Le génie, le magicien, l’étoile du numérique, le Moïse en col roulé. Depuis la mort, mercredi dernier, de Steve Jobs, emporté par un cancer du pancréas, aucun qualificatif n’est assez grand. De Barack Obama à Dmitri Medvedev, de Mick Jagger à Eva Longoria, tous ont rendu hommage au fondateur d’Apple. Il y a également ces fleurs et ces bougies déposées par des anonymes devant les magasins de la société, à Londres ou à Tokyo. Jamais un patron n’avait suscité un tel culte planétaire. Mais derrière la pureté de l’icône se cache un homme complexe, secret, à la fois fervent bouddhiste et capitaliste forcené, à la vie hors du commun.
ABANDONNÉ
L’histoire de Steve Jobs commence le 24 février 1955 à San Francisco par une cassure. A sa naissance, il est abandonné par ses parents, deux jeunes étudiants fauchés, Joanne Carole Schieble, dont les origines remontent en Suisse, et Abdulfattah Jandali, un musulman syrien venu étudier les sciences politiques. Le bébé sera ensuite rejeté par une première famille d’accueil qui préférait une fille. Mais comme pour se racheter, le destin va confier le petit Steve à Paul et Clara Jobs, un couple modeste, lui machiniste, elle employée de bureau, qui va lui offrir un foyer chaleureux. «J’ai eu de la chance, confiera-t-il en 1997. J’espère être un père aussi bon envers mes enfants que mon père l’a été.» Ancien soldat de Patton, fou de bricolage, Paul Jobs passera des heures avec son fils à réparer de vieilles voitures et l’initiera à l’électronique. En 1960, la famille déménage à Mountain View, au coeur de ce qui deviendra la Silicon Valley.
«Il est devenu immodéré, une sorte de missionnaire dévoué à la cause du micro-ordinateur»
Dan Kottke, ami et compagnon de voyage en Inde
La vallée est alors recouverte d’abricotiers et de pruniers. Steve Jobs y passe une enfance solitaire et dissipée. Le garçon n’est pas fait pour l’école, où il sème la pagaille plus souvent qu’à son tour. Son fait de gloire: un lâcher de serpents en pleine classe. Il préfère apprendre par coeur les paroles des chansons de Bob Dylan et réparer de vieilles chaînes stéréo qu’il revend. Steve Jobs ne sera pas davantage épanoui à l’université, qu’il quittera au bout de six mois. Sans le sou, il dort sur le sol chez des amis, récupère la consigne des bouteilles et profite des repas gratuits au temple de Hare Krishna. Il se passionne pour la calligraphie (ce qui l’inspirera plus tard pour diversifier les polices de caractères) et les philosophies orientales. Steve Jobs devient végétarien, voire fruitarien (fruits et petites graines) et s’impose de longs jeûnes. Un régime qu’il suivra toute sa vie, entre soupe de lentilles et carottes râpées sans sauce.
Dans l’arrière-cour de sa maison de Palo Alto, il fera planter un verger.
Cette ascèse – ponctuée çà et là de quelques sushis ou de son smoothie préféré, le Strawberry Blonde (pomme/fraise/banane) – sera encore renforcée par un long voyage initiatique en Inde. Agé de 19 ans, en quête de spiritualité, il réalise le rêve de tout beatnik, assister à la Kumbha Mela sur les bords du Gange, la plus grande cérémonie religieuse du monde. Il se rase le crâne, visite plusieurs ashrams, s’essaie au LSD – «l’une des expériences les plus marquantes de ma vie». De retour en Californie, le jeune homme séjourne dans une communauté hippie, engage un détective privé pour retrouver ses parents biologiques (il découvre l’existence d’une soeur cadette, Mona Simpson, future romancière de renom). Il se cherche. Jusqu’à l’acte fondateur de sa vie, ce désormais fameux 1er avril 1976, où il fonde Apple, avec son ami d’enfance Steve Wozniak, dans le garage familial. Sa mère Clara fait office de secrétaire.
La société prend rapidement de l’ampleur. Le 12 décembre 1980, elle fait une entrée fracassante en Bourse.
En fin de journée, la fortune de Steve Jobs est estimée à 165 millions de dollars. Il a 25 ans. Pour fêter ce succès, David Rockefeller invite l’équipe d’Apple chez lui. Les ingénieurs en profitent pour recouvrir les toilettes de stickers à l’estampille de la pomme, suscitant l’ire du milliardaire. C’est peu dire que dans le monde des affaires d’avant la révolution internet le jeune Californien détonne avec son look hippie, ses jeans et ses pieds nus. Son bureau n’est qu’un capharnaüm rempli d’appareils qu’il a démontés. Mais ses proches ne sont pas dupes. Steve Jobs est comme transformé. «Il est devenu immodéré, une sorte de missionnaire dévoué à la cause du microordinateur», témoignera son ami Dan Kottke. Sa soeur Mona Simpson le décrit dans l’un de ses romans comme drogué de travail et narcissique.
VIRÉ DE SA BOÎTE
Le jeune prodige se laisse enivrer par le succès. Il a une aventure avec l’actrice Diane Keaton, sort avec la chanteuse Joan Baez, l’ex de Dylan. Malgré un test de paternité, il s’entête à ne pas reconnaître Lisa, la fille qu’il a eue avec son ex, Chris-Ann Brennan. Il refuse d’aider la mère et l’enfant alors à l’assistance sociale. Steve Jobs se consacre à son oeuvre. En 1984, le Macintosh est présenté à la télévision via une pub grandiose réalisée par Ridley Scott et diffusée durant la finale du Superbowl. Trop cher, l’ordinateur est un échec. Aussi visionnaire qu’ingérable, le patron finira par être renvoyé de sa propre boîte en 1985. «Ma raison d’être n’existait plus, racontera-t-il. J’étais en miettes.» Il s’ensuit une traversée du désert de dix ans où Steve Jobs fonde la société NeXT (qui ne décollera jamais) et les studios d’animation Pixar (qui attendront 1995 pour exploser avec Toy Story). Côté privé, l’homme reconnaît enfin sa fille Lisa. En 1991, lors d’une cérémonie au Yosemite Park menée par un moine bouddhiste japonais, il épouse Laurene Powell, une ancienne de la banque Merrill Lynch. Ils auront trois enfants: Reed Paul (1991), Erin Sienna (1995) et Eve (1998).
«Si vous vivez chaque jour comme le dernier, un jour, vous aurez raison»
Steve Jobs
En 1996, c’est la surprise, totale: le fils prodigue retrouve sa place à la tête d’Apple, en quasi-faillite. C’est l’heure de la renaissance. Plus génial, plus tyrannique que jamais, il accumule une incroyable série de succès avec l’iMac, l’iPod, l’iPhone et l’iPad. Il mène ses employés comme une armée, transforme la présentation de ses produits en prêche. La presse américaine le critique pour ne pas utiliser sa fortune à des fins philanthropiques, comme Warren Buffet ou Bill Gates. Qu’importe, il n’est pas là pour faire le bien, mais pour réinventer le futur. Une anecdote illustre ce personnage toujours à contre-courant: Steve Jobs a toujours refusé de mettre une plaque d’immatriculation à sa voiture. La police n’osera jamais rien lui dire.
Le dernier chapitre de l’histoire de Steve Jobs débute en automne 2003, lorsque, au cours d’un check-up de routine, son médecin lui diagnostique un cancer du pancréas. A la stupéfaction de son entourage, il refuse tout traitement, préférant se soigner au moyen d’un régime végétarien. Il acceptera finalement de se faire opérer, le 31 juillet 2004. Depuis, il n’a cessé de se battre contre la maladie, aimant répéter cette citation qui l’a guidé depuis l’âge de 17 ans: «Si vous vivez chaque jour comme s’il était le dernier, vous finirez un jour par avoir raison.»
LE TÉMOIGNAGE
«IL Y AVAIT CHEZ LUI UNE TELLE INTENSITÉ»
Fondateur de Logitech, le Vaudois Daniel Borel a côtoyé Steve Jobs. Il en retient sa passion extrême.
«Je me souviens en particulier d’un téléphone en octobre 1997. Steve était de nouveau à la tête d’Apple. Il m’a raconté comment il allait réinventer les ordinateurs ludiques avec le lancement de l’iMac. Il y avait une telle intensité, un tel désir de changer le monde. Parler avec lui, c’était comme écouter du gospel. Il y avait quelque chose de religieux. Pour Steve, il n’y avait qu’une seule manière de voir, de faire, de penser. C’était presque un dogme. Soit on adhérait, soit on partait. Sa dureté était une déclinaison de cette passion. L’homme avait une vision extrêmement forte: la technologie accessible au commun des mortels. On pourrait ainsi le comparer à un Graham Bell ou à un Thomas Edison. Il a placé le consommateur au centre de sa réflexion pour amener le monde numérique à la portée de tous avec des produits simples et intuitifs. C’était un pari unique. Il a eu raison. Depuis le Macintosh, il y a eu un culte autour d’Apple. Steve Jobs en était le maître.»