De longs cheveux blonds, des yeux soigneusement fardés, d’élégantes toilettes. Autant les sourcils broussailleux, le collier de barbe et les yeux perçants de Nicolas Hayek étaient familiers de tout Suisse qui se respecte, autant le visage de sa fille Nayla demeure inconnu du public helvétique. Quelques images, de rares apparitions publiques liées à la promotion de marques de Swatch Group et pour ainsi dire aucune interview. Pourtant, c’est elle qui, à l’unanimité du conseil, a été nommée présidente du groupe. Une surprise, même en Suisse alémanique où elle réside, puisque le magazine économique Bilanz annonçait encore la veille que son frère Nick cumulerait les rôles de directeur général et de président du conseil d’administration. Comme un dernier pied de nez, le Vieux, comme certains le surnommaient au sein de l’entreprise, a encore réussi à étonner son monde.
Pourtant, il avait déjà en substance annoncé cette nomination. «J’ai une fille, Nayla, qui fait un travail formidable, notamment avec la marque Tiffany, au Moyen-Orient, en Inde, et les journalistes n’en parlent pas! Elle est aussi vice-présidente du groupe, ce qui me paraît être un indicateur significatif…» disait-il en mars dernier à la Tribune de Genève. Il s’en était même ouvert quelque temps auparavant à son conseil d’administration.
«C’est vrai, il nous avait parlé de sa volonté de voir Nayla lui succéder à l’occasion d’une séance, il y a quelque temps», se souvient Claude Nicollier. L’ancien astronaute siège depuis cinq ans au conseil d’administration du groupe. «J’y ai toujours vu Nayla Hayek. Elle m’y est apparue très clairvoyante et dotée de qualités de leader indéniables. On peut dire que cela fait beaucoup de Hayek à la tête du groupe, c’est juste, mais il faut remarquer que ce sont des gens qui tiennent une ligne très claire et très ferme. Ce qui m’a toujours impressionné, outre le succès professionnel, ce sont les qualités morales et éthiques de ce groupe. Il est également très intéressant de voir comme le frère et la sœur travaillent bien ensemble. Je suis certain que ce choix unanime du conseil est un gage de continuité et de succès pour l’entreprise.»
AU CONSEIL D’ADMINISTRATION DEPUIS 1995
Nayla est la fille de Nicolas et Marianne Hayek, la grande sœur de Nick. Agée de 59 ans, elle siège depuis quinze ans au conseil d’administration de Swatch Group. En mars dernier, elle avait même été élevée à la vice-présidence. Responsable de la filiale au Moyen-Orient et en Inde, elle a aussi pris la direction opérationnelle de Tiffany Watches lors de sa constitution en 2008 et représente Swatch chez Rivoli Investements, une société basée à Dubaï, spécialisée dans le luxe. Des expériences qui, apparemment, parlent pour elle. «Oui, mais j’ai tout de même été surpris par sa nomination, avoue Jürg Wegelin – ce journaliste économique est l’auteur, en 2009, de Mister Swatch, une biographie non autorisée de Nicolas Hayek -, car dans l’organisation du groupe les responsables de région sont moins importants que les responsables de marque.
«Mon père est un génie. Il est unique»
Nayla Hayek
Et, malgré tout, Tiffany Watches, qu’elle dirige, est beaucoup moins stratégique que Swatch, par exemple, géré par Arlette-Elsa Emch.» Pour lui, cette nomination tient avant tout à la volonté de Hayek senior de placer la famille aux postes clés. «Cela a toujours été important pour lui qu’il y ait un bon climat, une bonne entente dans la famille, que tout le monde soit content», poursuit le Bernois.
MON PÈRE, CE HÉROS
De la personnalité de Nayla Hayek ne filtre que peu de choses. Elle avait en tout cas un amour et une fascination réelle pour son père. «Il a un charisme incroyable, disait-elle en 2006 à l’Aargauer Zeitung lors de l’une de ses très rares interviews. Pour moi, c’est un génie. Il est unique, personne ne peut le remplacer et, si l’on doit le faire un jour, cela ne pourra être qu’à travers plusieurs personnes.» La remarque prend des airs de prophétie à l’heure où son frère est directeur général, elle présidente du conseil d’administration et où son propre fils, Marc Alexander, déjà directeur de la marque Blancpain, pourrait également reprendre la direction de Breguet, dont s’occupait encore personnellement Nicolas Hayek.
MÈRE À 20 ANS
Nalya a été mère très jeune, 20 ans à peine, de Marc Alexander, issu de son court mariage avec l’Argovien Roland Weber. Ce sont essentiellement les grands-parents qui ont élevé Marc. «Mes parents ont divorcé très tôt, quand j’avais 3 ans, a raconté le patron de Blancpain à la Weltwoche l’an dernier. J’ai grandi dans la famille de ma mère; c’est pour cela que, à l’âge de 11 ans, j’ai demandé à mon père de porter le nom de Hayek.» En fait, mère et fils sont très complices. Marc considère son oncle Nick, de 17 ans son aîné et avec qui il a partagé un appartement à Zurich, comme son grand frère, sa mère comme une copine. «On était un peu la bande des trois, et c’est resté comme ça aujourd’hui», dit-il.
«Nicolas Hayek nous avait parlé de sa volonté de voir Nayla lui succéder»
Claude Nicollier, membre du CA de Swatch Group
Si Nayla a rêvé d’études d’égyptologie, elle a surtout développé une vraie passion pour les chevaux. C’est sur un poney acheté elle-même - «il n’y a pas de cadeaux dans la vie», lui avait dit son père - qu’elle a appris à monter, raconte le magazine Finanz und Wirtschaft. La jeune femme a fait du saut d’obstacles avant de se consacrer à l’élevage de pur-sang arabes. Elle a aussi fonctionné comme juge international dans les compétitions de la World Arabian Horse Organisation, a été très active dans la société suisse d’élevage pour les chevaux arabes. «Elle a été pendant douze ans présidente, explique son secrétaire, Didier Thiévent. Mais elle a arrêté il y a six ans, elle n’avait plus assez de temps. Elle n’est plus non plus active comme juge.»
DISCRÈTE MÊME DANS SA PASSION
A Schleinikon, dans la campagne zurichoise où elle réside, elle possède un élevage avec une cinquantaine de chevaux. C’est une ancienne ferme de l’Expo 64 démontée et reconstruite dans ce paisible village de 700 âmes. En fait, l’élevage de la famille Hayek qu’elle a ensuite développé. «Tout le monde la connaît ici, bien sûr, remarque le conseiller communal Vladimir Hrdlicka, mais elle est discrète. Vous savez, ici chacun vit sa vie. Que voulezvous que des paysans du coin aient à voir avec une industrielle régulièrement à l’étranger? Chacun s’occupe de ses affaires.»
Discrète, Nayla Hayek l’est même dans sa passion. Les magazines hippiques qui auraient souhaité l’entendre ont régulièrement dû déchanter. «Elle est sympa, gentille avec tout le monde, pas arrogante, mais elle sait aussi très bien ce qu’elle se veut», observe un spécialiste du monde équestre. Introduite dans le milieu, elle tisse des relations qui sont aussi utiles à la marche du commerce. «En 1992, elle a cédé un pur-sang arabe nommé opportunément Omega Massoud au ministre de l’Economie allemand Jürgen Möllemann pour que ce dernier puisse en faire cadeau à la cour de Riyad», raconte Jürg Wegelin. Elle parle arabe aussi et sait traiter avec le monde musulman, elle passe plusieurs mois par an au Moyen-Orient.
En Suisse, il n’y a guère qu’au CSIO de Saint-Gall, dont Longines est le sponsor principal depuis des années, qu’on la voit aux côtés de Hans-Rudolf Merz ou de la cavalière Christina Liebherr. La nouvelle présidente de Swatch Group a une furieuse tendance à fuir les médias. Une discrétion à ne pas confondre avec de la passivité, estime Alain Delamuraz, vice-président de Blancpain. «Comme beaucoup de gens qui ont un patronyme célèbre - et je suis bien placé pour le savoir -, elle conserve une certaine réserve au premier abord. Mais elle n’est pas du tout passive, elle a la même poigne, sait être aussi incisive et faire preuve du même franc-parler que son père. Ces dernières années, c’est d’ailleurs probablement elle qui en était le plus proche. Elle est exigeante, c’est de famille, mais une fois qu’elle accorde sa confiance on peut compter dessus.»
Discrète ou pas et qu’elle le souhaite ou non, désormais à la tête de l’empire Swatch Group, Nayla s’est aujourd’hui fait un prénom.
Ils sont venus dire adieu au «patron»
Mille cinq cents personnes, dont George Clooney, ont rendu hommage à Nicolas Hayek samedi à Berne.
Marc Hayek peine encore à s’en rendre compte. «On s’attend toujours à ce qu’il réapparaisse pour réorganiser quelque chose», confie le petit-fils de Nicolas Hayek. Emu, le patron de Blancpain ajoute: «Au Swatch Group, nous réaliserons encore de magnifiques choses. Mais nous nous rendrons alors compte que les graines de ces succès auront été plantées par mon grand-père.»
Il est 15 h 30, ce samedi après-midi. La terrasse du Kursaal de Berne est bondée. La cérémonie en hommage à Nicolas Hayek, qui a réuni 1500 personnes, vient de se terminer. Des dizaines parmi elles attendent pour présenter leurs condoléances à la famille. Dont l’astronaute Claude Nicollier: «Je me souviens de nos discussions passionnées sur l’origine de l’univers. C’est un aspect peu connu de Nicolas Hayek, sa connaissance et sa curiosité scientifiques.»
Certains, à l’image de George Clooney, ont déjà quitté les lieux. Discret, l’ambassadeur d’Omega, s’est rapidement volatilisé, pour le plus grand désarroi des photographes massés à l’entrée du Kursaal.
Ils n’ont pas été autorisés à pénétrer dans le bâtiment, afin de préserver la solennité de la cérémonie et la tranquillité des personnalités présentes: Doris Leuthard, présidente de la Confédération, Jacques Rogge, président du CIO, Josef Ackermann, président de la Deutsche Bank, les patrons de Chopard ou de Lindt & Sprüngli, des conseillers d’Etat, le maire de Bienne, Hans Stöckli, notamment.
Mais il y a aussi tous ces anonymes, employés du plus grand horloger du monde, comme cette équipe de la société Universo, à La Chaux-de-Fonds, venue en train deux heures à l’avance pour être sûre d’avoir de la place et qui confie avec simplicité et respect: «Nous devions venir dire adieu au patron.»