Sa vie, c’était la route, le rock. Fan de Harley-Davidson, le Tessinois Steve Lee, 47 ans, chanteur du groupe Gotthard, rêvait d’une épopée à bécane façon Easy Rider, aux Etats-Unis. Des miles et des miles de bitume à avaler, sa copine blottie derrière lui. Cette fameuse virée de quinze jours en Harley, il l’avait plusieurs fois repoussée, faute de temps, jusqu’à ce début d’octobre. Il ne pouvait imaginer l’issue tragique de cette chevauchée fantastique.
Arrivés le dimanche 3 octobre à Los Angeles, Steve et ses vingt potes, parmi lesquels sa compagne Brigitte, ont d’abord remonté, en horde, l’autoroute Interstate 15 jusqu’à Las Vegas, à travers la vallée de la Mort. Mardi 5 octobre, ils approchent de la ville de Mesquite quand l’orage les surprend. Ils s’arrêtent sur la bande d’arrêt d’urgence, afin d’enfiler leurs combinaisons de pluie. Les Harley sont alignées quand soudain, Edwin Zuck, chauffeur poids lourd de 27 ans, venu de l’Illinois, perd la maîtrise de son véhicule. Sa remorque dérape sur la chaussée glissante et vient percuter plusieurs motos, dont celle de Steve Lee, qui le tue sur le coup. Un accident stupide.
Un artiste attachant
«Steve rêvait des Etats-Unis. Il a fini sa vie là-bas», confie, la voix brisée par l’émotion, Marco Antognini, premier manager de Gotthard, l’homme sans lequel le groupe tessinois n’aurait jamais éclos. Anéanti, Marco est parti se changer les idées au Cap-d’Agde. «Steve, c’était la voix et le cœur», souligne-t-il. «L’un des chanteurs les plus doués du monde», renchérit Patrick Aeby, ex-responsable de la maison de disques BMG-Ariola en Suisse romande et ancien batteur du groupe Krokus. Un artiste aussi attachant que fin d’esprit. Le contraire du rocker rebelle, toxico et coureur de groupies.
«C’était le Federer du rock», affirme pour sa part Michael Drieberg, patron de Live Music Productions. Elégant, courtois, généreux, pétri de culture, le garçon était aussi d’une rare humilité. «Un gentleman rocker», résume Claude Baumann, qui accueillit Gotthard chez BMG-Ariola. Marco Antognini approuve: «Imaginez que, malgré la gloire et les centaines de milliers d’albums vendus, c’est lui qui disait merci aux fans lors des séances de dédicace!»
Peur du public
Né Stefan Alois Lee à Horgen (ZH), de père britannique et de mère suisse, Steve aura sa vie durant œuvré en orfèvre – son premier métier. Il s’épanouit à Porza, au Tessin, où il avait repris la maison de ses parents, Carlo et Doris, exilés sous le soleil d’Alicante (Espagne). Fou de musique, ses premiers groupes ont pour noms Cromo, Trouble, Forsale. «Il était tétanisé à l’idée de chanter en public», confie Marco Antognini. Il devient donc batteur, puis choriste.
Au tournant des nineties, le groupe phare tessinois, c’est Krak, emmené par le talentueux et hirsute guitariste Leo Leoni, qui rêve d’embaucher le réservé Steve. Marco Antognini va l’y aider. Venu de l’hôtellerie, ce dernier travaille dans l’immobilier au Tessin et sort avec la sœur de Leo. Subjugué par le grain de voix de Steve Lee, Marco plaque tout et s’improvise manager. «J’avais un peu d’argent, raconte-t-il, j’ai parié sur Krak. On est partis enregistrer à Los Angeles.»
Enfant du rock, il aimait la route et cultivait l’amitié
En Californie, le groupe se résout à changer de nom. «Le crack faisait des ravages à L.A. L’analogie était suicidaire, poursuit Marco. De retour au Tessin, Leo, excédé, a suggéré Gottardo qui, sur le conseil du producteur Chris von Rohr (ex-Krokus), est devenu Gotthard, en référence au hard rock, au col, mais aussi parce que, prononcé Get Hard, cela signifiait bander!»
La voix rauque et bluesy de Steve fait l’unanimité. Son hypersensibilité transparaît dans ses textes. «Il m’avait confié qu’à l’âge de 5 ans il avait un copain qui portait autour du cou les clés de chez lui, se souvient Marco. Il souffrait pour ce môme qui n’était pas attendu. Il en a fait une chanson.»
Son talent est tel qu’il fait naître la suspicion. En quête d’un contrat d’artiste pour Gotthard, Marco Antognini envoie une démo à BMG-Ariola, l’ancien label de Krokus. «La maison mère était en Allemagne, se rappelle t-il. Ils ont dépêché des gars à Lugano, histoire de vérifier que la voix de Steve n’était pas trafiquée et qu’ils n’avaient pas affaire à des drogués!» Le contrat est signé fin 1991.
Records de ventes
L’ascension sera fulgurante, sauf, bizarrement, en Suisse romande. «Couleur 3 n’a jamais joué le jeu, dénonce Claude Baumann, qui travaillait pour BMG-Ariola. Paléo a traîné les pieds… Mais Steve y croyait, et ça a fini par marcher ici aussi!» Vertige des chiffres: onze albums classés numéro un des ventes en Suisse, deux millions d’exemplaires écoulés. Des concerts en ouverture d’AC/DC, d’Aerosmith, de Bryan Adams, des Rolling Stones. Impressionnant.
La voix de Steve Lee est entrée au panthéon du rock. En février 1997, la cantatrice Montserrat Caballé enregistre avec lui, à Londres, le duo One Life One Soul. Elle l’a adopté, comme Freddie Mercury en 1992!
«Steve roulait beaucoup en Harley, rien à voir avec un plan à la Johnny!»
Patrick Aeby, ex-batteur de Krokus
Steve, lui, n’a pas d’enfants. Il a été marié une fois − une erreur de jeunesse − et n’a rencontré l’amour de sa vie, l’ex-Miss Suisse 1981 Brigitte Voss-Balzarini, qu’en 2002. Brigitte a un an de plus que lui. Portée sur les médecines douces, la diététique, elle est aussi la mère d’Isabelle (15 ans), que Steve élève comme sa fille.
A Porza (TI), village du regretté Clay Regazzoni, Steve Lee mène une existence zen. A la défonce, il préfère le sport, la voile notamment. Très casanier, il reçoit souvent sa sœur Karin, son frère Tomaso, ce dernier habitant en Espagne. «Il adorait cuisiner pour ses amis, des plats japonais ou thaïlandais», précise Marco Antognini.
Steve voue une passion à l’Extrême-Orient et à la culture des bonsaïs − il en possède une vingtaine −, découverte lors de son premier voyage au Japon en 1990. «C’est de la sculpture vivante», confie-t-il, enthousiaste, à L’illustré, en marge d’un concert de Gotthard à Tokyo, en mars 2001.
Tout yin a son yang. Si Steve Lee goûte le calme et le silence qui président à l’entretien de ses précieux bonsaïs, il aime tout autant le bruit et la fureur des Harley-Davidson.
Bien avant d’effectuer son dernier voyage aux Etats-Unis, le rocker a gagné ses galons de motard. «Steve roulait beaucoup en Harley, souligne Patrick Aeby, rien à voir avec un plan à la Johnny!» Il ne se prenait pas non plus pour un aigle de la route. Marco confirme: «Il n’avait aucune attirance pour la vitesse.»
Un accident déjà en août dernier
Le 7 août dernier, de retour de vacances en Sicile, il était sorti indemne d’un monstre accident de voiture survenu près de Florence, tandis que son amie était blessée. Il aura moins de chance en bécane, le 5 octobre, aux confins du Nevada… Spectatrice impuissante du drame, Brigitte a fait incinérer le corps de son compagnon à Las Vegas. Elle devait rapatrier l’urne funéraire lundi en Suisse.
Gotthard se retrouve muet, privé de sa voix d’or. Steve Lee n’aura pas l’occasion d’enregistrer, comme prévu, un premier album solo l’an prochain, pas plus qu’il ne se produira aux côtés d’un orchestre symphonique dans le cadre de Rock Meets Classic, en janvier à l’Arena, ni au Festival de Montreux, comme le regrette Claude Nobs.
Sur le site officiel de Gotthard, le gentleman rocker avait indiqué, à la case «devise»: «Jouis de chaque jour comme si c’était le dernier.» A en croire sa compagne, «Steve n’avait jamais semblé aussi heureux que durant les derniers jours» précédant sa mort. Qui sait si, s’élevant vers le paradis des rock stars, il n’a pas entendu Highway to Hell (Autoroute vers l’enfer) d’AC/DC?