QUELLE EST LA NUIT QUI A MARQUÉ VOTRE VIE?
Bertrand Piccard et André Borschberg sont à l’aube du vol perpétuel. Avec «Solar Impulse», ils veulent prouver que voler de nuit avec un avion solaire est possible. La tentative aura lieu d’ici au 30 juin. Mais, la nuit, les pilotes solaires sont-ils gris? Interview nocturne.
Que représente la nuit pour vous?
Bertrand: Cela représente le premier stade du symbole de Solar Impulse. Il y a toute une série de moments forts dans l’aventure: le premier vol, le premier vol de nuit, le premier cycle complet qui montre que l’on peut voler jour et nuit ad aeternam. Et puis il y aura le moment où l’on commencera à voyager autour du monde. Ce sont toutes des étapes sur lesquelles on fantasme depuis des années.
Plus intimement, qu’est-ce que la nuit vous inspire?
André: Cela me fait penser aux civilisations comme les Aztèques ou les Incas, qui vénéraient le soleil en priant pour que l’astre se lève le lendemain sans en être sûrs. Lorsque nous volerons de nuit et que l’on verra notre quantité d’énergie diminuer, qu’on l’optimisera au maximum pour parvenir à se retrouver encore en l’air le jour suivant, apercevoir les premières lueurs de l’aube, voir le soleil se lever aura une signification encore supérieure, car c’est là que l’on verra l’avion revivre.
Enfant, aviez-vous peur la nuit?
Bertrand: En fait, j’ai des souvenirs magnifiques de nuit. Je me souviens d’être allé avec mon père voir une comète dans le Jura ou de nuits où l’on allait pêcher. Ce sont des moments mystérieux où l’on sort de sa zone de confort, mais dont on se souvient davantage, car ils sont marquants. J’ai fait 35 nuits en vol en ballon et, dans chaque expédition, la première nuit était celle où je me demandais ce que je faisais là! Pourquoi je faisais cela tellement c’était difficile.
André: Je n’ai pas vraiment de souvenirs d’enfance. En revanche, celui qui m’a marqué reste une marche au service militaire, seul et sans lampe de poche. Je me souviens d’avoir marché sur un chemin dans la forêt où la nuit était si sombre qu’à chaque virage j’allais tout droit dans un arbre! Sinon, plus récemment, je suis allé manger dans un restaurant à Zurich où l’on mange à l’aveugle. C’est assez amusant, mais après une heure et demie on est content de sortir. Ça finit par être oppressant.
Et vos souvenirs de vols de nuit?
André: Ma plus belle expérience de vol de nuit, c’est un retour des Etats-Unis en PC-12 entre le Canada et l’Islande avec une aurore boréale devant moi pendant quasiment quatre heures, c’est comme un drapeau vert en dessus de soi qui bouge et qui ondule. C’était mystique.
Bertrand: J’ai fait des vols de nuit fascinants en aile delta. Le plus beau était un décollage aux Rochers-de-Naye, la pleine lune derrière nous, on voyait jusqu’au bout de la falaise et devant: un immense trou noir qui allait jusqu’à Vevey. Et nous on plongeait dans ce trou noir, c’était absolument sublime!
Le vol de nuit est-ce aussi la solitude du pilote face à luimême?
André: Au début, peut-être avais-je l’impression d’être seul, mais avec le temps j’ai pris l’habitude. Et cela peut paraître idiot pour quelqu’un qui ne vole pas, mais l’avion est comme un compagnon. Il y a entre le pilote et l’appareil une sorte de symbiose, une grande complicité.
Si avec Solar Impulse vous n’arrivez pas à aller au bout de la nuit, est-ce la fin de l’aventure?
Bertrand: Non, il faudra que l’on sache pourquoi l’on n’a pas réussi et l’on recommencera d’une autre manière.
Parlez-moi de votre meilleure nuit…
Bertrand: Je crois qu’il y a des meilleures nuits dans des domaines différents. Il y a la meilleure nuit avec sa femme, en avion, avec des amis, etc. La meilleure nuit que j’aie faite en vol, c’était certainement la dernière nuit de la traversée de l’Atlantique en ballon en 1992. J’étais seul aux commandes, Wim dormait, il faisait moins 20 degrés et je sortais la tête de la capsule pour regarder les étoiles. On venait d’essuyer une tempête, la capsule était givrée, et c’est le moment où je réalisais qu’on avait la bonne direction et qu’on allait atteindre l’Europe sans problème. C’était à la fois la fascination de la voûte céleste et le soulagement de voir que l’on allait réussir.
André: Je me souviens d’une nuit marquante couché dans un sac de couchage dans le désert à admirer les étoiles que l’on voyait aussi bien à la verticale qu’à l’horizontale. On a l’impression d’avoir un globe audessus de soi. Je me rappelle aussi une nuit à l’armée où j’ai dû creuser un igloo à 3000 mètres pour y passer la nuit habillé comme aujourd’hui. Je n’ai pas dormi…
Et votre pire nuit?
Bertrand: Ce n’est ni la pire ni la plus belle, mais la nuit dont je me souviendrai le plus, c’est la dernière nuit de mon père. Je l’ai passée en lui tenant la main et il est mort le matin. C’est en tout cas la plus émouvante.
Ce sont aussi des moments où l’on ne se pose pas la question de savoir si l’on est fatigué ou non, si l’on veut dormir ou pas. On la vit simplement, on fait ce qu’il faut faire.
«La nuit qui m’a le plus marqué, c’est
la dernière nuit de mon père. Je l’ai passée en lui tenant la main et
il est mort le matin»
Bertrand Piccard
André: A 12 ans, je me suis cassé une jambe à skis. Emmené à l’hôpital cantonal, j’ai dû patienter des heures aux urgences jusqu’à tôt le matin. Je me souviens avoir vu passer un gars avec une jambe en moins. J’avais mal, j’étais seul, j’avais peur et j’avais froid. C’est certainement la pire nuit que j’ai vécue.
La nuit est-elle plutôt inquiétante ou rassurante?
Bertrand: J’ai une vision très yin-yang de la vie. Chaque chose possède son contraire et on ne peut avoir l’un sans l’autre. Si on a le jour, on a forcément la nuit et vice-versa.
André: La nuit, moi, j’aime bien dormir. J’aime me lever avec le soleil, mais je ne travaille généralement pas le soir. A l’université, je n’ai jamais révisé après le repas. Je suis du matin, j’adore l’aube, j’aime bien faire ma méditation au lever du soleil.
Vous rêvez de quoi la nuit? De Solar Impulse?
André: Je ne rêve pas tellement, je dors bien. Mais parfois je fais des rêves géniaux. Une fois, j’étais dans un jardin avec un arbre qui perdait ses feuilles, se desséchait puis se recouvrait de glace. Et puis ses branches devenaient des bois de grands cerfs qui ensuite sautaient par-dessus une barricade à côté de moi. C’était extraordinaire, féerique!
«Ma plus belle nuit, c’est un vol en PC-12 entre le Canada et l’Islande avec une aurore boréale devant moi»
André Borschberg
Vous n’avez jamais rêvé que vous pilotiez l’avion solaire, ou au contraire que vous vous crashiez?
Bertrand: Non, en revanche je rêve encore parfois que je rate mon final de médecine! Ou que je rate le tour du monde en ballon. Et je vous promets que c’est alors très agréable de se réveiller en réalisant que ce n’était qu’un rêve.
Le vol de nuit, c’est en fait l’essence du projet Solar Impulse?
André: L’essence du projet, c’est le cycle complet jour-nuit-jour que l’on réalisera ensuite. Le vol de nuit montre que l’on arrive à passer la nuit avec des batteries pleines en fin de journée, pas encore que l’on peut ensuite enchaîner les cycles. Il faut considérer que ces vols se font dans un univers laboratoire où l’on connaît très bien les conditions de vol et la météo. Pour le tour du monde, il faudra un avion avec encore de meilleures performances pour pouvoir évoluer dans des endroits et des conditions météo que l’on maîtrise moins bien.
Mais, finalement, ce vol n’est-il pas le plus dur de l’aventure?
Bertrand: Non, le plus dur de l’aventure, c’est de faire comprendre aux gens qu’ils peuvent faire la même chose dans leur vie de tous les jours que nous avec Solar Impulse. Qu’ils peuvent utiliser les mêmes technologies, consommer les mêmes types d’énergie. Et le plus désespérant, c’est l’obscurantisme de ceux qui nous disent que l’on ne peut pas encore avoir de technologies qui permettent de se passer du pétrole, que l’on ne peut pas obliger les constructeurs automobiles à développer des véhicules plus économes en énergie, que l’on ne peut pas forcer les gens à utiliser moins de CO2. Que la loi du marché amènera ces changements d’eux-mêmes quand ce sera le moment. Le problème, c’est que ce sera trop tard! Les marchés réagissent trop tard. La preuve, c’est la crise des subprimes. On a laissé la loi du marché aller jusqu’à son aberration ultime: l’écroulement du système. Mais le rôle des Etats, c’est d’être au-dessus des industries et des individus et d’anticiper la crise pour l’éviter. Il est indispensable que les gouvernements comprennent cela et mettent des règles extrêmement claires en termes de production de CO2 et de consommation d’énergie. Ensuite l’industrie, forcée à le faire, utilisera les nouvelles technologies pour atteindre ces buts.