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PROCÈS DE L’AMIANTE
STEPHAN SCHMIDHEINY, LE MILLIARDAIRE ET L’HÉRITAGE EMPOISONNÉ
L’ancien patron d’Eternit, le Suisse Stephan Schmidheiny, risque vingt ans de prison pour les milliers de morts de l’amiante en Italie. Criminel aux yeux des uns, entrepreneur philanthrope pour les autres. Portrait d’un Machiavel au marketing soigné.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 08.02.2012

L’amiante l’a fait roi et esclave à la fois. Stephan Schmidheiny, 65 ans, multi-milliardaire (3 à 4 milliards de fortune selon Bilan), ancien patron et propriétaire de l’entreprise Eternit, a hérité d’un poison. C’est une certitude. La «fibre miraculeuse» portée aux nues à l’âge industriel pour sa résistance à la chaleur et sa solidité a, entre deux miracles, provoqué des milliers de cancers. Le mésothéliome, ou cancer de la plèvre, est une bombe à retardement. Il se déclare trente à quarante ans après l’exposition. Symptômes: difficultés respiratoires et douleurs atroces confinant à l’agonie. Si le scandale de l’amiante-ciment est connu, la responsabilité du milliardaire suisse est, elle, sur le point d’être jugée. L’ex-dirigeant doit répondre de «désastre sanitaire» devant le tribunal de Turin. Tout comme son homologue et dernier patron d’Eternit Italie, le baron belge Louis de Cartier de Marchienne. Trois mille ouvriers des usines italiennes sont décédés. Quelqu’un devra en assumer la responsabilité, s’est juré le très tenace procureur général Raffaele Guariniello. Après une instruction de huit ans et un procès de deux ans qui s’est terminé en décembre, ce dernier a requis vingt ans de prison contre les deux hommes. Verdict le 13 février.

3 MILLIARDS EN JEU

Stephan Schmidheiny se distingue d’abord par son attitude de repli. Il ne s’est jamais présenté aux audiences. Les familles des victimes y voient une méprisante attitude d’esquive face aux accusations. En a-t-il fait assez pour protéger la santé des travailleurs? Etait-ce de sa responsabilité? Ces questions sont au cœur d’une procédure juridique aussi complexe qu’historique. On compte 6000 parties civiles. Et les investigations, qui ont nécessité deux demandes d’entraide judiciaire à la Suisse, remontent aux années 70. Selon un des avocats des victimes, Me Sergio Bonetto, «la sanction sur le plan civil pourrait atteindre 3 milliards d’euros».

Les gros chiffres, Schmidheiny connaît. C’est génétique. L’arrière-grand-père, Jacob, fondateur de la briqueterie à Espenmoos (SG), qui signa le début de l’empire (Eternit et Holcim), fut d’abord tisserand. Payé 1 franc par jour, il gérait si bien son argent qu’en un an et demi il avait économisé 200 francs, selon les archives de la Société d’histoire économique de Zurich que la journaliste Maria Roselli, une des meilleures connaisseuses du scandale de l’amiante, a décortiquées comme tant d’autres documents, des années durant, pour en tirer un livre édifiant1. Stephan Schmidheiny a donc, logiquement, su faire fructifier son patrimoine. C’est précisément un des griefs qui lui sont adressés. «Il a très vite compris les problèmes de l’amiante. Il a mis en place quelques mesures, des systèmes d’aspiration des poussières ou autres. Mais pas partout, et c’était insuffisant. C’était pour se disculper. Il a retardé l’abandon de l’amiante pour ne pas perdre d’argent», charge Me Bonetto. En fait, pour en gagner. Entre 1984 et 1999, la fortune nette de l’homme d’affaires grimpera de 2 à 4,4 milliards, ont calculé Daniel M. Berman et Andreas Knoepfli, deux observateurs de la trajectoire de Stephan Schmidheiny2. Durant la même période, combien d’ouvriers ont-ils contracté un mésothéliome, ou un cancer des poumons, parce qu’ils continuaient d’aspirer des poussières?

RACHAT D’IMAGE

Stephan Schmidheiny ne soigne pas seulement ses affaires. Il soigne son image. Sur son site internet, les autoportraits élogieux et la mise en perspective de ses succès et de sa reconversion dans le business éthique, essentiellement en Amérique latine, contrastent avec les charges du procureur Guariniello. François Iselin, président du Comité d’aide et d’orientation des victimes de l’amiante (CAOVA) et qui a été pionnier de la lutte contre l’amiante ayant abouti à son interdiction en Suisse en 1989, est sans pitié: «Pour Schmidheiny, l’amiante, c’est juste une erreur de marketing. Il est un financier se croyant intouchable et s’est érigé en rédempteur de l’humanité.» Voici comment le jeune cadre (il a 29 ans quand il prend la direction d’Eternit, en 1975) s’est méthodiquement métamorphosé en un leader philanthrope respecté. A la tête d’Eternit, Stephan Schmidheiny comprend très vite les dangers de l’amiante. Des documents et témoignages l’attestent. Vasco Pedrina, ancien vice-président d’Unia, qui a rencontré le milliardaire à deux reprises et a souvent croisé le fer avec les Schmidheiny, «profondément antisyndicaux», reconnaît qu’à l’époque, «en 1982 ou 1983, il avait clairement pris conscience de la problématique».

1984, première graine plantée dans les terres fertiles de Panamá: il crée Fundes, une fondation d’aide aux petits entrepreneurs d’Amérique latine facilitant leur accès aux crédits, pour lutter contre le chômage. C’est l’heure de jeter des ponts entre les leaders et la société civile, les «premiers pas vers la philanthropie organisée», écrit-il sur son site internet. Parallèlement, Stephan Schmidheiny assouvit son sens des affaires au Chili en rachetant une petite scierie devenue depuis une des plus importantes entreprises de bois d’Amérique du Sud. En 1992, le voilà conseiller de Maurice Strong, Monsieur Environnement à l’ONU et organisateur du Sommet de la Terre à Rio. Dans la foulée, son livre Changing Course (Changer de cap) s’impose comme un mode d’emploi aux entrepreneurs pour traduire dans la réalité des affaires les ambitions environnementales et sociales fixées à Rio.

Schmidheiny crée ensuite le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) et devient un leader vert respecté par la communauté internationale. Aux éloges des patrons succèdent les honneurs académiques. L’INCAE Business School, une grande université établie au Costa Rica et au Nicaragua, le consacre docteur honoris causa. Un bâtiment portera son nom. En 1994, il fonde GrupoNueva, une holding qui chapeautera toutes ses activités en Amérique latine, et tourne définitivement le dos à l’amiante. L’homme est discret mais efficace. «Stephan Schmidheiny, le milliardaire qui peut tout se permettre, même le mieux», titre en 1996 Le Nouveau Quotidien, portraiturant un «Janus» mi-«apôtre» mi-«requin», qui vient alors de devenir un des plus gros actionnaires de l’UBS. Plus récemment, en 2009, Forbes fait de lui rien de moins que «The Bill Gates of Switzerland».

Stephan Schmidheiny a mille mérites. Beaucoup pour un seul homme. Il a contribué au sauvetage de l’industrie horlogère en injectant de l’argent dans Swatch avec Nicolas Hayek. Il a réalisé de jolis coups boursiers. Et son obsession pour le développement durable et le business éthique s’est souvent révélée payante pour les populations locales. Le don, finalement, de ses sociétés à VIVA Trust, pour un montant dépassant le milliard de dollars, consacre cette philanthropie. Or, la sincérité de son engagement est violemment contestée aujourd’hui par les victimes de l’amiante, qui voient dans cette lente mue outre-Atlantique une vaste opération de rattrapage par l’écologie, un «greenwashing», selon les termes de Fernanda Giannasi, vérificatrice du travail au Ministère de l’environnement de São Paulo et pionnière de la lutte contre l’amiante au Brésil.

LES ESPIONS D’ETERNIT

Ce sentiment est exacerbé par l’attitude adoptée par Stephan Schmidheiny dans le cadre du procès. Il ne s’est jamais présenté à la barre à Turin, et s’entoure d’une armada d’avocats. Nos demandes d’interview ont été refusées. Son attaché de presse, Peter Schürmann, a néanmoins répondu à quelques questions par e-mail à notre troisième demande. Son client reconnaît-il une part de responsabilité? «Stephan Schmidheiny a toujours fait preuve de compassion envers les personnes concernées. Pour lui, chaque victime de l’amiante est une victime de trop.» Mais sur le fond, en a-t-il fait assez pour éviter le pire? «Quand il a repris la direction générale d’Eternit, (groupe SEG), en 1976, Stephan Schmidheiny a immédiatement lancé un programme visant à développer des produits exempts d’amiante. Parallèlement, il a procédé à des investissements à fonds perdus dans la société italienne pour un montant de 60 millions en dix ans permettant d’augmenter la sécurité dans les usines. A cette époque, la production répond aux standards prescrits par l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail.

Une étude montre que, durant cette période, le nombre de malades a été nettement réduit.»

Sur la forme, pourquoi ne s’est-il jamais montré au procès de Turin? «En Italie, les prévenus ont le droit de ne pas se présenter au tribunal et ne sont pas non plus cités à comparaître», fait savoir l’attaché de presse.

Au-delà de cette posture de repli, le parquet de Turin a découvert, rapportent les procèsverbaux des audiences et l’acte d’accusation que L’illustré a consulté, qu’Eternit avait, depuis la fin des années 80 déjà, mis en place un système d’espionnage en Italie pour tenter de maîtriser sa communication. Une journaliste locale du nom de Maria Cristina Bruno jouait la taupe auprès de la justice et des syndicats. Elle était payée 2500 euros par mois pour établir des rapports à l’intention d’Eternit par l’intermédiaire d’un bureau de communication. La vie privée du procureur Guariniello a également été surveillée, mais les auteurs des rapports n’ont jamais été clairement identifiés. «D’une certaine façon, Stephan Schmidheiny me fait penser à Berlusconi. Vous savez, un personnage à deux faces», s’inquiète Me Bonetto.

«Il a retardé l’abandon de l’amiante pour ne pas perdre d’argent»
Me Sergio Bonetto, avocat de victimes

 

Stephan Schmidheiny, toujours aussi secret, vivrait aujourd’hui entre Hurden (SZ) et le Costa Rica. Tel un Goliath face à des milliers de David qui attendent réparation, il multiplie les propositions d’indemnisation aux victimes (40 millions à 1600 victimes) dont, en Italie, la moitié a accepté. La municipalité de Casale Monferrato a refusé une offre de 18 millions jeudi dernier. Hors des élogieux classements de magazines économiques, son nom remplira encore les colonnes de la presse italienne. Au nom de l’amiante, un matériau si résistant qu’il sème la mort à travers les époques et semble pouvoir hanter éternellement une dynastie d’entrepreneurs. Sale héritage.

1 Amiante & Eternit. Fortunes et forfaitures, Ed. d’En-bas, 2008.
2 Asbestos Magnate to Environmental Guru: the Morphing of Stephan Schmidheiny, 2000.



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Tags: Stephan Schmidheiny, Eternit, amiante Aller en haut de page Haut de page

 

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