Géraldine ouvre avec frénésie les armoires de sa cuisine. «Tout ça, c’est de la récupération! Les lentilles, les pâtes. Et, là, les boîtes de chair de crabe aussi.» Sans transition, cette quinquagénaire exhibe le contenu de ses congélateurs: viande, fromage, légumes coupés, bâtonnets de surimi, le tout bien organisé dans de petits sacs de congélation. Géraldine l’avoue. Et non sans fierté: 95% de ce qu’elle et sa fille de 18 ans mangent proviennent des poubelles des supermarchés de la région lausannoise. Cela fait près de deux ans, et pas le moindre mal de ventre à déclarer. Toutes deux sont des freegans. Un concept né aux Etats-Unis dans les années 2000 et qui désigne ceux qui ont choisi de s’alimenter gratuitement. En récupérant les aliments consommables dans les poubelles des supermarchés. Pour Géraldine et bien d’autres, les raisons sont plus idéologiques qu’économiques. C’est devenu impensable pour elle de gâcher toute cette nourriture. «En plus, je crois que je me nourris mieux de cette façon. J’ai accès à plein de produits de luxe! A midi, nous avons mangé un civet. Je ne sais pas de quoi, mais c’était délicieux.» Elle énumère les trésors dénichés dans ces conteneurs de cocagne. Et ajoute qu’elle économise désormais 800 francs de courses par mois, investis pour rafraîchir les murs de leur douillet salon, ou dans ce voyage à Paris pour l’anniversaire de sa fille Elsa. «Vous imaginez? Plein de gens pourraient profiter de ces invendus!» s’enflamme-t-elle, songeant à ceux qui enchaînent «pâtes et cervelas» repas après repas.
«Je trouve plein de produits de luxe et de qualité!»
Géraldine, adepte du «freeganisme»
On monte dans sa petite voiture bleue, direction les poubelles. Dans le coffre, Géraldine possède le kit du parfait freegan: escabeau pour mieux fouiller bennes et conteneurs, vieux habits pas dommages, gants et même la bouteille de liquide désinfectant pour se laver les mains. On l’a compris, elle le confirme, cette femme est une «maniaque de la propreté». D’ailleurs, elle sélectionne ses «spots», comme elle les appelle, et refuse de freeganer dans les endroits trop sales. Et pas question de sortir les jours de pluie! Premier arrêt à un supermarché de la périphérie ouest de Lausanne. Plusieurs filets d’oranges dépassent du conteneur vert. Sur la trentaine de fruits, seuls deux ont été tapés. «C’est toujours comme ça. Pareil pour les œufs. Il suffit qu’un soit cassé pour que tout le lot de 36 soit jeté.» Puis on file direction le centre-ville. Quelques autres jeunes freegans sont là. Tous se connaissent. C’est «l’équipe de jour», par opposition à ceux qui n’osent leurs expéditions que la nuit, par peur des regards peut-être. Sur ce spot toujours bien fourni, ils sont une quinzaine à venir régulièrement. Les yeux experts et brillants, tous s’activent à repérer les trésors du jour. «Tant qu’on ne fait pas de chenit, les gérants nous tolèrent.» Combien sont-ils en Suisse? Impossible à dire. Géraldine les estime à une centaine dans le canton. Pendant que la fille fouille, sa mère trie. Ça devient «presque un jeu», confirme Elsa. Parfois, les gérants ont même pris soin d’emballer les meilleurs lots dans des sacs en plastique. De retour à la maison, tout est scrupuleusement nettoyé, avant de prendre le chemin du frigo ou du congélateur. «Ça donne un peu de travail, bien sûr. Et j’ai dû investir dans un deuxième congélateur. Quand on tombe sur des meules de fromage, on les stocke.» A la cave, les étagères regorgent de chocolat de marque, de biscuits, sodas ou café. Le tout encore consommable. Et c’est sans compter tout ce que Géraldine redistribue à des connaissances.
250 000 TONNES D’INVENDUS
Mais comment expliquer tous ces invendus? Car, rien qu’en Suisse, ils représentent 250 000 tonnes par année! Les raisons varient. Il y a bien sûr les produits dont la date de vente ou de consommation est échue. D’autres dont l’emballage est abîmé. Les articles du samedi qui ne tiendront pas jusqu’au lundi. Et beaucoup de denrées jetées pour des raisons de stockage. Une semaine de mauvais temps en été et le rayon des boissons fraîches doit être revu à la baisse. «Oui, je l’ai constaté, raconte Elsa. Ou l’inverse. L’année passée, mars a été très chaud. On a trouvé une benne pleine de fondues de première qualité.» A cela s’ajoutent des problèmes techniques. C’est là que le chimiste cantonal Bernard Klein intervient. Le responsable du service de la consommation ne voit pas de grands risques à récupérer des produits secs. Mais, si de la viande est jetée alors que la date n’est pas échue, cela peut être dû à une rupture de la chaîne du froid. Avec donc un risque pour la santé. Jusqu’à présent, il n’a toutefois pas eu d’écho négatif de cette pratique, qui reste selon lui marginale. Et précise qu’il n’y a aucune obligation légale pour les magasins d’interdire l’accès à leurs poubelles en les cadenassant, comme le font certaines chaînes. Les freegans sont d’ailleurs très au clair sur les politiques des diverses enseignes. Inutile d’essayer Coop, Migros ou Manor. La gestion des invendus se fait en circuit clos: récupérés par des associations, transformés en biogaz, ou directement incinérés. Pensive, Géraldine explique qu’elle n’aurait jamais cru il y a deux ans se retrouver à faire les poubelles! Son aventure freegan a commencé grâce à sa fille. «J’étais intriguée par mes camarades qui rapportaient des brioches ou des biscuits récupérés dans des conteneurs», raconte Elsa. Elle veut en avoir le cœur net. «Un jour, ils m’ont emmenée. Et, là, j’ai découvert huit bennes pleines de nourriture en très bon état!» Depuis, mère et fille freeganent plusieurs fois par mois. Elles décrivent les réactions de passants. «Certains chuchotent des «si c’est pas malheureux!», mais d’autres sont sciés par ce qu’ils voient.» Pour Géraldine, ce qui est surtout malheureux, c’est de savoir que le lapin déniché ce jour-là a été élevé, tué, pour finir à la poubelle. L’autre jour, c’étaient des dizaines de poissons entiers. Des daurades, des bars, l’œil encore brillant. «Je ne les ai pas pris, je fais quand même attention. Mais ça fait réfléchir. Qu’est-ce que ça donne à l’échelle mondiale! Alors que la surpêche vide les océans.» Un silence. Avant de conclure: «Ma fille en pleurait.»