La terrasse du Café du Simplon, sous la gare de Lausanne. Andres Andrekson, alias Stress, a commandé une salade au poulet. L’artiste est prêt à se mettre à table, au propre comme au figuré.
Après vos soucis dorsaux et votre séparation d’avec Melanie Winiger, Renaissance II marquetil une petite revanche sur le destin?
Oui. Je pense surtout que c’est mon meilleur album. On était arrivé au bout d’un truc avec l’album précédent, Des pions, des rois et des fous, qui contenait beaucoup trop de négativité gratuite. Or, amener de la lourdeur aux gens, compte tenu du contexte social actuel, ce n’est pas le job d’un artiste. Il faut au contraire que chacun puisse s’évader à travers la musique et prendre un grand bol d’air.
Reconnaissez qu’en proposant quelque chose de très différent, musicalement, plein de pop, de dance et d’effets sonores, vous risquez de décontenancer vos fans...
Non, je ne crois pas. Si j’avais fait un album de hip-hop pur et dur, cela aurait été un suicide artistique. Cela serait revenu à faire le cinquième album d’affilée avec les mêmes formules.
On dit qu’un artiste qui traverse des moments difficiles est plus inspiré. Est-ce votre cas?
Ouais, je suis bien meilleur quand je vis des choses compliquées. Cet album en est la preuve.
Vous avez su tirer profit de l’énergie négative qui vous entourait?
Oui, complètement.
Vous auriez pu évoquer vos tracas sentimentaux, comme vous l’aviez fait sur l’album 25.07.03. Pourquoi ne pas l’avoir fait?
Parce que je ne veux plus m’enfermer dans ce truc tristounet. Exploiter la douleur se révèle efficace quand elle est là, que ça vous fait mal et que vous êtes sincère, mais quand j’écoute les rappeurs français, par exemple, j’ai vraiment l’impression qu’ils ne font que se plaindre... C’est ce qui tue le rap français. Je suis convaincu que les gens n’ont pas besoin d’un truc qui les plombe.
Pourquoi ce choix d’un tableau représentant la bataille de Sempach sur la pochette?
Parce que c’est artistiquement juste. Parce que l’idée sous-jacente est une idée forte et que cette image symbolise quelque chose de la Suisse. On l’a retravaillée, on se l’est réappropriée. Mon rôle à moi, c’est d’oser. On fait ainsi passer l’idée de se battre pour ce qu’on croit. Le côté neutre et timide du Suisse n’osant pas dire ce qu’il pense ne correspond plus aux gens de ma génération. C’est terminé. Quand on songe que, ces 150 dernières années, les Suisses n’ont rien voulu savoir, je trouve épatant qu’aujourd’hui on retrouve chez les jeunes l’attitude que Winkelried a pu avoir à Sempach en 1386.
La scène de bataille figurant sur la pochette n’est-elle pas en total décalage avec le contenu plutôt joyeux de Renaissance II?
Non, parce que l’idée maîtresse, c’est d’aller prendre la vie qui nous est due. Il ne s’agit pas de bataille au sens guerrier, mais bien de volonté, d’ambition.
Cet album a-t-il été finalisé en pleine déchirure sentimentale?
Oui, absolument, même si cela n’a pas eu de véritable impact sur l’écriture. Tout s’est produit alors que j’en étais au mixage. Un seul morceau, peut-être, Fuck Stress, a été influencé par les circonstances de ma vie privée.
Auparavant, jusqu’à quel point vos problèmes de dos vous ont-ils obligé à vous remettre en question?
Au point de me dire que tout pourrait s’arrêter.
En êtes-vous arrivé à imaginer votre propre reconversion?
Non, je ne suis pas allé si loin. J’étais tellement dans la douleur que je ne réfléchissais plus. Je ne demandais qu’une chose: que la douleur s’arrête. J’étais incapable de me projeter dans l’avenir.
Pourquoi avoir renoncé à une opération?
Pour éviter d’avoir à recommencer au bout de deux ans. A l’origine de ma hernie discale, il y avait des raisons bien précises. En me faisant opérer, j’aurais guéri les symptômes, pas les causes. Cela ne m’aurait rien appris.
Etiez-vous physiquement mal préparé pour la scène?
Non, pas du tout. Si j’ai eu ces pépins de santé, c’est à cause de la pression et de la tension que je me suis imposées sur le dernier album. Je ne me suis pas niqué le dos sur scène. Je me suis niqué le corps avec toutes les pressions, les soucis et les problèmes, le stress aussi. J’étais entré dans un processus sournois. Pour atteindre mes objectifs, je ne faisais que pousser, j’étais constamment vénère. En forçant, je me suis brisé de l’intérieur...
Comment vous êtes-vous soigné?
J’ai tout essayé... En fin de compte, grâce au yoga, je me suis remis en question, profondément. J’ai repensé ma façon d’être et de vivre.
Avec le succès, l’argent et votre vie de couple auprès de Melanie Winiger, ne vous êtes-vous pas embourgeoisé?
(Agacé.) Mais franchement... Parlons-en de ma vie de couple! Rien n’est jamais acquis, la preuve! Je le sais mieux que personne. Je ne pense pas mériter pour autant qu’on m’accuse de m’être embourgeoisé... Je me rends parfaitement compte que j’ai une situation privilégiée, mais au moins, j’essaie d’en faire quelque chose. Pour moi, l’argent est un moyen de réaliser ce que j’ai en tête, comme de produire et d’aider de jeunes artistes, à l’image de Karolyn, qui chante sur mon disque, ou de voyager. Ce n’est pas une fin en soi.
Cet été, on vous a vu dans de nombreuses campagnes publicitaires. Avez-vous d’autres motivations que l’argent?
Absolument. Bear Inc. et Stress by Navyboot (SBNB), par exemple, sont des projets créatifs.
Idem pour Mini Cooper, Métro Boutique et Nike?
Mais je ne fais pas de campagne pour Nike. Ce sont des partenaires avec lesquels je travaille depuis dix ans. J’aime les chaussures et ils m’en filent, c’est tout. Je n’ai signé aucun contrat. Mais permettez-moi de revenir à Bear Inc. ou SBNB. Ces projets-là, je les ai faits pour des raisons artistiques. Je construis quelque chose à partir de rien, j’imagine, je concrétise. C’est mon job. Depuis toujours. A l’inverse, on m’a récemment proposé de faire une campagne de pub pour des bonbons... Le cachet était sympa, mais moi, je fais quoi là-dedans? Je prête mon image et c’est tout. C’est nul. J’ai refusé.
Qu’en est-il de votre relation avec Coop?
Je n’ai aucun deal avec Coop. Je n’en ai jamais eu et je n’en aurai jamais. Coop m’a confié un mandat pour faire un morceau et ça a donné On n’a qu’une Terre, puis C’est réel. Voilà tout. Les journalistes pensent que je le fais pour le fric, mais ils ont tort.
N’est-il pas paradoxal qu’un défenseur de l’environnement comme vous fasse de la pub pour Mini Cooper et s’exhibe au Salon de l’auto?
Pas du tout. Mais qu’est-ce que vous croyez? Qu’on va pouvoir se passer de voitures? Il est normal qu’on essaie de m’épingler à ce sujet, mais je suis cohérent. Est-ce qu’on peut changer notre société, basée sur la mobilité? Non. L’information, les personnes, tout passe par la mobilité. Du coup, moi, je plaide pour une mobilité intelligente. Je me déplace avec une petite voiture. Je ne roule pas en Hummer! Et pour mes déplacements longue distance, je m’efforce de prendre le train. J’agis avec cohérence. Dire «la voiture, c’est de la merde» ne fait pas avancer les choses. Je suis plus efficace au Salon.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet de timbre de la Poste?
L’idée de le faire juste pour la gloire, sans cachet à la clé, et l’aspect créatif.
Auriez-vous accepté de mettre simplement votre visage sur un timbre?
La question ne s’est pas posée, mais j’aurais trouvé ça un peu ridicule. Ma tronche ne mérite pas un tel honneur.
On pense généralement que les rappeurs sont de grands bavards insolents, pourtant vous ne vous livrez pas volontiers. Une manière de vous protéger?
Je préfère écouter, mais si je suis super honnête avec moi-même, je trouve que je parle déjà trop... Ma psychologue estime que j’ai un vrai problème, parce que j’ai en moi cette référence qui fait que si je dis un truc, ça m’engage. Je dois le faire.
Au moins, vous n’êtes l’esclave de personne...
Si, de mes idées.
Renaissance II, Stress, Universal Music. Stress en concert le 20 janvier 2012 à Fri-Son, à Fribourg, puis le 16 mars 2012 à la salle Métropole, à Lausanne. Infos et réservations sur www.stressmusic.com