Il était une fois une princesse et un jeune homme du peuple qui tombèrent amoureux. Le 19 juin dernier, Victoria Ingrid Alice Désirée, 32 ans, l’aînée des trois enfants du roi Carl XVI Gustaf et de la reine Silvia, a ainsi épousé Daniel, 36 ans, professeur de gymnastique et propriétaire de fitness. Il a fallu neuf ans au fils d’Olle et d’Eva Westling, fonctionnaires dans une petite ville à 220 kilomètres de la capitale, pour convaincre son beau-père. Mais la récompense était à la mesure du combat et, aujourd’hui, Daniel a fait sienne Victoria. Ce conte de fées moderne se passe en Suède, pays des boulettes de rennes et des traditions vikings, devenu depuis lors royaume de l’amour.
L’aéroport a été rebaptisé Official Love Airport. Les vitrines des magasins de Gamlastan, la vieille ville de Stockholm, sont couvertes de tulle, les boutiques de souvenirs débordent d’assiettes, de tasses ou d’aimants à l’effigie des mariés. Ikea, partenaire officiel de la fête, a lancé une collection particulière et des oriflammes bleu et jaune flottent sur les bâtiments du centre. Même les toilettes publiques sont signalées par des cœurs.
UN MARIAGE EN OR
Pour préparer «les noces les plus fastueuses depuis celles de Charles et de Diana en 1981», selon les spécialistes du gotha, les Suédois ont dû aligner les couronnes. Le «mariage du siècle» a coûté 14 500 000 francs. Le musée économique de la ville, qui a monté une exposition sur le sujet, estime qu’un mariage moyen en Suède coûte 7800 francs et rappelle, à titre de comparaison, que le mariage du prince Frederik de Danemark et de sa femme, Mary Donaldson, n’a coûté «que» 3 700 000 francs. Pis, le roi de Suède n’aurait payé que 10% de cette colossale ardoise, laissant à l’Etat, et donc aux contribuables, la charge du reste. Bien sûr, la Fédération de commerce suédoise espère que la vente des souvenirs et l’activité touristique rapporteront 2,5 milliards de couronnes, mais rien n’y fait, les antiroyalistes se déchaînent. Sur Facebook, des groupes comme «Refuse de payer le mariage de Victoria» ou «Si je dois payer pour la fête de Vicky, alors putain qu’on m’invite» font un tabac. Le jour des noces pourtant, 500 000 curieux se pressent pour manger des hotdogs aux cornichons et tenter d’apercevoir le cortège des nouveaux mariés. Il n’y a guère que Sofia et Elis, 22 ans tous deux, pour brandir pancartes et prospectus. «Investissez dans des appartements plutôt que dans un château pour nantis», lancent-ils timidement à une foule peu réceptive. Alors pourquoi les autres, tiare de plastique dans les cheveux ou drapeau à la main, s’enthousiasment- ils pour ce mariage hors de prix? «Parce que je les trouve sympathiques, avoue Anna, perchée sur le sommet d’une fontaine pour admirer la parade.
Victoria est naturelle, spontanée. Elle rit aux éclats, fait des grimaces. Lui est plus timide, mais ses valeurs sont celles du peuple. C’est un couple moderne et presque ordinaire, et c’est très bien puisque leur rôle sera celui d’ambassadeurs de l’image de la Suède à l’étranger.» Eloisa et Caroline, mèches blondes et regard myosotis, confirment: «On l’envie et, en même temps, elle nous ressemble! C’est comme si, même en étant une princesse, elle pouvait connaître les mêmes problèmes que nous.»
PRINCESSE DU PEUPLE
Car Victoria, altesse presque parfaite, a aussi connu des heures sombres. Dyslexique, comme son père, elle peine à l’école. Ce qui ne l’empêche pas d’apprendre cinq langues et de se battre pour être la meilleure dans des domaines qui deviendront son quotidien de tête couronnée: cours de relations internationales, stage au Ministère des affaires étrangères, à l’ONU, dans des ONG, des ambassades. Mais, à 20 ans, quand la presse qui se moquait de ses rondeurs s’inquiète de la voir de plus en plus squelettique, le palais est obligé de reconnaître son anorexie.
Victoria part se soigner au Etats-Unis, loin de la pression de ses compatriotes. «Et ça a marché, conclut Ingela, croisée en pleine razzia dans une boutique de souvenirs. Depuis qu’elle est avec Daniel, elle semble tellement plus épanouie.» La princesse a rencontré le désormais prince Daniel, duc de Västergötland, dans son fitness Master Training. La suite ressemble au scénario d’une comédie pour midinettes: elle voulait faire du sport, il devient son coach. Elle le trouve drôle, il la découvre chaleureuse. Il l’invite au cinéma, elle l’incruste dans des soirées privées. Ils sortent ensemble, vivent discrètement sous le même toit.
Devant la presse, il s’enfuit en courant, mais elle l’impose de plus en plus à ses côtés. Elle porte même un bracelet d’argent gravé à leurs initiales.
HAPPY END
Neuf ans plus tard, dans la cathédrale Storkyrkan décorée des couleurs pastel typiques du Midsömmar nordique, Daniel attend Victoria près de l’autel.
Pendant la cérémonie, trentequatre ans jour pour jour après le mariage du roi Carl XVI Gustaf et de Silvia au même endroit, le roturier devenu prince peine à retenir ses larmes.
A 15 h 52, la voix étranglée, les époux se disent «Ja». A 18 heures, sous le balcon du palais et sur les quais de l’autre côté de la rive, agglutiné contre les barrières ou aux balcons des immeubles, le peuple frissonne. L’émotion est à son comble: le moment tant attendu est arrivé.
La garde aérienne survole le château en formation groupée, des salves de canons retentissent, couvrant enfin le bruit de la dizaine d’hélicoptères qui survolent inlassablement la zone.
Sur fond d’hymne national entonné par une foule immense, le tout nouveau couple princier apparaît, ému, radieux, impressionné. Même les invités couronnés dégainent leur téléphone portable pour immortaliser ce peuple venu témoigner de son respect. Sept Suédois sur dix étaient favorables à cette union et, lorsque Victoria prend la parole, c’est pour dire: «Chers amis, j’aimerais commencer par remercier le peuple suédois de m’avoir donné mon prince.» La foule fait «Aaaaaahh!» Beaucoup plus tard, au dîner, devant les 1100 invités de prestige réunis dans la grande salle du Palais royal, Daniel dira: «Il était une fois, un jeune homme qui, s’il n’était pas un crapaud, n’était certainement pas un prince. Aujourd’hui, Victoria, je suis fier d’être ton mari.» La fin fait peut-être cliché, mais que pourrait-on souhaiter de plus à ces époux bénis que «Ils eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin des temps»?
EN CHIFFRES
LE MARIAGE DE TOUS LES SUPERLATIFS
2000 policiers déployés dans la ville
5000 militaires volontaires
1960 journalistes accrédités, dont 760 étrangers
500 000 personnes dans la rue pour admirer le cortège
166 concerts pendant les 14 jours du festival LOVE Stockholm
10 enfants d’honneur dont 3 sont de sang royal
1100 invités à la cérémonie
576 convives au banquet de noces
32 mètres, la longueur de la table d’honneur
125 cm, la taille du couteau pour découper le gâteau des mariés
330 cm de haut, 11 étages, un diamètre de 125 cm: la tourte des mariés