. Là, tout se compliquerait, mais ce n’est pas le scénario que nous prévoyons.
Viendra plutôt le jour où les taux d’intérêt repartiront à la hausse: selon nos pronostics, cela va arriver à partir du moment où l’économie reprendra sérieusement des couleurs. On observe aujourd’hui que l’emploi commence à croître au niveau européen. Je vois donc ces taux d’intérêt remonter à fin 2010, début 2011, si l’économie mondiale continue à se stabiliser.
Crise internationale
«Nos banques forcées de trouver une nouvelle voie»
La fin de la crise est-elle pour bientôt?
Jamais depuis les années 30 nous n’avions connu de crise aussi grave que celle-là. Mais jamais depuis trente-cinq ans que j’observe l’économie je n’ai vu les Etats réagir de façon aussi déterminée et coordonnée. Tous ont sauvé les grandes banques des faillites et évité un effondrement des systèmes de paiements et de crédits. Pour le moment, le résultat est remarquable. On observe déjà une reprise, surtout dans les pays asiatiques, et les indicateurs pour l’industrie suisse, d’aussi bas qu’ils partent, sont aussi à la hausse. Mais les incertitudes demeurent, surtout en Europe continentale. On ne pourra réellement parler de fin de crise qu’au moment où l’emploi recommencera à croître. En attendant, l’année qui vient sera difficile. Nous n’avons pas fini de payer les frais des politiques de redressement. C’est pour cela que la population ne comprend pas les bonus que continuent de s’octroyer certains cadres de banques, comme si la crise était déjà derrière nous.
A la question des bonus s’ajoutent les attaques toujours plus nombreuses menées par les pays étrangers, notamment nos voisins, contre la place financière suisse. A terme, quels risques pour notre économie, notre train de vie, la force du franc?
Bien des erreurs ont hélas été commises par certaines de nos banques ces dernières années. Maintenant, la place financière se retrouve dans un nouvel environnement international, bien plus sévère quant au respect des lois fiscales étrangères. Et, dans ce contexte, nos banques doivent impérativement trouver une nouvelle stratégie. Notre place financière trouve sa force non pas dans certains milliards d’origine étrangère qui font les gros titres, mais dans son énorme réservoir de spécialistes, dans son savoir-faire, sa technologie. Tant qu’elle misera làdessus, elle survivra. Pour l’instant, elle cherche encore sa nouvelle voie – même en tâtonnant –, et je suis persuadé qu’elle va la trouver. Ce dont nous avons besoin, c’est de cadres de banques qui ne pensent pas exclusivement à leur profit personnel mais à celui du bien public, de la société. La richesse de la Suisse, c’est sa productivité au travail, son efficacité, son taux d’emploi élevé, sa faculté de rester à la pointe de la technologie. Tant que nous saurons préserver cela, nous resterons riches.
* Référence: prévisions du SECO «Les tendances conjoncturelles» de décembre 2009.