Des couples et des familles romandes qui peinent à boucler leurs fins de mois ont pu passer quatre jours hors de leur galère grâce au Secours d'hiver. Témoignages.
Par
Marie Mathyer - Mis en ligne le 20.07.2011
Le Secours d’hiver soutient les plus démunis en leur offrant une aide concrète et ponctuelle. Cette année, pour célébrer ses 75 ans d’existence, l’association a invité 60 de ses bénéficiaires à un long week-end de détente. Visite au zoo, balade en montagne, piscine, restaurant: des activités en apparence anodines, qu’ils ont savourées comme le plus précieux des cadeaux. Loin des soucis du quotidien, ces vacanciers presque comme les autres nous ont raconté leur vie et leur parcours, la pauvreté en Suisse.
Stéphanie et Pedro, 24 et 32 ans, avec Zayron et Keylan, 2 ans et 1 an
Demande au Secours d’hiver en 2009, 1000 fr. pour régler des factures et quelques bons de nourriture.
«Nous, nous sommes riches d’amour et d’enfants! Pour le reste, ce n’est pas tout à fait ça. Aujourd’hui, je gagne 4000 francs comme aide-charpentier et Stéphanie travaille à 20% comme aide-soignante dans un EMS. On est fauchés, mais je suis heureux de me lever le matin pour aller travailler et heureux de rentrer le soir auprès de ma famille. Notre parcours est une suite de malchance et de galères. Une sous-location foireuse (notre bailleur était en fait en procédure d’expulsion), les huissiers qui prennent nos meubles, un emménagement dans un autre appartement avec un propriétaire malhonnête, un employeur qui ne règle pas son dû, des paiements du chômage qui tardent à arriver. La lenteur administrative, quand on vit avec très peu, c’est un vrai problème! En hiver, dans mon job, on est au chômage technique. Alors, si le versement du chômage arrive avec trois mois de retard, ça nous laisse le temps de contracter des dettes. Parce qu’en trois mois il faut bien manger, payer le loyer, les charges. Heureusement, on arrive presque toujours à négocier des délais en appelant les gens. En étant attentifs à tout, on se débrouille pour boucler plus ou moins nos fins de mois. Stéphanie est un as de la débrouille: échantillons gratuits dans les pharmacies, achats chez des discounters, comparaisons de prix partout. On étudie notre budget comme des professionnels pour le gérer au mieux. Le Secours d’hiver nous a beaucoup aidés. Ils ont réglé quelques factures, dont une de médecin qui nous embêtait, nous ont offert des bons de nourriture. Ce week-end, c’était une chance inouïe. L’occasion de faire des choses que nous n’aurions jamais faites autrement: l’hôtel à la montagne, une excursion à Chamonix, voir la Mer de Glace à Montenvers, les mines de sel de Bex, manger au restaurant. On a juste envie de dire hourra, c’est presque Noël!»
Roxanne et Jean-Christophe, 28 et 41 ans, avec Ibrahim et Savannah, 6 ans et 8 mois, deux de leurs cinq enfants
Demande au Secours d’hiver en 2011 pour un congélateur et un lit d’enfant.
«Je suis au social depuis longtemps: pas d’apprentissage, pas de permis de conduire, des problèmes de santé, un passé avec de la drogue, trop d’enfants à garder pour que cela vaille la peine de trouver un travail depuis la campagne où j’habite. On vit avec le salaire de Jean-Christophe, opérateur logistique dans une multinationale: 4800 francs pour nous occuper des cinq enfants qu’on totalise à nous deux. Le congélateur offert par le Secours d’hiver nous a permis de mieux gérer nos achats, c’est déjà ça.
Pour nous rapprocher d’Avenches, où travaille Jean-Christophe, on a quitté notre appartement avant la fin du bail. Une erreur puisque, alors, frais de gérance et poursuites se sont accumulés aux milliers de francs de dettes qu’on avait déjà. Avec ce qu’on gagne, le 20 du mois, il ne nous reste bien souvent que 100 francs. C’est comme un cercle vicieux qui ne s’arrête jamais. Les factures impayées gonflent, passent en poursuites, nous empêchent de déménager pour un appartement moins cher. On renonce à ouvrir le courrier. C’est difficile de garder espoir. Par moments, j’y arrive; à d’autres moments, j’ai presque envie de fuir. On est ballottés d’un service à l’autre, on nous dit des choses contradictoires, je signe des documents que je ne comprends même pas. Dernièrement, les services sociaux ont pensé que mon aîné serait mieux dans une institution spécialisée: ça me brise le cœur!
Je sais que j’ai fait plein d’erreurs. Là, j’espère m’en sortir. J’ai commencé un site de dépôt-vente en ligne. Je me donne une année pour réussir. C’est dur de rester seule chez moi avec les enfants, à ruminer. J’aimerais un quatrième enfant. Je sais que ce n’est pas raisonnable, mais tant pis. Je pourrais rentabiliser les couches jetables de Savannah…»
Manuela et Carlos, 40 et 45 ans
Demande au Secours d’hiver en 2010, pour payer les 3000 francs d’une formation.
«Nous avons émigré du Portugal en 2006 pour fuir la crise économique. En Suisse, j’ai trouvé du travail comme caissière, Carlos comme machiniste. Mais mon mari, rentré au pays chercher notre voiture, est tombé gravement malade: une tuberculose foudroyante qui avait déjà atteint sa colonne vertébrale. Quand il est sorti de l’hôpital, une année plus tard, il était affaibli et portait un corset: plus question de faire un travail physique. De mon côté, j’ai aussi eu beaucoup de problèmes de santé. Finalement, l’année dernière Carlos a trouvé quelques heures sur appel comme chauffeur de poids lourds sur des chantiers. On vit avec près de 2400 francs par mois, dans un trois-pièces subventionné à 926 francs. C’est difficile, mais c’est la vie. On ne se plaint pas. Notre fierté, c’est que nous n’avons jamais eu de dettes. Ni au Portugal ni ici. C’est une question d’honnêteté, d’éducation. On paie nos factures d’abord, le reste ensuite, si on peut. Nos courses, c’est une fois par mois en France. Nos loisirs? La télévision et ma famille.
Un jour, j’ai écrit au Secours d’hiver. Pour demander de l’aide. Sous n’importe quelle forme. C’était difficile et humiliant, mais nécessaire. Il faut mettre sa dignité ailleurs pour s’en sortir. Pour Carlos, qui s’est toujours débrouillé seul, c’est dur d’accepter de recommencer sa vie en bas de l’échelle à 45 ans. Le Secours d’hiver nous a offert des cadeaux magnifiques: 500 francs à Noël, un aspirateur neuf et, surtout, ils ont accepté de payer les 3000 francs nécessaires pour suivre un module de cours de formatrice d’adultes.
C’était tellement incroyable que j’ai cru que je faisais une crise cardiaque. En janvier 2011, j’ai donc terminé mes cours. Dans quelques jours, je vais donner des leçons de portugais à des personnes à l’AI. Nous avons l’impression qu’enfin quelque chose bouge, qu’un avenir nous attend. On ne veut pas être riches, juste avoir assez pour vivre.»
Mélanie et Michel, 31 et 33 ans, avec Emilie, Alexandre et Yann, 8, 5 et 4 ans.
Demande au Secours d’hiver en 2009 pour un lit, acceptée, et une facture d’électricité, refusée.
«Nous sommes l’exemple type de working poors: un petit salaire, une belle famille et pas moyen de finir le mois autrement que dans le rouge. Pourtant, je nous considère comme étant dans la moyenne inférieure. Les pauvres sont ceux qui n’ont pas de toit et rien à mettre dans leur assiette. Nous, nous gérons nos factures par tri: de l’essentiel au «peut attendre». Michel est menuisier-ébeniste, je suis mère au foyer. On vit avec 5000 francs par mois. En 2007, juste après la naissance de Yann, j’ai fait un infarctus et j’ai été hospitalisée près d’un mois et demi. A ma sortie, j’ai eu besoin d’aide pour gérer la maison et les enfants. Nous avons dû débourser 1200 francs par mois pour bénéficier des services d’une aide à domicile. Le père de Michel nous a aidés à payer quelques factures. Les subsides sont venus beaucoup plus tard. Entre-temps, on m’a diagnostiqué une fibromyalgie. Je passais mes journées au lit, j’avais mal, je déprimais. Je ne me suis sentie mieux qu’à partir du moment où j’ai accepté la situation. Les cartons du cœur nous ont aidés, l’association SOS Futures Mamans aussi, avec du lait maternel, un lit pour bébé, des vêtements. Nous avons contacté le Secours d’hiver pour une facture d’électricité. Mais le montant était trop énorme, ils n’ont pas pu. Devoir appeler à l’aide, c’est humiliant, même quand on est bien reçus. Parents, cette sensation d’échec est exacerbée: on a l’impression de ne pas pouvoir apporter à ses enfants ce que l’on devrait. Pourtant, il faut préserver les enfants de problèmes qui ne sont pas de leur âge. Heureusement, on est une famille soudée et la situation s’améliore très lentement. On a réglé bien des dettes et, quand je pourrai retravailler et que les enfants seront plus grands, ça ira mieux. Il faut être patient, on n’est pas malheureux, on ne manque de rien d’essentiel. En attendant, grâce à ce week-end, on a pu montrer aux enfants à quoi ressemblaient des vacances.»
Sónia et Amandio, 31 et 33 ans, avec Gabriel, Joana, Juliana et Paulo, 11, 7, 3 et 2 ans
Demande au Secours d’hiver en 2011 pour des bons de nourriture et des vêtements pour enfants.
«C’est triste de devoir toujours être raisonnable. Au Portugal, d’où nous avons émigré il y a près de vingt ans, c’est plus facile de sortir, de vivre, d’inviter des amis avec peu de moyens. Ici, on ne sort quasi pas, on n’invite jamais personne, sauf pour les fêtes. On ne fait rien, il n’y a pas d’argent. Mon mari travaille sur les routes dans le génie civil. Avec les allocations, on touche 5500 francs par mois. Avant, Amandio avait un second boulot le soir mais, depuis la naissance du quatrième, il a arrêté pour m’aider plus à la maison. On a déménagé à Denges, dans un quatre-pièces. Le loyer est de 2350 francs par mois: il n’y avait pas de subventionné de libre. Il nous a fallu longtemps pour trouver un appartement plus grand, les gérances disent toujours non. Aujourd’hui, les enfants sont ravis, il y a une place de jeu à côté de chez nous. On a aussi un petit jardin communautaire, où l’on cultive des légumes. C’est super et ça aide bien financièrement aussi. Le Secours d’hiver nous a offert cinq mois de bons alimentaires de 250 francs et des vêtements pour les enfants. Et ce week-end, aussi: nos toutes premières vacances en famille. Dans le petit train des mines de sel, j’étais comme une gamine. J’ai a-do-ré!
Pour l’instant, on ne fait aucun projet pour l’avenir, on vit au jour le jour. Mais, progressivement, ça devrait aller mieux. De toute façon, j’ai l’impression que souvent les riches ne sont pas plus heureux que nous.»
Éliane et Achille, 57 et 53 ans
Demande au Secours d’hiver en 2007 pour payer des frais de plaques de voiture.
En 2009, leur situation s’est considérablement améliorée et depuis, ils aident à leur tour les moins fortunés.
«En 2006, j’ai quitté mon emploi de courtier en assurances. Nos garçons avaient 12 et 15 ans, Eliane ne travaillait pas. Notre revenu est passé d’environ 8000 francs par moi à 1500 francs une fois les charges payées. C’était dur. Commercial en recherche d’emploi, la condition sine qua non pour retrouver un travail, c’était de posséder une voiture. Mais payer les frais de plaques de 800 francs était quasi impossible. Nous avons alors demandé l’aide du Secours d’hiver, les seuls à même de régler rapidement ce problème pratique. Ils ont accepté. Savoir que j’allais pouvoir garder ma voiture a été un immense soulagement, même si, finalement, le contact et la chaleur humaine des gens nous a fait autant de bien que le montant octroyé. Savoir qu’on est écoutés et compris, ça n’a pas de prix.
Dans ces moments difficiles, on a passé plus de temps en famille, profité de la vie différemment. Cette expérience nous a rapprochés. J’ai parfois eu l’impression que les gens nous observaient pour voir comment on allait rebondir. Je ne compte plus les remarques inquisitrices: «Qu’est-ce que tu fais de tes journées?» ou «Pourquoi est-ce qu’Eliane ne travaille pas?» En 2009, j’ai retrouvé un travail en tant que conseiller au service clientèle d’une caisse maladie. On est passés du pire au mieux. On vit à nouveau confortablement, avec grosso modo 10000 francs par mois. Aujourd’hui, nous aidons à notre tour de petites associations. Ce week-end a été l’occasion de rester en contact avec cette partie de notre vie. Notre expérience est positive: elle montre qu’il est possible de rebondir si on garde confiance.»
Le Secours d’hiver en chiffres
L’association du Secours d’hiver est née en 1936, pendant la grande crise économique mondiale. Son but: aider les personnes en situation de détresse économique à mieux surmonter les rigueurs de l’hiver. Aujourd’hui, 75 ans plus tard, le Secours d’hiver, via ses 27 antennes cantonales, vient en aide toute l’année à des personnes vivant avec le minimum vital, sans aucune subvention étatique, grâce à des dons.
Dans le canton de Vaud
Sous l’égide de sa présidente, Véronique Hürni, le secours d’hiver a traité, en 2010, 72 situations de précarité grâce à 59200 francs. En tout, 54 femmes, 32 hommes et 84 mineurs ont été soutenus.
Au niveau Suisse
Sur 6978 demandes, 5776 ont été acceptées, pour un total de près de 3,4 millions de francs d’aides allouées.
Ce sont les demandes de familles monoparentales et de personnes mineures qui sont en nette progression.
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