LE RUSSE, LA ROULETTE ET LE VALAIS
Polémique: Sergei Polonsky, l’oligarque à l’origine du Village Royal, à Aminona, n’est plus en odeur de sainteté auprès de ses partenaires russes en Suisse. Ce conflit va-t-il profiter au projet ou le compromettre? Enquête.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 14.08.2012

On pourrait les qualifier de bienfaiteurs. Ou de bluffeurs. Pour l’instant, on les appelle tout simplement «les Russes». Les Russes d’Aminona, du nom de la verte prairie sur le flanc de Crans-Montana où devrait pousser un Village Royal, vraiment royal: 1500 lits hôteliers pour 650 millions de francs. Luxe, volupté, standards énergétiques élevés.

Les derniers recours d’organisations écologistes au Tribunal fédéral ayant été levés, le permis de construire pour une partie du projet sera délivré par la commune de Mollens. Après cinq ans de promesses et de lobbying intensif, va-t-on enfin toucher au concret, en béton armé, verre et vieux bois? Les Valaisans devraient alors quitter l’impasse manichéenne pour trancher: bienfaiteurs ou bluffeurs.

CONQUÉRIR LA TERRE ET L’ESPACE

Mais, avant, il faut leur présenter un homme, un grand: Sergei Polonsky, 1 m 93, l’entrepreneur à l’origine du projet, fondateur de Mirax Group, la société qui a mis le Village Royal sur les rails en 2007, mais qui ne s’est affiché en Valais qu’une fois lors d’une séance de vingt minutes avec les autorités communales, il y a quatre ans.

Pour l’anecdote, le bâtisseur russe aux hobbys engagés de milliardaire a été recalé au terme d’un entraînement spatial complet. Il n’y avait pas de place pour ses jambes sous la console de la navette. Sa taille, à la mesure de ses ambitions, n’est en fait pas la seule à lui jouer des tours. Il y a son excentricité, son intrépidité d’abord. Il y a ses affaires, les risques du métier, la conjoncture économique ensuite.

Procédons dans l’ordre. Sergei Polonsky naît à Saint-Pétersbourg en 1972, avec un certain flair. Ingénieur civil de formation, il comprend qu’on peut importer de la maind’œuvre urkainienne à bon marché pour l’industrie du bâtiment. «On importait bien du sucre et du beurre», a-t-il un jour livré au Moscow Times, revenant sur ses succès.

Le premier immeuble sort de terre à Saint-Pétersbourg en 1993 et, dans la foulée, il fonde la société Storymontazh avec un certain Arthur Kirilenko. Les deux associés décrochent des mandats publics. Leurs activités s’étendent à Moscou. Et le groupe, devenu Mirax, réalise des chantiers de plus en plus grandioses et vise l’étranger. Parallèlement à l’ascension de Poutine, Polonsky veut afficher, partout, le savoir-faire russe dans la construction, «pour montrer qu’on n’a pas que de la vodka, des ballets et du gaz».

LES CRÉANCES DU CREDIT SUISSE

A titre personnel, Sergei Polonsky se révèle fantasque et imprévisible. «Celui qui ne gagne pas un milliard peut aller se faire voir», a-t-il balancé aux convives lors d’une soirée d’affaires à Cannes. Un jour, excédé par le pianotage compulsif des membres de son conseil de direction, il arracha des mains quelques téléphones mobiles pour les fracasser contre le mur. Ainsi serait désormais sanctionnée l’addiction numérique, exception faite pour les appels pouvant rapporter un million de dollars à l’entreprise.

 

«Je vends mes actions dans la société de Polonsky»
Maxim Temnikov, ancien numéro 2 de Mirax

 

Apparemment, l’homme sait aussi se punir lui-même lorsqu’il est pris sur le fait. Un pari perdu sur l’évolution des prix de l’immobilier pendant la crise lui a valu de manger un morceau de sa cravate, scène filmée lors d’un show télévisé en mai 2008.

Ses autres apparitions à l’écran ne sont pas plus glorieuses. En septembre 2011, lors d’une émission de grande écoute, Alexander Lebedev, un autre magnat, propriétaire des journaux britanniques The Evening Standard et The Independent, actionnaire du journal d’opposition Novaya Gazeta et ancien du KGB, se jeta sur Polonsky et lui flanqua un coup de poing. Aucune explication à cet accès de colère qui apporte pourtant la preuve que Polonsky irrite férocement, et pas les moins influents de ses concitoyens.

Des coups, le jeune milliardaire s’en est pris bien avant cette cocasserie cathodique. Dès 2008, Mirax est immobilisée par la crise alors que le groupe est en train d’ériger à Moscou les monumentales tours de la Fédération, censées devenir les plus hautes d’Europe (354 m). La société, incapable d’honorer ses dettes, bénéficiera d’un prêt de 370 millions de dollars de Sberbank (banque semi-publique russe) pour poursuivre le chantier, pas achevé à ce jour.

Une autre institution, Alfa Bank, accepte de renégocier la dette du groupe avec les créanciers pour un total de 470 millions de francs. Un document judiciaire de la Cour arbitrale de Moscou en notre possession traitant d’une poursuite pour «infraction fiscale» fait figurer le Credit Suisse parmi les créanciers de Mirax. Devenue Potok en décembre 2011, la société est, depuis le mois dernier, entièrement restructurée, selon la presse russe. Potok poursuit donc les projets de l’ex-Mirax.

CHANTIERS INACHEVÉS

Une assurance tous risques pour Aminona et les Valaisans? Loin de là. D’abord, longue est la liste des esclandres, mauvaises affaires et projets inachevés du bâtisseur Polonsky. A Kiev, en Ukraine, d’abord, où le chantier du Mirax-Plaza démarré en 2006 fut stoppé par la crise au onzième étage. Au Monténégro, ensuite, où un énorme chantier hôtelier est resté deux ans en stand-by. Il est actuellement à moitié inachevé et un conflit avec des investisseurs se poursuit au tribunal, Polonsky cherchant à le reprendre en main.

En Turquie, enfin, où l’entrepreneur a réalisé la plus mauvaise affaire de sa vie en achetant un hôtel à 340 millions, avant d’être contraint de le revendre à moitié prix quelques mois plus tard. Quant au projet des tours Hermitage dans le quartier de la Défense, à Paris, officiellement soutenu par Poutine et aujourd’hui bloqué par des oppositions, Polonsky s’en serait finalement désengagé.

Il semble en fait que le milliardaire russe ait fait le vide autour de lui. Quatre de ses plus fidèles partenaires et hommes de confiance ont quitté le navire après des différends ces trois dernières années. Et, comme le révèle L’illustré, un autre, pas des moindres, assurant un lien concret, soit actionnarial entre la Russie et le projet d’Aminona, s’apprête à lui faire faux bond: il s’agit de Maxim Temnikov.

Ancien vice-président de Mirax, il est membre du conseil d’administration de la société Aminona Luxury Resort and Village (ALRV). Nous l’avons rencontré le jour de la fête nationale, à Sierre, lors d’une manifestation sportive. Entre l’essai d’un vélo électrique et un intermède raclette-fendant dans la cantine VIP, Maxim Temnikov, accompagné du directeur d’ALRV Vladimir Marakutsa, nous a assuré être encore actionnaire de Potok mais, «en désaccord avec la stratégie de Polonsky, j’ai quitté mes fonctions opérationnelles et je cherche aujourd’hui à revendre mes actions».

 

«Il n’est pas le roi et nous pas ses sujets»
Vladimir Marakutsa, directeur du projet Aminona, à propos de Polonsky

 

Quelle implication l’impétueux oligarque Sergei Polonsky a-t-il donc encore dans le Village Royal? Interviewé par la RTS, il revendiquait il y a deux semaines l’entière paternité du concept et jurait qu’il mènerait le chantier à terme. Son site internet est édifiant sur la filiation entre Potok et le Village Royal. Or, les partenaires russes en Suisse continuent de nier «tout lien juridique entre les deux entités».

La structure capitalistique des sociétés investissant à Aminona ne rend pas les choses plus limpides. Selon les données les plus récentes (de juillet 2011 pour l’exercice comptable 2010), ALRV, société de droit suisse, inscrite au registre du commerce avec son siège social à Mollens, est propriété, à 98%, d’un fonds luxembourgeois dénommé MRC Development, luimême détenu par la compagnie Terravale Ltd., dont le siège est à Tortola, dans les îles Vierges britanniques. Un montage opaque mais répandu dans le milieu des affaires pour ses bénéfices fiscaux. Il rend fastidieuse l’identification des actionnaires et donc des fonds.

DES RUSSES DIVISÉS

Pour Vladimir Marakutsa, les choses sont claires: «Si Sergei Polonsky veut revendiquer la propriété du projet d’Aminona, on ne peut pas l’en empêcher. Mais, je le répète, il n’est qu’un des multiples actionnaires du fonds luxembourgeois. Il participe donc à la hauteur de ses parts. Il n’est pas le roi et nous ne sommes pas ses sujets. Je dirais même que son attitude actuelle et l’état de ses affaires nous desservent.»

En 2007, Mirax, Polonsky et les partenaires du projet en Suisse faisaient front commun. Les voilà aujourd’hui désunis, tirant chacun la couverture à soi. Quels effets le démantèlement du noyau de base à l’origine du projet aura-t-il en Valais? Les deux administrateurs d’ALRV assurent avoir la capacité de garantir la réalisation de la première partie du Village Royal (pour 183 millions de francs), grâce à la vente des actions de Temnikov dans Potok. «Par ailleurs, les exploitants hôteliers de luxe se pressent au portillon depuis la décision du Tribunal fédéral», assurent-ils. «Les groupes Kempinsky et GHM se sont tous deux montrés très intéressés.»

Sur les flancs d’Aminona, on en est encore aux promesses. Faites par d’autres, en des temps plus prospères, comme les projets de complexes hôteliers Maisons de Biarritz à Champéry, Mayens de Bruson (Intrawest) dans le val de Bagnes et Maulin à Anzère, ces promesses sont restées en l’état. Lits chauds, emplois, chantier pharaonique: dans l’ère après-Weber s’annonçant si frugale, ces mots sont pourtant toujours plus sacrés pour les Valaisans.