«Le dernier saut, il n’y a qu’une façon de le passer... c’est en serrant les dents.» Sur le télésiège qui la ramène au départ, Emilie Serain analyse le parcours. La ligne est directe, les réceptions de sauts délicates, l’air glacial, jusqu’à –23 °C cette matinée d’entraînement. En cette fin du mois de décembre, la Vaudoise de Leysin est à San Candido, dans les Dolomites italiennes, pour le lancement de la Coupe du monde. Une saison particulière: pour la première fois, le skicross sera, en février, discipline olympique à Vancouver.
«Bien sûr, tout le monde pense aux Jeux», lance Emilie Serain, 25 ans, l’un des espoirs de médailles du camp helvétique. Jeune, jolie, diablement déterminée: elle s’entraîne depuis plusieurs mois sous les ordres de Florian Lorimier, le préparateur physique de Didier Cuche. «Notre objectif au Canada? Un podium!» confirme de son côté Ralph Pfäffli, solide Bernois de 42 ans, entraîneur de l’équipe nationale depuis sept ans. L’homme est confiant. Avec les Canadiens, Français et autres Autrichiens, les Suisses feront partie des favoris.
Tactique et réflexes
Coach expérimenté, Ralph Pfäffli reste cependant prudent. Il sait que le skicross, avec ses contacts, ses chutes, est aussi spectaculaire qu’incertain. Ce sport consiste en un grand toboggan de neige composé de divers éléments: bosses, virages relevés et tremplins. Les 32 skieurs les plus rapides d’une manche de qualification s’y affrontent quatre par quatre lors de runs. Les deux premiers sont à chaque fois qualifiés pour la course suivante, jusqu’à la finale qui définit le podium. Un «sport de guerriers» où il ne faut pas avoir peur d’aller se frotter aux autres concurrents. «Il faut skier vite, commente Ralph Pfäffli. Il faut aussi posséder un bon sens tactique, de bons réflexes, savoir prendre des décisions rapides pour ne pas être gêné ou poussé.» Directement inspiré du motocross, cette discipline est apparue à la fin des années 90 aux Etats-Unis dans le cadre des XGames, les jeux des sports extrêmes. Il a été officiellement reconnu en 2003 par la Fédération internationale de ski.
«Il y a six ans, nous formions une petite famille, se souvient encore Emilie Serain, pionnière du skicross en Suisse. Nous n’étions que quinze filles inscrites en Coupe du monde.» Aujourd’hui, ils sont plus de 150 – hommes et femmes – au départ. Sport tendance du moment, il attire de plus en plus de jeunes, à l’image de Fanny Smith, 17 ans, un papa américain, une maman anglaise et la croix blanche sur le maillot. Cette fille de Villars est la benjamine de la Coupe du monde. «J’ai fait une pause après la fin de l’école obligatoire pour me consacrer au ski», glisse celle qui rêve de professionnalisme, entre skicross et freeride. Pour y parvenir, elle s’est attaché les services d’un entraîneur privé, Guillaume Nantermod, ancien champion de snowboard. «Cette année, Fanny est là surtout pour apprendre», insiste le Valaisan, à la fois coach et protecteur. Reste que grâce à un cocktail de fraîcheur, de talent et de culot, la Vaudoise s’impose déjà comme l’une des meilleures Suissesses. Elle pourrait être du voyage de Vancouver. «Ce n’est pas tellement la possibilité d’aller aux Jeux qui m’a motivée, relève pourtant la jeune femme. J’ai choisi le skicross surtout parce que c’est fun.»
Une joyeuse tribu
Un sport fun sur la neige, mais aussi en dehors. Les athlètes forment une joyeuse tribu, reliés entre eux grâce à Facebook et à Skype. «En été, on va en vacances les uns chez les autres», raconte la Vaudoise Anne-Patricia Gugger, 26 ans, l’une des anciennes de l’équipe suisse, aujourd’hui stoppée par des douleurs à un genou. Ainsi, une bonne moitié des gens du skicross ont dû passer une fois chez Crazy Kiwi. Le surnom de Michelle Creig, l’unique représentante de la Nouvelle-Zélande, une fille délurée, arrivée il y a une année toute seule sur le circuit, sans entraîneur. «Maintenant, grâce aux Jeux, je passe à la télévision», rigole-t-elle. La communauté compte également sa star, le Californien Daron Rahlves, ancien champion du monde de super-G en alpin. Elle a son Jamaïcain, Errol Kerr, qui en fait a toujours vécu aux Etats-Unis, ainsi que sa belle histoire, celle de la Danoise Sophie Fjellvang-Soelling, dont le mari Nikolaj a renoncé par amour à son bureau d’avocat à Copenhague pour suivre sa femme sur les pistes enneigées.
«Finalement, avec l’entrée du skicross dans le giron olympique, peu de choses ont changé», constate Christoph Perreten, chef des disciplines freestyle à Swiss-Ski. Il ajoute: «Même s’il est vrai que, cette année, les coureurs ont arrêté plus tôt de travailler pour mieux se préparer.» Le skicross reste un sport en marge. Durant l’été, tous les Suisses exercent un métier afin de payer leur saison d’hiver, au moins 10 000 francs. Emilie Serain officie comme physiothérapeute, Anne-Patricia Gugger est assistante en gestion à l’UBS, au département chargé de la clientèle française. «On ne peut pas dire que cette année a été facile...» souritelle. Même Mike Schmid, 25 ans, l’un des meilleurs coureurs du moment, travaille une partie de l’année comme constructeur de routes à Frutigen, dans son Oberland bernois natal.
«Nous n’avons pas beaucoup de moyens», reconnaît Mike Schmid, tout en fartant une paire de skis entre les voitures du garage de l’hôtel des Suisses, au centre de San Candido. Comme beaucoup, et malgré l’arrivée de servicemen sur le circuit, le géant bernois doit encore préparer une partie de son matériel. Vainqueur des deux premières courses, il est l’homme à battre. S’il essaie de ne pas trop se mettre la pression en vue de Vancouver, il ne peut s’empêcher de s’y projeter. «Il y aura les télévisions. Et s’il y a un podium... ça pourrait tout changer.»
«Des contacts, de la vitesse, du spectaculaire»
Quand et pourquoi a été prise la décision d’intégrer le skicross dans le programme olympique?
C’était il y a trois ans, après les Jeux de Turin. L’apparition du boardercross (ndlr: épreuve similaire au skicross, mais pour le snowboard) avait été un véritable succès. Nous avons reçu des retours très positifs des médias, en particulier des télévisions. De plus, comme l’infrastructure existe déjà pour les snowboardeurs, il n’y a donc pas besoin d’en construire de nouvelles. La décision d’intégrer le skicross n’a pas été difficile à prendre.
Avec ces sports dits fun, cherchez-vous à rajeunir votre public?
Plus que le rajeunissement, notre objectif est de répondre à un certain intérêt, d’assurer la diversité du programme. Il faut qu’il y en ait pour tous les goûts. Assurément, le skicross, qui reste une épreuve très spectaculaire, avec des contacts, de la vitesse, sera un bon complément aux épreuves plus classiques.
N’est-ce pas aussi un moyen de lutter contre la concurrence des XGames, ces jeux des sports extrêmes, dont le skicross est une épreuve phare?
Le but n’est pas de faire de l’ombre à qui que ce soit. Nous nous devons de proposer un programme pour tout public, car les Jeux restent le pinacle de tous les événements sportifs.