C’est sans doute l’un de ses pires souvenirs. Il n’a alors pas 10 ans. Andreï participe à son premier tournoi dans sa commune de Marly. Mais, à son entrée dans le vestiaire, tout s’arrête, le silence, les regards fixés sur lui. Il est tétanisé. «C’était horrible. Tout le monde est venu me saluer, j’étais le fils de...» Nul n’ignore en effet le nom de son père, Viatcheslav Bykov, surnommé Slava, légende du hockey, l’ancien centre-avant du premier bloc de la meilleure équipe du monde, la Sbornaja. Ce Tsar qui, débarqué à Fribourg en pleine perestroïka, ressuscitera en 1990 un club de Gottéron alors menacé de mort.
Depuis, le Tsarévitch a grandi. A 23 ans, Andreï Bykov compte plus de 230 matchs de ligue A, tous avec Fribourg, son club de toujours où ce génial passeur est l’un des grands artisans de l’incroyable début de saison des Dragons. Une performance qui lui a ouvert les portes de l’équipe suisse, avec laquelle il jouera la Deutschland Cup, de vendredi à dimanche. Quand le kop de Saint-Léonard scande le nom de Bykov, c’est à Andreï qu’il pense dorénavant. «Ça n’a pas été facile pour lui, surtout à l’école. Mais il a su se faire un prénom», se félicite Slava Bykov, 51 ans. Libre de tout engagement après sept années passées à entraîner en Russie (notamment l’équipe nationale avec laquelle il a décroché deux titres de champion du monde en 2008 et 2009), loin de sa famille restée en Suisse, ce dernier ne boude pas son plaisir à venir voir les matchs de son fils. «Pas pour lui donner des conseils, juste pour être avec lui. Durant ma longue absence, j’ai manqué plusieurs étapes de son développement autant personnel que sportif. Alors, je profite.»
DE TCHELIABINSK À MARLY
Se retrouve-t-il en regardant jouer son fils? A les voir attablés au SportCafé de la patinoire de Fribourg, complices, leur ressemblance frappe. La même corpulence - petite pour des hockeyeurs -, 1 m 73 pour 70 kilos, la même malice dans les yeux. Sur la glace, un style identique, basé sur la vitesse et l’intelligence du jeu. Ils occupent le même poste, centreavant. Anecdote, ils ont les deux failli devenir footballeur avant de se consacrer au hockey. Si semblables, les deux hommes restent pourtant tellement différents. Ils sont le fruit de deux générations, de deux mondes. Andreï a vécu en Suisse depuis l’âge de 2 ans. Son paisible quartier de Marly est bien loin de Tcheliabinsk, cité ouvrière de l’Oural et ville départ du chantier du Transsibérien, où Slava Bykov a grandi. Sa vie de hockeyeur professionnel à Gottéron est aux antipodes de celle de son père, officier de l’armée rouge et joueur du mythique CSKA Moscou, qui se retrouvait encaserné dix mois par année loin des siens. Comment appréhender depuis la petite Helvétie la pression imposée alors à ces héros d’un empire de près de 300 millions d’âmes, glorifiés par la propagande du régime? Le CCCP sur le maillot rouge devait être le sceau de l’invincibilité. La deuxième place n’était pas envisageable.
«Je ne viens pas au match donner des conseils à Andreï, juste être avec lui»
Slava Bykov
«Il est difficile pour moi de m’imaginer ce qu’était sa vie, reconnaît Andreï. Et il en parlait peu à la maison.» Cette histoire, le jeune homme la découvrira en lisant la biographie qu’a consacrée à son père le journaliste fribourgeois Jean Ammann. «J’ai compris beaucoup de choses. Ce livre m’a ouvert les yeux.» Andreï raconte avoir été aussi impressionné par une photo, celle du podium des Jeux d’Albertville en 1992. Slava Bykov remporte alors l’or, capitaine de ce qu’on a appelé la CEI (Communauté des Etats indépendants), membre d’une équipe sans nation, ni hymne, ni drapeau.
Mais il a joué. «Nous l’avons fait pour le peuple», coupe Slava Bykov. Tu peux changer de pays, jouer pour un autre, mais tu dois rester honnête vis-à-vis des gens, du hockey.»
L’honnêteté, la valeur cardinale que l’homme a voulu inculquer à ses deux enfants, Masha et Andreï. «Je suis extrêmement fier de l’éducation que j’ai reçue», remercie Andreï, même s’il avoue avoir souffert des absences de ce père. Comme un signe, à la naissance d’Andreï, le 10 février 1988, Slava Bykov n’est pas là; il décroche l’or olympique aux Jeux de Calgary. Passer du temps avec sa famille sera la raison pour laquelle, à la chute du mur de Berlin, en 1989, la star mondiale choisira Fribourg et «sa qualité de vie» plutôt que la prestigieuse ligue nord-américaine NHL, rebaptisée par les joueurs No Home Life. «Il n’est pas juste qu’un enfant ne voie son père qu’à la télévision.»
«L’arrivée de mes parents n’a pas été facile, reprend Andreï. Ils arrivaient dans l’inconnu. Finalement, ce sera une période incroyable; mon père a apporté tellement à ce canton, qui le lui a bien rendu. Il y a un vrai amour.» Il ne pense pas si bien dire: début des années 90, Fribourg la catholique voit fleurir les drapeaux à la faucille et au marteau dans les devantures des magasins. A la cathédrale, Mgr Mamie évoque les deux Russes dans ses prêches. Un attachement officialisé en 2003 lorsque les Bykov obtiennent le passeport à croix blanche. «Nous sommes originaires de Marly», lance Slava Bykov, presque solennel.
DZODZET AVANT TOUT
Il y a aussi cette Russie, un pays qu’Andreï connaît finalement peu, mais dont il parle la langue. «J’éprouve une certaine fierté à être Russe, c’est le pays de mes parents, et le mien également, mais c’est dur à expliquer.» Il retournera pour la première fois à Moscou à l’âge de 16 ans, dans le cadre de tests avec l’équipe nationale junior. Il découvre le petit deux-pièces où il a vécu les deux premières années de sa vie et la si majestueuse place Rouge. Plus tard, invité avec son père, il visitera le Kremlin, serrera la main du président Dmitri Medvedev. Il en reste impressionné.
Mais Andreï porte aujourd’hui le chandail helvétique. Il se sent Dzodzet avant tout. Alors, ce printemps 2011, il a resigné avec Fribourg. En 2010, sa commune de Marly lui a fait l’honneur de lui confier le discours du 1er Août. Et, quand il est descendu de la tribune, tous sont venus le saluer. Mais cette fois, parce que c’était lui, Andreï Bykov, joueur professionnel de hockey.