RENCONTRE AVEC STÉPHANE HESSEL
II ne faut pas accepter la société telle qu’elle est, inégalitaire et injuste, mais se mobiliser pour la transformer. C’est le message de Stéphane Hessel qui, avec son best-seller «Indignez-vous!», a inspiré cette année, à 94 ans, les protestataires du monde entier.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 21.12.2011

Il arrive d’un pas assuré dans le gigantesque bâtiment du Conseil économique et social, à Paris, où nous avons rendezvous. Il a une demi-heure de retard mais la conscience tranquille: c’est une manif citoyenne qui a bloqué son bus! Très amical, il ressemble à un lutin facétieux, tout heureux et vaguement amusé qu’on s’intéresse à lui.

A 94 ans, Stéphane Hessel est la mémoire du siècle passé: né en Allemagne où il a vécu jusqu’à l’âge de 10 ans, quand ses parents, d’origine juive, ont déménagé à Paris, il a traversé les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale – déportation dans les camps, deux condamnations à mort, auxquelles il n’a échappé que par miracle – avant de devenir diplomate et ambassadeur de France, corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, écrivain. Mais il est aussi l’acteur passionné – et peut-être le prophète! – du siècle qui commence. Paru l’an dernier, son petit livre, Indignez-vous! (Indigène Editions) dénonce l’inégalité du monde, la dictature des marchés financiers, le traitement réservé aux immigrés, l’état de la planète… Devenu un best-seller mondial, ce manifeste a donné naissance, le 15 mars à Madrid, au mouvement des indignés, qui a essaimé ensuite à New York, Londres, Bruxelles, Athènes, Genève, Zurich, bref un peu partout. Ses livres suivants, Engagez- vous! et, avec d’autres auteurs, Pour une société meilleure (Ed. de l’Aube), proposent des idées et des pistes pour l’avenir.

Vous êtes en train de devenir, à 94 ans, le révolutionnaire le plus âgé de l’histoire…

C’est beaucoup dire! (Sourire.) Il se trouve que c’est à l’âge de 93 ans que j’ai produit ce petit livre de 28 pages, Indignez-vous!, qui est tombé à un moment très juste du point de vue de l’évolution des sociétés actuelles. Nous sommes à un seuil, nous savons que continuer comme nous le faisons, business as usual, est en train de nous mener à la catastrophe. On le sent.

Ces 28 pages ont-elles changé le monde?

Elles n’ont rien changé du tout, mais elles sont arrivées à un moment où beaucoup d’autres étaient animés du même sentiment que moi et, par conséquent, ça a fait tache d’huile. Ce petit livre, dont je pensais qu’il n’intéresserait que mes compatriotes français, a maintenant été traduit dans plus de 35 langues et vendu à des millions d’exemplaires. Visiblement, il est tombé à un moment où les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Tunisiens, les Egyptiens, les Chinois, les Japonais, les Américains pensent eux aussi que l’indignation peut remettre en question la façon dont le monde est dirigé et qu’elle peut ouvrir la voie à des modifications nécessaires et profondes.

Vous êtes un leader politique malgré vous?

Non, je suis beaucoup trop vieux pour cela! Je suis politiquement engagé, mais je ne me vois pas jouer un rôle politique. J’ai beaucoup soutenu, en France par exemple, Martine Aubry, et maintenant François Hollande, parce que je me considère comme lié depuis toujours au parti socialiste; je suis également très intéressé par Europe Ecologie. J’ai un rôle d’inspirateur, et il me semble que je peux jouer aussi un rôle de contact avec la jeune génération: avec mes livres, je touche des gens qui ont l’avenir devant eux et qui se posent des questions sur cet avenir. C’est cela qui m’intéresse.

 

«Supprimer les paradis fiscaux, c’est absolument essentiel»

 

L’intellectuel est plus efficace que l’homme politique?

Je n’évalue pas mon efficacité. Je constate que je suis accueilli avec une énorme gentillesse par les gens qui m’écoutent, mais je n’ai pas du tout l’impression d’avoir de l’influence. Quand je rencontre des gens, je leur dis: «Si vous voulez être utiles, engagez- vous! Engagez-vous dans un parti politique, engagez-vous dans une action commune avec beaucoup d’autres, vous le pouvez, vous avez des moyens de communication très supérieurs à ceux dont je disposais, moi, dans ma jeunesse.» Donc, je peux être un encourageur, mais sûrement pas un leader.

Mais ça vous fait plaisir de voir que vos idées sont partagées et reprises dans le monde entier?

Bien sûr, d’autant que l’histoire de mon petit livre est aussi une aventure collective. Mon éditrice, Sylvie Crossman, a une forte responsabilité dans tout cela. C’est elle qui a trouvé le titre, Indignez-vous!, c’est elle qui a trouvé le format, c’est elle qui a fixé le prix, 3 euros. Elle a beaucoup contribué à ce que ce petit ouvrage se répande, et le fait qu’il se soit répandu dans le monde entier me fait naturellement plaisir. Mais je ne sous-estime pas non plus le danger de ce succès, car il ne suffit pas de s’indigner pour que tout change. Il faut s’engager ensuite et il faut pour cela une réflexion solide sur la façon de transformer la société dans laquelle nous vivons.

Vous savez qu’à Genève, où vous avez vécu plusieurs années, les indignés ont planté leurs tentes dans le parc des Bastions.

Mais oui, ça me fait plaisir. Je dois aller les retrouver prochainement, j’espère qu’ils seront encore là. Je suis allé aussi à Zurich récemment, et il y avait des rassemblements sur la Paradeplatz. Tout cela me réjouit et montre que les choses continuent d’avancer.

Genève, Zurich, ce sont des hauts lieux de cette finance que vous n’aimez pas.

Les banques suisses, le London Stock Exchange, Wall Street… La finance est partout! Mais on se rend compte aujourd’hui que, s’il y a une force contestable et contestée dans notre société, c’est bien la force des systèmes financiers: ils sont devenus un peu fous et un peu incohérents. Il faut mettre en place des moyens pour contrôler cette énorme puissance des systèmes financiers.

La Suisse, c’est aussi l’un de ces paradis fiscaux que vous dénoncez.

Oui, bien sûr, et les paradis fiscaux, c’est très mal! Supprimer les paradis fiscaux, ce n’est pas une petite chose sympathique qu’on devrait faire tôt ou tard, c’est absolument essentiel! Il faut le faire vite si l’on ne veut pas sombrer dans une finance dominatrice et qui ne profite qu’à un tout petit nombre de personnes, à 1% et pas aux 99% de la population.

Dans votre livre, ce qui vous indignait le plus, c’était l’occupation de la Palestine par Israël. C’est toujours le cas?

Oui, ça m’indigne. Je reviens du Cap, en Afrique du Sud, où s’est tenue la troisième session du Tribunal Russell sur la Palestine, dont je suis un des parrains. Eh bien, je pense que nous sommes coupables de ne pas apporter aux Palestiniens un peu d’espoir et de ne pas exercer sur les Israéliens, qui ont le gouvernement le plus réactionnaire qu’ils aient jamais eu, une pression suffisante pour que les choses changent.

N’êtes-vous pas angoissé aussi à l’idée qu’Israël se prépare, semble-t-il, à attaquer l’Iran dans l’indifférence générale?

Je ne dirai pas dans l’indifférence générale, car je pense que la communauté internationale se méfie un peu et qu’elle n’a pas envie de laisser créer un nouveau foyer de violence. Mais il est vrai que personne n’ose dire au gouvernement israélien: «Vous faites fausse route, il faut changer.» Eh bien cela, moi, je le dis avec conviction et le Tribunal Russell le dit avec force.

Une attaque contre l’Iran aurait des conséquences incalculables.

Que l’Iran construise une bombe atomique, c’est probablement devenu inévitable. Mais ils ne s’en serviront jamais! Tout cela, c’est des chimères! On veut avoir la bombe pour être parmi les pays qui possèdent la bombe, mais on ne s’en servira jamais. Ce qui serait terrible, ce serait qu’Israël prenne prétexte de cela pour faire des gestes militaires qui mettraient le feu aux poudres de façon très préjudiciable à l’équilibre mondial. Ces gestes militaires n’auraient d’ailleurs aucune efficacité, parce que l’Iran pourrait continuer son programme nucléaire en tout état de cause.

Le mouvement des indignés va-t-il se poursuivre, à votre avis, ou même s’élargir encore l’année prochaine?

Je pense qu’il va bientôt cesser d’interroger et d’intéresser. Je ne crois pas du tout à son éternité, ni même à sa longévité. J’espère seulement que ce qu’aura apporté Indignez-vous!, de même que le petit Engagez- vous!, qui en est la suite, aura trouvé une place utile, aura animé, aura mobilisé une génération, plusieurs générations peutêtre, et que cet effort se poursuivra, sous des formes différentes. Je pense qu’il va laisser des traces, qu’il ne va pas s’effacer tout à fait.

 

«J’aime penser à la mort, j’y pense avec gourmandise»

 

Vous êtes dans une forme étincelante: c’est la passion qui vous fait vivre?

Je crois en effet que, quand on a mon âge canonique, 94 ans depuis un mois, on tient mieux dans la mesure où l’on a l’impression de faire quelque chose et peut-être de faire quelque chose qui a une certaine utilité. Cela me fait naturellement du bien et me permet de tenir le coup. Et, tant que ma mémoire ne fléchit pas, tant que mes jambes ne me laissent pas tomber, j’en profite pour aller à droite et à gauche, aujourd’hui ici, demain ailleurs…

Vous êtes pleinement dans l’action. Vous n’avez aucune nostalgie du temps qui a passé?

Non, mais je crois qu’il est important de garder la mémoire de ce qu’on a vécu. J’ai fait quand même les camps de concentration pendant la Deuxième Guerre mondiale, et c’est une chose qui reste comme une espèce de responsabilité. J’ai survécu! Quand on a survécu longtemps - vous verrez cela dans quarante ans, quand vous aurez mon âge! (rire) -, on a envie de dire des choses qui sont le fruit de son expérience. C’est pour cela que je continue à me propulser à travers le monde.

Vous ne pensez jamais à la mort?

Au contraire, j’aime beaucoup penser à la mort et j’y pense avec gourmandise. La mort m’attend, j’espère qu’elle m’attend gentiment, sans trop de souffrances désagréables, mais je pense qu’il est bon de mourir, je pense qu’il est bon de mettre un terme à une vie. Une vie est heureuse lorsqu’elle approche de son terme et que l’on peut s’en aller en laissant derrière soi une vie qui vous a fait plaisir à vivre.

Vous n’êtes pas croyant?

Je crois dans la transcendance des grandes valeurs et, s’il faut donner le nom de Dieu à ces valeurs, ça ne me gêne pas. Moi, je ne leur donne pas d’autre nom que le nom d’une pensée transcendante, d’une pensée qui va au-delà de l’immédiat, au-delà de la mortalité. Je suis impressionné par des penseurs comme Spinoza, qui ne croient pas en un Dieu mais qui croient en du divin.

Vous ne croyez pas à l’éternité de la personne?

Je dirai les choses un peu autrement. Je crois que chacun d’entre nous, que tout être humain est porteur d’une vie, d’une destinée, de quelque chose qui le marque, d’une personnalité, d’une individualité, qui fait partie de l’ensemble de l’humain et qu’il apporte à l’ensemble de l’humain sa petite modeste contribution. En ce sens, je crois à une réalité globale dans laquelle chacun de nous trouve sa petite portion.