Devant, il y a les généraux Piccard et Borschberg. Derrière, quelque 70 soldats solaires. Leur mission: faire avancer un projet novateur.
Par
Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 29.06.2010
LES TECHNICIENS DE L’OMBRE
Au chevet de l’avion solaire, l’équipe de design et d’assemblage optimise jour après jour l’appareil.
Dans
sa halle, l’avion solaire a un drôle d’air. Amputée du stabilisateur
horizontal, sa queue a piètre allure. La pièce a été emmenée à
Dübendorf pour y subir des modifications. Depuis la fin de la
construction et les débuts des tests de vol, l’équipe de design,
d’assemblage et d’intégration travaille désormais à l’optimisation de
l’avion solaire. «Pour améliorer la stabilité de l’appareil sur l’axe
de roulis, on a dû élargir le stabilisateur», explique Peter Frei,
responsable du développement de la structure. C’est lui qui est à la
base de la construction du Solar Impulse. «L’avion vole bien, mais il
est très difficile à piloter. On cherche maintenant à améliorer sa
maniabilité pour qu’il soit plus facile à conduire pour le pilote qui
devra rester aux commandes durant plus de vingt-quatre heures.» Vol
après vol, de légères adaptations sont ainsi apportées à l’appareil.
«On est dépendants des indications que nous donne le pilote d’essai»,
glisse Robert Fraefel, directeur de la production. Jusque dans les plus
petits détails. Ainsi, ce n’est qu’à son cinquième vol que Markus
Scherdel a constaté la nécessité d’installer un accoudoir dans le
cockpit pour reposer les bras, imaginer un pilote demeurant
vingt-quatre heures les mains crispées sur les commandes lui paraissant
insupportable.
ISOLER POUR MIEUX VOLER
Monté sur une
échelle, Jonas Schär, qui a conçu les commandes de vol, pose des
rectangles de sagex contre les caisses contenant les batteries. Il
s’agit de les isoler afin qu’elles ne perdent pas de leur efficacité
lorsque l’avion montera à 8500 mètres affronter des températures
négatives extrêmes. «Mais, en même temps, il ne faut pas qu’elles
surchauffent: l’équilibre n’est jamais facile à trouver», poursuit
Robert Fraefel.
Tous les jours, ingénieurs et techniciens sont au
chevet du prototype HB-SIA pour tenter de l’amener plus loin. «Ce que
j’apprécie dans ce projet, c’est que l’on touche aux extrêmes, confie
Jonas Schär. Partir d’un concept, le faire avancer pour finalement
réussir à le rendre réel.» Affiner, optimiser, tel est le travail de
ces ingénieurs et techniciens de l’ombre qui doivent permettre à
l’avion solaire de passer la nuit.
Bientôt, c’est sur la
construction du second avion, le HB-SIB, l’appareil appelé à faire le
tour du monde, qu’ils plancheront. «On n’a pas encore commencé, lâche
Peter Frei en souriant. Mais cela fait déjà quelque temps que je note
des indications et des idées dans un petit cahier…»
LES MESSAGERS DU DÉVELOPPEMENT DURABLE
Solar
Impulse se veut une vision: la démonstration que la technologie peut
permettre de s’affranchir de la dépendance au pétrole.
«Ne
croyez pas ceux qui vous disent que l’on ne peut pas se passer des
énergies fossiles. Aujourd’hui, la mise en oeuvre des techniques déjà
existantes permettrait d’économiser 50% des énergies non
renouvelables.» Ses yeux bleu ciel grands ouverts, Bertrand Piccard
récite son message. Il y a de la litanie dans son ton. Il y a de la
conviction dans ses exhortations. Chaque semaine, le Vaudois distille
entre trois et quatre conférences. A l’EPFL, dans les locaux de Solar
Impulse, le groupe de communication et marketing est réuni dans la
salle de briefing. Bien aligné autour de la table carrée, chacun a
consciencieusement enfilé les habits aux couleurs de l’avion solaire.
L’ordre est passé, les soldats du défi solaire sont parés. Car ce sont
eux qui, derrière Bertrand Piccard, propagent le credo de l’aventure.
A
l’ordre du jour, le prochain vol de nuit. «Deux nouvelles caméras
venues des Etats-Unis seront embarquées à bord de l’avion», annonce
Phil Mundwiller, responsable multimédia et communication. C’est lui qui
gère Solar Impulse TV, une équipe de 25 personnes qui alimentera le
site internet lors du vol de nuit et fournira des images pour les TV
qui le souhaitent. Les contacts avec l’UER (Union européenne de
radio-télévision) sont déjà pris. Une émission de vingtquatre heures
avec de nombreuses séquences en direct sera également retransmise sur
le site web. Conférences de presse, mailing aux partenaires, événements
promotionnels et même Twitter et Facebook: de sa voix de basse et avec
son accent de Canadien anglophone, Gregory Blatt fait le tour des
canaux de diffusion. Mais, dans le contenu du message, pour l’heure peu
de développement durable et beaucoup d’infos sur le vol solaire.
«Maintenant, les médias veulent des hard news, des nouvelles sur le
défi du vol de nuit, explique le responsable marketing et
communication. Mais c’est un tout. Bertrand donne de nombreuses
conférences où il parle des énergies renouvelables, on communique aussi
avec des groupes de décideurs, des industriels et avec le monde
universitaire et scientifique. Si l’on veut changer les choses,
modifier les comportements, il faut appuyer sur plusieurs leviers en
même temps.» Et l’ambition est planétaire, les supporters du projet
partout. «Un professeur chilien nous a écrit pour nous dire qu’elle
utilisait notre projet dans ses cours, c’est formidable!»
VISITE À
LA BASE
Autour
de la table, les rapports se succèdent. «Je vous rappelle qu’on a une
visite de 30 personnes à la base mercredi», remarque Massouma Ziai,
responsable événementiel. Supporters du programme de soutien ou
partenaires ont en effet l’occasion de voir l’avion de près. A Payerne
ou jusqu’au Chili, les soldats de Solar Impulse portent leur message
solaire.
LES
ROIS DE L’ÉLECTRICITÉ
Faire
fonctionner 11 000 cellules solaires pour alimenter quatre moteurs: du
travail plein les mains pour les ingénieurs électriciens.
Piqués
sur une sorte de grand gril, des rouleaux de câbles de toutes les
tailles et de toutes les couleurs. A droite, deux larges tables où
trônent ici un petit tournevis, là des circuits électriques. Devant, un
technicien dénude un fil d’un geste précis. C’est là, dans un coin de
la halle de Payerne, qu’officie le groupe électrique.
C’est de
lui que dépend toute l’alimentation énergétique de l’avion. Le
prototype est parcouru de quelque 1800 mètres de câbles, chacun calculé
au diamètre adéquat pour économiser du poids. Les 11 628 cellules
solaires sont toutes connectées, divisées en 36 sections. Si une
cellule est déficiente, c’est le rendement de toute la section qui est
affecté. «Quand on a eu fini de poser les panneaux solaires, j’ai été
soulagé», se souvient David Glassey, automaticien. Sa crainte pour le
vol de nuit? «Qu’une connexion lâche quelque part, qui compromette la
mission. Mais on fait tout pour que cela n’arrive pas.»
«Quand on a eu fini de poser les
panneaux
solaires, j’ai été soulagé!»
David
Glassey
Alimentation
des moteurs, du cockpit, commandes de vol: le groupe électrique doit
s’assurer que tous les éléments fonctionnent et, surtout, qu’ils
fonctionnent correctement entre eux. L’ingénieur allemand Hans
Wüstemann affiche un optimisme confiant. «Il n’y a pas de problèmes
avec le système électrique. Tout a été testé. Cela fait quarante ans
que je suis dans l’aéronautique, j’ai travaillé sur six prototypes et
tous volent encore.»
INNOVER
Pour rendre la mission
possible, les ingénieurs sont obligés d’innover. D’un cylindre brun,
Stefan Brönnimann extrait une pièce d’une dizaine de centimètres de
longueur. «C’est un air data computer, une pièce que l’on a développée
ici, explique l’ingénieur électricien. Il s’agit de capteurs qui
calculent la température, l’altitude, l’angle et la vitesse de l’avion.
Pour la mission du vol de nuit, il est très important de connaître
précisément la vitesse de l’appareil. Comme il vole très lentement, une
différence de seulement 1 ou 2 km/h signifie aussi une grande
différence de consommation d’énergie.» Une vitesse idéale a en effet
été définie pour le vol de nuit. Si le pilote vole trop vite, il
utilisera plus d’énergie et risquerait de vider ses batteries trop
rapidement, mettant en péril la réussite de la mission.
LES ANGES GARDIENS DE L’AVION
SOLAIRE
Dans la salle de contrôle, l’équipe mission scrute les
moindres mouvements de l’appareil et le conduit dans les airs.
Mission
room.
La salle de contrôle. Un jour de vol, c’est le saint des saints.
On y entre sur la pointe des pieds, ose à peine chuchoter. Ici, le
grand ordonnateur est l’ancien astronaute Claude Nicollier. Pas moins
de treize écrans bardent le mur nord de la pièce. Dix personnes
scrutent intensément les moniteurs dans un espace d’à peine 15 m2. A
gauche, un homme grisonnant plié sur son écran déchiffre une dizaine de
graphiques aux courbes vertes. S’il ne discutait avec un ingénieur, on
aurait parié qu’il s’était perdu… «Lui, c’est le pape de
l’aéroélasticité», lâche, rieur, André Borschberg. Les données qu’il
déchiffre savamment sont issues d’accéléromètres, des capteurs placés
sur l’appareil qui permettent de calculer les forces qui influent sur
la structure de l’avion. Tout à droite, un écran passe les images de la
caméra embarquée. On y voit le pilote d’essai effectuer au sol les
tests des commandes. Puis plus rien! La pile de la caméra a rendu
l’âme. Pas de souci: le contrôle au sol reçoit les données de vol du
pilote. On peut y voir le niveau de charge des batteries, la vitesse de
l’avion, le régime des moteurs, etc.
«Pas
question de prendre des risques avec la sécurité du pilote»
Claude Nicollier
La
salle de contrôle, c’est un peu la tour de Babel. Ici, deux ingénieurs
échangent quelques mots en allemand; là, le pilote donne des
indications en anglais; là-bas, au fond de la salle, Claude Nicollier
et Raymond Clerc, le directeur de vol, discutent en français. Ce
dernier est en contact téléphonique avec la tour de contrôle du centre
régional, à Genève. «On fait un 360 au niveau 70 en cap 3/300»,
signale-t-il aux oreilles averties.
LIBERTÉ DE VOL
Pour
le vol de nuit, Solar Impulse a obtenu une liberté de vol totale. Qui
plus est, un cylindre de protection autour de l’avion solaire a été
défini. Aucun appareil ne pourra le survoler à moins de 3000 pieds,
alors qu’usuellement la protection est de 1000 pieds seulement. «Si un
avion de ligne passe trop près au-dessus de notre appareil, cela génère
des perturbations d’air qui pourraient rendre son pilotage difficile»,
remarque Raymond Clerc. Mais le point le plus critique restera la fin
de la nuit. «Il faudra scruter le niveau de charge des batteries pour
estimer les chances d’arriver à passer la nuit, explique Claude
Nicollier. Si l’on se rend compte que l’on ne peut y arriver, on se
posera plus tôt. Il n’est pas question de prendre des risques avec la
sécurité du pilote.»