Adossé au fameux stade où le président Akhmad Kadyrov, père de l’actuel leader tchétchène Ramzan Kadyrov, explosa mortellement sous une bombe des indépendantistes en 2004, le bâtiment du Ministère des sports, à Grozny, ressemble à un reliquat de l’ère soviétique, grisâtre et massif. Au premier étage, passé le sas de sécurité de la fidèle secrétaire, on patiente quelques minutes dans le bureau du ministre, paré de trophées, reflétant les exploits des lutteurs et haltérophiles tchétchènes dans des compétitions internationales. Au mur, un portrait géant de Medvedev, un autre de Poutine. Puis apparaît, escorté de gardes du corps kalachnikov en bandoulière, un homme solide aux cheveux blancs et au visage impassible. Il s’appelle Khaïdar Mineralovich Alkhanov. «Je serai la voix de Ramzan Kadyrov durant cet entretien», précise d’entrée le ministre des Sports de la Tchétchénie, qui est aussi le vice-président du club Terek Grozny. Ce même poste que Bulat Chagaev, l’actuel président du Neuchâtel Xamax, occupa durant quelques mois.
NI FRÈRE NI AMI
Première question: «Bulat Chagaev est-il l’ami et le frère de M. Kadyrov, comme il le prétend dans les médias?» Pas le temps d’amorcer le début d’une réponse que déjà son téléphone portable sonne. Il décroche, s’éloigne quelques minutes dans un coin de la pièce, chuchote, puis revient et se rassied. «C’était Ramzan Kadyrov, dit-il. Je lui ai annoncé que j’avais un journaliste et un photographe suisses dans mon bureau qui me demandent si Chagaev est son ami et son frère le plus intime. Il a littéralement explosé: «Tu peux leur dire qu’il n’est ni mon frère ni mon ami! Il m’a joué de mauvais tours et il m’a trompé.» Et le ministre de tonner: «Tout cela est complètement faux. Chagaev n’a rien fait de tout ce qu’il a promis et il a trompé tout le monde ici. Vous savez, non seulement il a laissé une mauvaise impression auprès de M. Kadyrov, mais aussi auprès de moi. Il s’est présenté ici et a promis par exemple que le Terek Grozny serait dans la ligue européenne…»
Le ton est donné. «Je vous assure que notre président, M. Kadyrov, est très vexé que Bulat Chagaev se présente partout comme son ami et comme son frère. Il m’ordonne de vous le dire et de vous le répéter.» Mais l’homme fort de Grozny, après avoir un instant songé à recevoir L’illustré pour s’expliquer, s’y est finalement refusé. «Il ne veut pas s’abaisser à lui répondre, descendre à son niveau», explique Khaïdar Alkhanov. Une question d’honneur dans cette république du Caucase où la fierté est l’un des fondements de l’existence.
En vérité, Bulat Chagaev n’a vécu ici que quelques rares années. Pendant les deux guerres qui ont ravagé cette province russe, il était à Moscou, au bureau de l’Union entre la Russie et la Biélorussie. Il y officiait comme l’un des secrétaires particuliers d’un certain Pavel Borodine, ex-intendant du Kremlin, proche de Boris Eltsine puis de Vladimir Poutine. L’homme politique a été arrêté en janvier 2001 pour blanchiment à New York puis extradé à Genève – avant d’être condamné à une simple amende.
Ce sont durant ces nombreuses années au service de celui que l’on voyait alors comme un possible successeur d’Eltsine que naît la fortune de ce personnage sans grand charisme. Parfait apparatchik affable et prévenant, dévoué en apparence à son maître, Chagaev s’improvise aussi dans l’ombre, selon nos informations, comme conseiller occulte auprès de promoteurs et hommes d’affaires russes qui lui demandent d’intercéder dans les plus hautes sphères du pouvoir pour régler certains problèmes. Il promet toujours, puis fait traîner les choses, sans rien résoudre. Un petit manège qui dure jusqu’au jour où il est interrogé dans une affaire de pots-de-vin à Moscou. Il échappe à toute poursuite, mais désormais il sent le soufre. Borodine s’en sépare sur-le-champ. Dès lors, Chagaev prend le large et atterrit en Suisse, il y a environ trois ans, après avoir tenté un repli en Tchétchénie, son pays natal.
«IL NE TUERA PERSONNE»
«Aujourd’hui, c’est au tour de la Suisse de le supporter. Vous n’avez vraiment pas beaucoup de chance, sourit maintenant Khaïdar Alkhanov. Il est tellement vulgaire, presque caricatural. Mais le peuple suisse doit savoir que nous ne sommes pas comme lui. Dans n’importe quel pays, il y a des bons et des mauvais. Nous aussi avons été trompés par cet aventurier international.» Que Bulat Chagaev joue sur son image de Tchétchène et menace de mort ses joueurs dans les vestiaires de la Maladière à Neuchâtel ferait plutôt sourire monsieur le ministre. «Ne vous en faites pas, il ne tuera jamais personne! Tout ça, c’est du blabla. Ce n’est pas un tueur, c’est juste un petit voyou de rien du tout.»
«Ce n’est pas seulement pour la Suisse que tout cela est triste aujourd’hui, mais pour nous aussi, poursuit Khaïdar Alkhanov. Ce personnage gâche l’image de la République de Tchétchénie, abuse de celle de M. Kadyrov. Je n’aime pas traiter un de mes compatriotes d’escroc, j’ai honte pour mon pays, mais il s’est bien conduit en escroc, non seulement envers notre président, mais aussi envers le club et envers tout le monde ici à Grozny.» Un escroc, vraiment? «Oui, mais, bien sûr à titre privé, je peux vous confirmer que M. Chagaev est bien un escroc.»
A la télévision tchétchène, le mois dernier, Kadyrov révélait que Bulat Chagaev lui avait «mangé son argent». Que faut-il comprendre derrière cette expression? «C’est entre eux deux, élude le ministre. Peut-être que Chagaev lui a emprunté de l’argent. Mais le fait est qu’il a fait quelque chose de vraiment très malhonnête.» Dans les arcanes du pouvoir tchétchène comme à Genève, la rumeur court que Kadyrov aurait confié une trentaine de millions de dollars à Chagaev pour restaurer l’image de la Tchétchénie en Europe occidentale, notamment à travers l’achat d’un club de football – le Neuchâtel Xamax en l’occurrence. Mais Khaïdar Alkhanov refuse d’entrer dans les détails: «C’est vrai qu’il y a de l’argent qui est parti et a disparu avec lui. M. Kadyrov le recherche activement et n’arrive pas à le contacter depuis plusieurs mois. Pourquoi Chagaev ne répond-il plus à ses appels? Je vous fais une proposition: demandez à Bulat Chagaev qu’il compose le numéro de M. Kadyrov devant vous et chacun entendra ce que M. Kadyrov a à lui dire.»
Depuis la très médiatique inauguration du stade de Grozny en mai dernier, où plusieurs témoins affirment l’avoir vu transpirant à grosses gouttes au côté de Maradona et d’anciennes gloires du football international, le président du Xamax n’a jamais remis les pieds dans la capitale tchétchène. «Quand il faisait toutes ses promesses, il venait tout le temps ici, dit encore Khaïdar Alkhanov. Quand il a fait des malversations avec l’argent, il a disparu. Ça me semble répondre à toutes les questions, non? S’il est donc l’ami de Kadyrov, qu’il vienne ici. On sera vraiment ravis de le revoir au moins une fois ici», conclut le ministre tchétchène, un dernier sourire énigmatique aux lèvres.