Recherchez
« Article précédent Article sports n°34/50 Article suivant »
LA MÉTAMORPHOSE
DU GENTIL STANISLAS
Nouveau coach, nouvel entourage, nouvelle attitude: Wawrinka a appris à mordre, sur et en dehors du court, que cela plaise ou non. Récit d’un changement radical après son quart de finale historique face à Federer lors de l’Open d’Australie.

Par Marc David - Mis en ligne le 30.01.2011

En juillet dernier, il était l’image même du gentil garçon. Papa tout neuf, bon mari, fils aimant et élève appliqué. Vingt-sixième joueur du monde, ce classement semblait convenir à la carrière qu’il menait, du genre sympathique. Personne ne s’émoustillait trop quand il remportait un ou deux matchs de suite: il finissait toujours par buter sur les caïds du circuit.

Nous sommes en janvier et on ne sait plus très bien qui il est, Stanislas Wawrinka. Il n’est plus du tout un bon mari, après avoir quitté sa femme comme on claque un ace. Il a changé de coach (Zavialoff pour Lundgren) et de société de management (IMG pour Lagardère). Certains des gens assis dans son box pendant ses matchs s’habillent comme s’ils assistaient à un concert de Motörhead. Lui-même brandit le poing avec appétit à chaque point saillant. Est-il un autre, sa réelle personnalité éclate-t-elle?

Surtout, certains l’aiment, d’autres plus du tout. Il est devenu un homme avec des failles, des bouts d’ombre et du gris clair. Un type un peu comme tout le monde. Que cela plaise ou non, Wawrinka a décidé de tout sacrifier, sa famille en premier, à la petite boule jaune. Résultats à l’appui, il gagne. Il sert la dynamite et commence à flanquer la frousse aux meilleurs de la classe. Au vrai, il n’a joué depuis six mois qu’une seule fois en dessous de sa valeur, une défaite contre le Français Benneteau à Cincinnati. Pour le reste, il a aligné les perfs, avec des sommets absolus contre les deux Andy. Sa victoire contre Murray à l’US Open, lors d’un match au couteau (1 h 13 pour le premier des quatre sets). Son exécution de Roddick en huitièmes de l’Australian Open (trois sets secs, 67 points gagnants, 24 aces), dimanche dernier.

Six mois pour grandir autant qu’en dix ans. Juste le laps de temps depuis lequel son nouveau coach est en fonction. A ses côtés depuis le mois d’août à Washington, Peter Lundgren n’a pas traîné. L’extennisman suisse Jakob Hlasek n’en est pas étonné. «J’ai joué contre lui, je le connais bien. Après son coach précédent, Stan en a choisi un qui privilégie aussi une relation forte. Joueur, Peter aimait rire. Ce n’était pas un gars toujours fourré aux vestiaires ou le genre à manger tout seul. Mais, le lendemain, il était aussi le premier à l’entraînement. C’est un entraîneur qui vit avec son joueur, va au cinéma, au match de hockey. Il n’est pas dans une logique de contrôle, plutôt d’amitié.»

Le nouveau venu est tombé à pic. Stanislas sortait d’une dizaine d’années avec un coach, Dimitri Zavialoff, avec qui il entretenait une relation fraternelle. Au point d’arrêter l’école à 14 ans et de passer trois hivers en Espagne avec lui et son frère, en quête de quelques points ATP. «Dimitri a fait un énorme travail, reconnaît le père de Stan, Wolfram Wawrinka, mais il y avait un peu d’usure. Il fallait un déclic.»

«TROP TENDRE»

Lundgren a vite trouvé l’interrupteur. Il est arrivé avec une batterie de points techniques à corriger. Monter plus souvent à la volée. Rectifier des coups aussi décisifs que le coup droit. «Il tenait son bras trop près du corps, explique Lundgren. Il laissait la balle rebondir trop longtemps. Surtout, il est plus direct dans tout ce qu’il réalise.»

Mentalement, il a aussi évolué. «Il montre qu’il veut gagner. Autrefois, il était trop tendre sur le court. Il ne manifestait jamais après des coups réussis. Je trouve au contraire qu’il faut montrer ses émotions, cela apporte beaucoup. Si l’on se sent frustré, cela ne me dérange pas qu’il lance sa raquette par terre, une fois ou l’autre.»

Les raquettes jetées à terre, ce Suédois démonstratif en a ramassé quelques-unes pendant sa carrière. Il a été le coach de solides caractériels comme Safin, Baghdatis, Ríos. Avec ce dernier, il a d’ailleurs clos leur collaboration sur un sec et sonnant: «Ce joueur n’a pas besoin d’un coach, mais d’un psychologue…»

Rien à voir avec Stan, avide d’apprendre. «Par sa force et son expérience, il me fait penser à Marat Safin, dit Lundgren. Nous parlons beaucoup ensemble. On le dit renfermé, je le trouve plutôt tranquille. Si on le connaît, on voit qu’il adore plaisanter.» Ce même coach a aussi entraîné Federer, de 1997 à 2003. «Il avait 17 ans, j’étais une figure paternelle pour lui. Pas le même travail qu’avec Stan.»

Lundgren a aussi insufflé à son poulain l’aspect spectaculaire d’un match de tennis, cette corrida déguisée. Pour l’ex-joueur Heinz Günthardt, «le joueur épouse la gestuelle de son entraîneur. Lors de son fameux match contre Murray, Wawrinka était sans cesse en mouvement, revenait en courant sur le court, l’air de dire: «Je suis prêt, aujourd’hui je suis plus fort.» Hlasek, admiratif: «Il y a des phases dans une carrière où tout est soudain en place. Le stade éducatif est passé, celui où le corps change aussi. On est prêt. Stan en est là. Il a devant lui trois ou quatre années magnifiques.»

LA CIGARETTE DE WOLFRAM

Stan sait aussi que, loin de la fureur, sa famille le regarde à Saint-Barthélemy, entre les paons et les canards de la ferme tenue par ses parents. C’est le garant de son équilibre, l’assurance qu’il n’attrape pas une citrouille à la place de la tête. Il faut voir son père sortir sans cesse pendant les matchs pour évacuer son stress, fumer une cigarette et jeter un coup d’œil à travers la porte-fenêtre. Celui-ci sourit: «Depuis l’US Open, je sens combien Stan a pris confiance. Il a moins de déchets dans ses coups, plus d’assurance. Junior, il était timide. Là, il pousse son cri, il s’encourage. Oui, il a changé. Avec Lundgren, il a tout de suite eu le bon feeling.» Malgré les aléas de sa vie privée, Stan garde le contact avec sa famille, ses sœurs Djanaée et Naella, son frère Jonathan, eux aussi très bons joueurs de tennis. Après sa victoire contre Roddick, il n’a pas oublié d’envoyer un message avant de se coucher. Bon fils, toujours. Les parents ont hésité à prendre l’avion pour Melbourne. Vingt-quatre heures de voyage, c’était spéculer sur une défaite du roi Federer. Risqué, tout de même.

ET LA COUPE DAVIS?

Le président de Swiss Tennis, René Stammbach, a suivi le match depuis sa maison de Bali, avant de décoller pour l’Australie. «Ça me fait plaisir pour Stan. Nous avons toujours été sur la même longueur d’onde. Dans les contacts, il n’a pas changé. C’est quelqu’un qui a du charme et qui aime que les choses soient nettes.» En profitera-t-il pour demander à Roger de participer à la Coupe Davis? «Non. Vous ne pouvez pas influencer Roger Federer. Il a son propre agenda et je l’accepte.»

Il est loin, le temps où Wawrinka, les yeux écarquillés, débarquait dans le monde des grands. En 2003, en Coupe Davis contre l’Australie, il n’en revenait pas d’être là. Son capitaine était Marc Rosset. Huit ans plus tard, il ne craint pas de river le clou au Genevois, qui regrettait son absence au tournoi de Bâle. «Je trouve son attitude inacceptable, a répondu Wawrinka. Il n’a pas à juger ma carrière. S’il a un problème avec moi, qu’il vienne me le dire en face!»

Enterrons le gentil Stanislas. Longue vie à Stan le féroce.

 


«WAWRINKA A RÉUSSI À COMPARTIMENTER SA VIE»
Lucio Bizzini, psy et ex-international suisse de football

 

Pour le psychologue du sport LUCIO BIZZINI, le champion vaudois est sur un nuage. Sa séparation d’avec Ilham a réveillé de nouvelles énergies.

 

Est-ce un nouveau Wawrinka?

Le premier à écouter, c’est lui. Or lui-même le dit. Il parle d’un saut de qualité.

Pourquoi ces changements?

Un sentiment de stagnation. Mais ce n’est pas non plus une progression qui s’est construite sur rien. Il y a làderrière tout un travail de fond. Il n’a pas dû être facile pour lui de prendre ces décisions. Là, il a eu un enfant, il s’est marié, tout arrive en même temps. Un sportif de haut niveau vit une vie d’émotions en accéléré, peut-être cinquante ans massés en dix. Je pense que son coach précédent, Dimitri Zavialoff, doit être le premier heureux de ce qui arrive. Il a préparé ces succès. Lundgren a travaillé sur des acquis de haut niveau.

Quel lien avec les problèmes que Wawrinka vit dans sa vie privée, dont la séparation d’avec sa femme?

Sa meilleure réponse, ce sont ses succès. Apparemment, cette malheureuse séparation a réveillé des énergies chez lui. Je suis certain qu’il a réussi à compartimenter sa vie. Cela dit, quand il se retrouve seul, tout doit resurgir. On ne peut pas tout mettre de côté.

Difficile de tout conjuguer?

Cela montre combien il est difficile pour ces sportifs de tout mener de front. Leur vie n’est qu’une succession d’entraînements et de moments de récupération.

Federer y arrive pourtant…

Mais sa femme est presque un coach! D’autres ont moins de compréhension, le champion ne sait pas comment intégrer son couple là-dedans.

Que vit-il aujourd’hui sur le court?

Ce qu’on appelle la «zone». Ces moments de bonheur total que tout sportif recherche. Il ne réfléchit plus à la manière de réaliser ses coups, il les fait. Il est sur un nuage. Je me souviens d’un sauteur à skis qui ne me parlait que d’un seul de ses sauts, un jour en Norvège. Federer appelle cela «lâcher les coups».

L’importance du coach?

Lundgren communique beaucoup. Cela dit, le plus important reste le joueur. Wawrinka le disait: la clé, c’est le service. Or, ce n’est pas Lundgren qui sert.



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Stanislas Wawrinka, tennis, Federer, Open d'Australie 2011, Peter Lundgren Aller en haut de page Haut de page

 

LE SITE OFFICIEL DE WAWRINKA

Cliquez ici »

A lire aussi

FOOTBALL

Le président normal

Le Servette Football Club est sauvé par un chef d’entreprise rigoureux venu du Québec et du hockey sur glace. Avec Hugh Quennec, le changement, c’est maintenant. »


ROGER FEDERER

Le baiser du vainqueur

Federer devait, la trentaine venue, profiter de la vie de famille. Sa victoire au tournoi de Madrid prouve qu’il n’a rien perdu de son talent. Peut-il revenir au sommet? »


ESPOIRS SPORTIFS

La nouvelle vague

Sous l’égide de l’Aide sportive suisse, public et médias ont élu espoirs romands de l’année les champions d’aviron Juliette Jeannet et Augustin Maillefer. Ils se racontent avec foi. »

Page générée en 481 ms.