STEVE GUERDAT, MÉDAILLÉ D'OR
Signe du destin, son premier poney s’appelait Olympe. L’enfant de Bassecourt est désormais champion olympique. Une médaille d’or qui couronne une formidable saga familiale, commencée il y a plus de cinquante ans. Retour en images sur une merveilleuse épopée.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 14.08.2012

UNE FAMILLE DERRIÈRE SON CRACK

C’est une vieille dame exquise aux cheveux blancs et au sourire malicieux. Depuis sa chambre de l’hôpital de Delémont, Cécile, 90 ans, a assisté au sacre de son petit-fils devant la télévision. Quelques jours plus tôt, la grand-mère maternelle du champion olympique venait de suivre l’épreuve d’équitation par équipes quand tout a commencé à tourner dans sa tête. «Elle a dû avoir trop d’émotion», chuchote-t-on dans la famille. Dimanche, le héros est venu l’embrasser, lui glissant sa médaille d’or autour du cou. Ivre de bonheur, Cécile n’a pu retenir quelques larmes. «Durant l’épreuve individuelle, elle plantait ses ongles dans mon bras, les enfonçant à chaque obstacle», raconte l’une de ses filles.

Enfant, le petit Steve avait suivi les Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, auxquels son papa participait, dans le lit de ses parents, blotti contre sa maman avec son frère Yannick. «J’étais déjà stressée quand c’était mon mari, raconte aujourd’hui Christiane, mais avec Steve, mon fils, mon cœur battait encore plus fort!» «Moi, je faisais des sauts en même temps que le cheval», rigole Yannick, qui a suivi la victoire de son frère depuis son bureau à Delémont.

 

«Enfant, Steve tombait tout le temps de cheval!»
Yannick, son frère

 

A Bassecourt, le village où tout a commencé, on se souvient encore du petit Steve qui prenait le train tous les matins à 7 heures pour aller s’occuper des chevaux à Glovelier, au manège Bourquard. Ici, Steve le champion, c’est avant tout l’histoire d’une saga familiale. D’abord Serge, 82 ans, le grandpère, fondateur du manège – revendu il y a quelques années –, puis Philippe, 60 ans, son fils, deux participations aux Jeux olympiques, marié à Christiane, cavalière elle aussi à ses heures, puis leurs deux enfants, Yannick, 31 ans, et Steve, 30 ans. «Enfant, sur le poney, il tombait tout le temps», se souvient Yannick en rigolant. «Lui a toujours été un styliste, moi c’était d’abord la vitesse.»

 

«On est tellement heureux pour lui»
Serge et Philippe, grand-père et papa de Steve

 

Au Cheval-Blanc, rebaptisé le Cheval d’Or par les initiés, stamm des fans et amis de Steve Guerdat, l’heure est toujours à la fête. Et les regards sont déjà tournés vers Rio de Janeiro, en 2016, où l’on compte bien remettre ça. Parole de Jurassiens!

 

 


 

Nino des Buissonnets

 

SA SÉLECTION

UNE PRÉPARATION SECRÈTE

«Jusqu’à 10 ans, il ne sautait que 1 m 20, 1 m 30. Ça n’allait pas. Et puis j’ai constaté que lorsqu’on lui baissait la pression, il faisait des résultats. Il fallait donc le préparer à son rythme, pas à un rythme imposé. C’est pour cela que si j’ai rapidement pensé à lui pour les JO, je ne l’ai longtemps dit à personne: pour pouvoir l’amener tranquillement. Le risque était que l’on m’oblige à le faire beaucoup concourir pour qu’il démontre ses qualités, mais cela aurait eu l’effet contraire. Le vrai test, c’était la finale de la Coupe du monde à ’s-Hertogenbosch. Là, j’ai su qu’il était prêt pour les Jeux. J’ai annoncé mon choix et j’ai eu la chance que mon entourage me fasse confiance.»

SA CARRIÈRE

FRANCE, ALLEMAGNE, SUISSE

A 1 an et demi, Nino est vendu par le marchand Patrick Varlet au haras des Princes, dans le Pas-de-Calais (nord de la France). Il y poursuit son cycle de formation et dispute ses premières compétitions sous la selle du cavalier français Guillaume Foutrier. Début 2010, il est vendu en Allemagne au propriétaire de chevaux Manfred Marschall, qui le confie au cavalier Tim Holster. En décembre de la même année, Urs Schwarzenbach rachète Nino des Buissonnets sur les conseils de Thomas Fuchs et le confie à Steve Guerdat.

SES CARACTÉRISTIQUES

Race: selle français

Age: 11 ans

Taille: 166 cm au garrot

Poids: 556 kg

Son prix: 2 millions, selon la rumeur

Filiation: né en 2001 chez les Deroubaix, éleveurs dans le nord de la France. Fils de Kannan, considéré comme l’un des huit meilleurs pères de gagnants du monde, et d’Hermine du Prelet. Cette dernière jouit d’une très bonne génétique (souche notée 9/10). Mise à la saillie à 3 ans, elle a eu Nino à 6 ans.

SES GROOMS

Depuis dix ans, Steve peut compter sur le dévouement de sa groom, la Finlandaise Heidi Mulari (à dr.), rencontrée lorsqu’il montait les chevaux de Jan Tops aux Pays-Bas. Heidi est aidée par Mari Kankkunen, Finlandaise également. «Elles ont vraiment du mérite, souligne Steve, parce que c’est un métier difficile et souvent une vie de m… Le groom est très important pour le cheval mais également pour le cavalier. Heidi me connaît parfaitement, elle sait comment me parler, me mettre en confiance.»

SON PÈRE

Le cheval de Steve Guerdat est le fils de Kannan (photo). Né en 1992, «Kannan transmet sa force, son équilibre et un vrai mental de compétiteur» à ses descendants.

 

 


 

SON PROPRIÉTAIRE

 

«MOI, JE SUIS JUSTE YPE QUI PAIE…»

«Oh, vous savez, je suis juste le type qui paie.» Physique rondouillard, sourire débonnaire et crâne dégarni, Urs Schwarzenbach ne paie en tout cas pas de mine. A la House of Switzerland, le propriétaire de Nino des Buissonnets passe plus inaperçu que sa très chic épouse Francesca (vous voyez Candice Bergen?), une ex-Miss Australie qui sourit à ses côtés, sans doute amusée par le numéro de modestie que déploie son époux.

Fils d’un imprimeur de Küsnacht (ZH), Urs Schwarzenbach a fait fortune dans la finance. Ce bon père de famille (deux garçons, Sacha et Guy) posséderait près de 1,5 milliard de francs, mais peu lui en chaut, il reste abordable et souriant. «Steve est chez moi depuis 2007. J’ai acheté les écuries du Rütihof en 2001 mais comme je suis souvent en Angleterre, je les ai mises à disposition de ce jeune cavalier plein de talent et d’ambition.» Simple, non? A l’entendre, l’achat de Nino des Buissonnets (prix estimé: 2 millions de francs, mais il réfute) n’est pas non plus de son mérite. «C’est Thomas Fuchs qui a repéré le cheval et m’a conseillé de l’acheter. J’ai juste donné l’argent.»

Pour situer le personnage, il faut planter le décor. Les écuries du Rütihof sont nichées à Herrliberg, sur les hauteurs de Zurich. La campagne à deux pas de «Downtown Switzerland». Christoph Blocher y habite; Roger Federer va y faire construire sa villa. Sur la colline d’en face, Urs Schwarzenbach a acheté le grand hôtel Dolder, rénové pour 500 millions de francs. Il va de l’un à l’autre au-dessus du lac en hélicoptère. A Saint-Moritz, il possède aussi une villa, un hôtel et… l’aéroport. Son portefeuille comprend encore 500 km2 de terrains en Australie, un palais au Maroc, diverses fermes et propriétés, notamment sur l’île de Wight, ainsi qu’une équipe de polo et, forcément, plusieurs centaines de chevaux. Par le polo, il est devenu un proche du prince Charles et a même donné un coup de pouce financier au prince Andrew. Introduit dans la high society londonienne, il y fréquente Dustin Hoffman ou le duc de Kent. Installé en Angleterre depuis une trentaine d’années, il vit à Culham Court, une demeure sortie d’un roman de Jane Austen payée 52 millions de francs alors que les propriétaires n’en demandaient que 36. Après réflexion et pour 58 millions de plus, il a aussi acheté le village situé de l’autre côté de la rivière longeant sa propriété. Hambleden est un vrai village, avec des commerces et des maisons typiquement anglaises, qui apparaît d’ailleurs souvent au cinéma.

Dans la vie, il y a des choses qui ne s’achètent pas, comme une médaille d’or olympique. Pour tout le reste, il y a Urs Schwarzenbach.

 


 

STEVE GUERDAT

 

Si le Jurassien a gagné, c’est parce qu’il a le talent, l’ambition et l’entourage nécessaires. Mais c’est aussi un homme discret, intègre, passionné. Portrait.

 

Qu’y a-t-il de plus beau que le bonheur d’une mère dans les yeux de son fils? Happé par l’ampleur de son exploit, arraché aux siens pour répondre aux conséquences médiatiques de son nouveau statut, le champion olympique 2012 de saut d’obstacles n’eut, aux premières heures de son sacre, que le temps d’échanger un regard entre deux portes avec sa mère. Mais tout passa dans ce bref contact visuel. La joie, la fierté, le soulagement. L’amour. Entre Steve et Christiane Guerdat, nul besoin de parole. «Il est heureux, heureux, vous ne pouvez pas savoir… Quel bonheur de le voir comme ça, les yeux brillants!» Un regard mieux que des mots. Steve Guerdat, qui s’exprime parfaitement en français, allemand et anglais, n’en trouve dans aucune langue. «C’est inexplicable», constate-t-il. Il ne pleure pas. «Le bonheur ne s’exprime pas forcément dans les larmes.»

Seules les mères savent. Les autres supposent, interprètent. A la conférence de presse, on l’interroge sur son imperturbable self-control et son caractère réputé difficile. Non, Steve Guerdat n’est pas Usain Bolt. Il est comme il est. Plus timide que distant. Plus réservé qu’insensible. Dur oui, mais d’abord avec lui-même. L’équitation est pour le jeune Jurassien (30 ans) un bonheur chaque matin renouvelé, mais aussi une ascèse. Il n’a pas participé à la cérémonie d’ouverture «parce que ça faisait perdre deux jours d’entraînement» et est reparti au lendemain de sa victoire. Il ne vient pas souvent dans le Jura? «J’ai rarement beaucoup de temps et il faudrait aller rendre visite à tout le monde. Alors j’évite ou je reste chez ma mère, à Delémont.»

Il est égoïste? C’est le métier qui veut ça, pas lui, et il sait dire merci. A Genève, en 2006, il avait spontanément offert son prix – une montre de luxe – à sa groom Heidi Mulari. A Londres, il a tenu à rendre hommage à «une famille de quinze personnes récompensées à travers Nino et moi. Je sais que je ne suis pas toujours facile à vivre. Je suis donc fier d’avoir pu leur donner quelque chose en retour.» Il cite tout le monde, refuse de mettre un nom en avant plutôt qu’un autre. On lui parle de son père Philippe, 4e à Los Angeles, qui mit un terme à sa carrière pour mieux lancer la sienne alors qu’il n’avait que 14 ans, il associe immédiatement sa mère Christiane et son frère Yannick. «Je suis comme je suis, je n’ai nullement envie de jouer un rôle, de donner l’impression que j’aime tout le monde, ni d’être aimé par tout le monde, car la réalité n’est pas comme ça. On a en fait très peu de vrais amis, les seuls qui comptent. Et ceux-là, j’y tiens.»

Ceux-là ont sauté dans le premier avion sitôt la victoire connue. «On a passé la nuit ensemble, à refaire le monde dans un pub. Je me suis couché à 4 heures du matin.» Quelques petites heures de sommeil plus tard, sous Big Ben où il baigne encore dans une douce euphorie davantage que dans le champagne que nous lui proposons de répandre dans la Tamise, un couple de Français l’aborde, presque surpris de ne pas se faire éconduire. «Nous l’apprécions beaucoup, explique la femme, venue de Bordeaux. Il est élégant et l’on sent qu’il travaille beaucoup. Quand il monte, on voit qu’il est vraiment «dedans», totalement concentré. Et il a l’air très sympa, très simple, comme Roger Federer.» Plus loin, dans un pub, trois serveuses espagnoles demandent à toucher sa médaille. Il accepte volontiers, d’autant qu’il avait eu le même geste à l’aube. «Lorsque je suis rentré au village olympique, je me suis allongé sur mon lit et j’ai regardé mes SMS en caressant ma médaille. Il y en avait 400, je me suis endormi avant la fin…» Rien à voir avec la frustration de la médaille de Pékin (3e par équipes), reçue à Palexpo en novembre 2010 après le déclassement pour dopage des Norvégiens et de multiples recours. «Ça n’avait aucun goût, regrette-t-il, il n’y avait pas d’émotion. Rien. Juste une ligne sur un palmarès.»

LE CHEVAL ROI

Celle obtenue dans le cadre royal de Greenwich Park, là où la Tamise dessine un siphon sur la carte de Londres, est d’un tout autre métal, d’une tout autre saveur. Steve Guerdat est pourtant reparti dès le lendemain de sa victoire vers son Jura, ses chevaux et une vie qu’il ne voudrait changer pour rien au monde. «Je suis le plus heureux des hommes», assure-t-il. Croyant, il prie chaque soir «en reconnaissance de ce que j’ai et de ce que je vis».

Parlez-lui de ses chevaux et ses yeux s’éclairent d’un coup. Il devient dès lors intarissable, passionné, passionnant. Il faut l’entendre parler de ses chevaux. Lisez-le. Jalisca Solier: «Elle est la reine de l’écurie, super agréable, simple, mais elle mange un peu trop, il faut être attentif, et elle n’aime pas trop les autres chevaux; elle a le box du coin pour ne voir personne!» Nino: «C’est un amour en balade et je vais souvent me promener avec lui dans les forêts avoisinantes.» Ferrari: «Il est agréable à l’écurie, tout gentil.» Sydney: «Il suffit que sa couverture tombe entre ses jambes pour qu’elle devienne folle, voire dangereuse, car elle ne voit plus rien! Cela dit, je l’adore, car elle ne fait pas ça méchamment; elle a eu trois poulains et c’est peut-être l’instinct maternel qui la pousse sur ses gardes.»

 

«J’aime ma vie, la médaille ne doit rien y changer»
Steve Guerdat

 

Voilà le vrai Steve Guerdat, l’homme qui murmure à l’oreille de ses chevaux. Qui les aime plus que tout, plus que les médailles. A Londres, alors que son second sans-faute lui assurait le podium, alors qu’il aurait pu suivre le parcours de Nick Skelton au bord de la piste, il alla faire trotter Nino. «Par respect», dira-t-il. En 2007, fourvoyé par un milliardaire ukrainien qui lui offrait de bons chevaux à condition qu’il renonce à son passeport suisse, il osa dire non et prendre le risque de se retrouver à pied. Parce qu’il aime son pays, mais aussi parce que quitter le top niveau n’aurait pas fondamentalement changé sa vie. «Si j’avais dû disputer des concours de niveau national pendant cinq ou six ans, je l’aurais fait», assure-t-il.

Il n’eut pas à s’y résoudre, grâce au soutien de l’horloger et mécène Yves Piaget, qui le remit en selle en lui offrant deux cracks. «J’ai côtoyé de grands champions, notamment Ayrton Senna, explique Piaget sur le site internet du Jurassien. Des types fair-play mais qui se battent à fond. Steve est de cette trempelà.»

Le milliardaire Urs Schwarzenbach (lire encadré) a rejoint Yves Piaget et Steve Guerdat profite aujourd’hui d’une structure extrêmement coûteuse et performante autour de lui; mais fondamentalement, il reste le même qu’à 11 ans, lorsqu’il obtint sa licence avant l’âge, le même qu’à 9 ans, lorsqu’il monta pour la première fois chez Roger Bourquard à Glovelier. Il demeure ce garçon fasciné par les chevaux, qui leur parle et les comprend sans doute mieux qu’il ne le fait avec les hommes.