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AFFAIRE SKANDER VOGT
UNE PARISIENNE CONTRE LES OIN-OIN DE BOCHUZ
L’avocate française du détenu mort dans sa cellule de Bochuz faute de secours est une familière des milieux terroristes. Isabelle Coutant Peyre a épousé Carlos en prison et défendu de célèbres poseurs de bombes dans les années de plomb. Elle s’explique.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 04.06.2010
C’est l’histoire de Oin-Oin chez les terroristes. Mais, pour une fois, Oin-Oin ne fait pas rire. Il est aussi consternant que les terroristes.

Oin-Oin, c’est cette voix, pétrie d’accent vaudois, qu’on entend depuis la fin d’avril sur des bandes sonores enregistrées dans la nuit du 10 au 11 mars entre des employés du pénitencier de Bochuz, à Orbe, et des gendarmes de la police cantonale. Dans une cellule du pénitencier, un détenu, Skander Vogt, 30 ans, est en train de mourir, asphyxié par les fumées du matelas auquel il a mis le feu. Et au téléphone, entre Bochuz et la police, les fonctionnaires censés appeler les secours et lui venir en aide montrent clairement qu’ils s’en foutent. Ça rigole, ça laisse entendre que ce «connard» a la fumée qu’il mérite et que les secours ont tout le temps d’arriver. De vrais Oin-Oin. Sauf que l’histoire finit mal. Faute de soins, Skander Vogt périt d’asphyxie. Et les conversations enregistrées entre gardiens et policiers, après avoir été publiées dans Le Matin sous forme écrite, déboulent dès le 25 avril sur des radios et des sites internet français qui s’en délectent. Succès assuré aux dépens d’une Suisse ridiculisée par le cynisme et l’incurie d’une poignée de fonctionnaires. Le scandale est en route. Et il n’est pas près de s’arrêter. D’abord parce qu’une série d’enquêtes sont diligentées en Suisse, où la mémoire et les intérêts de Skander Vogt sont défendus par l’avocat veveysan Nicolas Mattenberger. Ensuite parce que Vogt dispose également en France d’une avocate qui n’est pas réputée pour donner dans la demi-mesure et le consensus: la très parisienne Isabelle Coutant Peyre.

Son nom ne vous dit rien? Et celui de Me Jacques Vergès, avocat notamment du nazi Klaus Barbie et du Khmer rouge Khieu Samphan, spécialiste du procès dit de «rupture»? Eh bien, Isabelle Coutant Peyre a étroitement travaillé avec lui dans les années 80, notamment pour défendre des terroristes. Et le nom du Vénézuélien Illitch Ramírez Sánchez, dit Carlos, militant propalestinien lié à une série d’attentats sanglants dans les années 70 et 80, enlevé au Soudan en 1994 par les services français et condamné à la prison à perpétuité en 1997? Isabelle Photos: Julie de Tribolet, Jack Guez/AFP et DR Coutant Peyre a non seulement été – et demeure - son avocate. Elle est devenue sa femme. On pourrait encore citer les noms du révisionniste français Roger Garaudy, condamné en 1998 pour contestation de crimes contre l’humanité. Isabelle Coutant Peyre l’a défendu. Ou encore celui de Youssouf Fofana, chef du gang des barbares, condamné en France pour avoir séquestré et torturé à mort un jeune juif du nom d’Ilan Halimi, en 2006. Elle a été son avocate avant qu’il la récuse sous prétexte qu’il croyait deviner en elle, à tort, une ascendance juive.

«PIRE QUE LA PEINE DE MORT»

Une avocate décidément hors norme, pour ne pas dire sulfureuse. Mais comment en est-elle venue à s’occuper du cas de Skander Vogt? Autant qu’on sache, ce double national Suisse et Tunisien, tombé dans la drogue et la petite délinquance dès l’adolescence, n’a aucun passé d’activiste susceptible de forcer la sympathie de cette farouche antisioniste. Le déclic est venu d’ailleurs: du traitement judiciaire et carcéral impitoyable que la Suisse a réservé à Skander Vogt.

Installée dans son étude en plein cœur de Paris, boulevard Saint-Germain, l’avocate se souvient: «Il avait entendu parler de moi et m’a écrit de sa prison suisse pour me demander si j’accepterais de déposer plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’homme afin de dénoncer le traitement qu’il subissait. J’ai examiné son dossier, et j’ai déposé une première requête dans ce sens en 2006.»

«Il terminait toujours ses messages par la même expression: «Amusez-vous bien!»
Isabelle Coutant Peyre

On connaît l’essentiel du parcours de Vogt: condamné en 2001 par le Tribunal correctionnel de Lausanne à vingt mois de prison pour voies de fait, dommages à la propriété, menaces et violences, il a ensuite été considéré comme dangereux au vu de son comportement derrière les barreaux et n’est plus jamais sorti de prison. Cet internement sans espoir d’en sortir, sans délai fixé pour une éventuelle libération, «c’est pire que la peine de mort, observe l’avocate parisienne. Et c’est illégal au sens de la Convention européenne des droits de l’homme. La loi suisse qui autorise cette mesure inhumaine doit disparaître. C’est en ce sens que je suis intervenue auprès de la Cour des droits de l’homme en 2006. Par la suite, je l’ai relancée plusieurs fois, mais sans le moindre résultat. La Cour ne m’a jamais répondu que par des accusés de réception.» Aujourd’hui, Skander Vogt est mort. Et son avocate parisienne reprend de plus belle le combat. Elle tire un premier document de son dossier: une lettre dans laquelle elle accuse la Cour européenne des droits de l’homme de porter «sa part de responsabilité dans cette mort tragique et injuste» faute d’avoir réagi à ses précédentes requêtes. Un autre courrier, daté du 28 avril, dénonce la Suisse au Comité de l’ONU contre la torture, à Genève, au vu du cas Vogt, de son «internement arbitraire», des «mauvais traitements» infligés et de «sa mort scandaleuse». L’affaire est claire: Isabelle Coutant Peyre ne lâchera pas prise tant que les responsables ne seront pas sanctionnés. Et pas seulement les Oin-Oin de service…

MARIAGE MUSULMAN

Dans le bureau de Saint-Germain où elle nous reçoit, on en vient à parler des autres cas dont elle s’occupe. En particulier de Carlos. Est-elle toujours mariée à celui qui incarna, dans les années 70 et 80, l’une des figures les plus redoutées et haïes du terrorisme? «Je le vois toujours régulièrement en prison comme avocate», ditelle. Mais sur son mariage proprement dit, elle se montre plus discrète. On est loin des déclarations fracassantes faites dans la presse, en 2001 et 2002, quand l’avocate annonçait son union imminente avec le plus célèbre détenu de France, dont elle disait être tombée amoureuse.

«En fait, dit-elle aujourd’hui, nous nous sommes mariés en prison au mois d’août 2001, mais uniquement selon le rite musulman. Au civil, Carlos s’était déjà marié au Liban avec Magdalena Kopp et ce mariage est difficile à casser.»

Magdalena Kopp! Encore un des noms les plus fameux des années de plomb. Membre de la Fraction Armée rouge, autrement dit de la bande à Baader, cette Allemande aujourd’hui âgée de 62 ans et rangée des voitures, s’était illustrée en se faisant arrêter en 1982, à Paris, alors qu’elle préparait un attentat aux explosifs en compagnie d’une jeune tête brûlée suisse, le Tessinois Bruno Bréguet. De son repaire moyen-oriental, Carlos avait alors menacé le gouvernement français de représailles si ses deux protégés n’étaient pas promptement libérés. Plusieurs attentats avaient suivi cet ultimatum. Et Kopp et Bréguet avaient été libérés moins de cinq ans après leur arrestation, en 1986. Tous deux avaient alors été défendus par Me Jacques Vergès, «l’avocat de la terreur», comme l’a récemment surnommé un documentaire consacré à sa carrière. A l’époque, Jacques Vergès et Isabelle Coutant Peyre faisaient équipe. «Et c’est moi qui m’occupais du dossier de Magdalena Kopp et Bruno Bréguet, revendique-t-elle aujourd’hui. C’est ainsi, plus tard, que j’ai été amenée à faire la connaissance de Carlos et à le défendre.»

DE CARLOS À OBAMA

Si Magdalena Kopp est toujours vivante, le Suisse Bruno Bréguet, lui, a disparu en 1995, alors qu’il se rendait d’Italie en Grèce à bord d’un ferry-boat. Meurtre? Enlèvement? Règlement de comptes? Le mystère reste entier. Mais, dans son étude parisienne, Isabelle Coutant Peyre sort d’un dossier une lettre censée éclairer cette disparition.

C’est une lettre que Carlos en personne a envoyée de sa prison française, en février 2009, à Barack Obama. «Monsieur le président, écrit-il, notre camarade Bruno Bréguet, citoyen suisse, a été kidnappé le 11 novembre 1995 dans une opération spéciale avec appui naval de l’OTAN. Nous avons été informés officieusement que Bruno est mort accidentellement pendant un interrogatoire dans une base américaine au sud de la Hongrie.» Sur quoi Carlos demande la libération de Bréguet ou, «s’il est vraiment mort», la restitution du corps de ce «héros de la cause palestinienne». Il encourage ensuite les services américains à entrer en contact avec celle qui est tout à la fois «la coordinatrice de mon équipe de défense» et «ma très chère femme», Me Isabelle Coutant Peyre, du barreau parisien. On lit tout ça avec de grands yeux, un peu effarés. On voit passer dans sa tête les visages d’Obama, de Vergès, de Carlos, de Kopp, de Bréguet. Et tout à coup la question vous saute à l’esprit: bon Dieu, mais qu’estce que Oin-Oin fait dans cette gonfle?…

CARLOS DEMANDE À OBAMA DES NOUVELLES DU SUISSE BRUNO BRÉGUET…

Capturé en 1994, Carlos est depuis lors en prison en France, où il a épousé son avocate, Isabelle Coutant Peyre. L’an passé, il écrivait à Obama pour demander la restitution du corps du Suisse Bruno Bréguet, enlevé et tué, selon lui, par les Américains. Extraits de sa lettre: «Monsieur le président, Votre décision de fermer les prisons secrètes de la C.I.A. vous honore. Notre camarade Bruno BRÉGUET, citoyen suisse, a été kidnappé le 11 novembre 1995 sur un ferry-boat (…) N’hésitez pas à prendre contact (…) avec mon avocate et très chère femme, Me Isabelle COUTANT (PEYRE) du barreau de Paris.»




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Tags: Affaire Skander Vogt, Isabelle Coutant Peyre, Bochuz, Carlos Aller en haut de page Haut de page

 

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