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GENÈVE
AU CŒUR DE LA GUERRE DE L’HÉROÏNE
Un gramme à 30 francs, plus de 100 sites de deal, une mafia hyperorganisée: la Cité de Calvin est aujourd’hui un vaste supermarché de l’héroïne. Face à l’urgence, la police vient de lancer une grande opération. En première ligne, comme toujours: les spécialistes antidrogue de la Task Force Drogue. «L’illustré» les a suivis.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 28.06.2011

On l’a surnommée la «meute antidrogue». Car c’est toujours en bande que les agents de la Task Force Drogue chassent le dealer. En cet après-midi grisâtre de juin, ils sont quatre à planquer à Cornavin. Blouson de cuir noir ou sweat à capuche, on les confond avec les habituels zonards de la gare. Voir sans être vu, c’est leur credo. Les policiers sont à l’affût du moindre signe d’un possible trafic d’héroïne. Ils n’attendront pas longtemps. Trois toxicomanes sont repérés en train de monter dans un bus. Celui de la ligne 10, qui mène à Onex. La traque est lancée. Tous piquent un sprint. Il faut rejoindre les voitures. Banalisées, forcément. Pas question de perdre la trace de ces individus qui les conduiront à un trafiquant. Stops et feux rouges sont systématiquement brûlés. Des automobilistes klaxonnent. Même le ciel au-dessus de Genève devient électrique. Dans les véhicules, on parle peu. La tension est palpable, un mélange de concentration et d’adrénaline. C’est à la hauteur du parc des Evaux, au terminus de la ligne, que la filature prend fin. Les trois hommes descendent à l’arrêt. Ils ne se doutent de rien. La transaction est imminente. Les inspecteurs se sont déployés. Tout va se passer très vite.

«LES ÉBOUEURS DES STUPS»

Le flagrant délit, la Task Force Drogue a été créée pour cela, le 21 mars 2002, sur décision de la conseillère d’Etat Micheline Spoerri. L’unique mission de la nouvelle brigade: «nettoyer» les rues. «C’est nous, les ébœuurs des stups», aime à répéter l’un de ses chefs. Le terrain, les planques, les «filoches», les arrestations musclées, le risque (la veille du reportage, une policière a été blessée à la tête après avoir été projetée dans une cage d’escalier lors d’une interpellation)… Une certaine aura va rapidement entourer la petite troupe, qui a longtemps bénéficié d’une autonomie sans égale dans la grande maison. «Nous sommes les seuls à travailler exclusivement dehors», se félicite le doyen de l’équipe, 49 ans, un entraîneur de kickboxing à l’allure de légionnaire, que l’on surnomme Mektoub (le «destin» en arabe).

Aujourd’hui, ces tauliers de la lutte antidrogue font face à l’un des plus grands défis de leur histoire. L’héroïne fait des ravages à Genève. On compte pas moins de 113 «plans» (sites de deal) actifs. La faute à un prix dérisoire. Le sachet de 5 grammes coûte 150 francs (ou 100 euros), soit deux ou trois fois moins cher qu’ailleurs en Suisse romande et qu’en France voisine. Il s’agit d’héroïne dite brune, coupée au maximum (10 à 15% de pureté). Il s’en vend quotidiennement 4 kilos dans le canton, soit un marché annuel d’environ 45 millions de francs. «De plus en plus de très jeunes, 16-17 ans, en prennent», s’alarme un policier. On recense 1500 consommateurs «locaux», auxquels il faut ajouter 500 venus d’autres cantons et 3000 de France, un dernier chiffre qui serait bien en dessous de la réalité. Devant l’urgence, la police genevoise vient de lancer l’opération Hydra, pour concentrer ses forces sur ce fléau (lire encadré). La Task en est le fer de lance, en première ligne dans la rue, s’appuyant sur les postes de gendarmerie, aidant la brigade des stups qui, elle, est chargée de démanteler les réseaux au niveau supérieur.

L’HÉROÏNE À 14 ANS

A Onex, il commence à pleuviner. La Task a interpellé les toxicomanes du bus. Pendant que trois des policiers se sont enfoncés dans le parc des Evaux pour débusquer le dealer, le quatrième les surveille. Assis sur un banc, menottés dans le dos, ils se montrent calmes. «On s’est fait pécho, c’est le jeu», lâche un Franco-Suisse de 27 ans, pâle, émacié, casquette de rappeur vissée sur la tête. Il évoque ses thérapies avortées, sa mère qui menace de le virer de chez elle et qui finira bien par le faire un jour, les sociaux, la fatigue de cette vie-là. A ses côtés, un Genevois de 19 ans au look d’étudiant sage. Et pourtant. «J’ai commencé l’héro à 14 ans», finit-il par confier. II Le reportage aimerait devenir journaliste mais a lâché les études. Dans son porte-monnaie, deux photos de sa copine. Mignonne. «Elle n’est pas au courant.»

Ces consommateurs n’intéressent pas les inspecteurs, mais ils ont besoin d’eux pour confondre le dealer. Le trafic d’héroïne est le plus difficile à combattre. Il est aux mains des clans mafieux albanais. «Ils sont très hiérarchisés, hyperorganisés», relève-t-on à la Task. Contrairement aux vendeurs de boulettes de cocaïne qui squattent le centre-ville, ceux-ci se terrent dans des lieux excentrés (sur Carouge, il y aurait une dizaines de «plans»), loin des regards, le plus souvent dans des forêts ou des parcs. Les transactions se font au travers d’astucieuses triangulations, du rabatteur à l’«ouvrier» (le vendeur de rue), en passant par le grossiste. Pour brouiller les pistes, les trafiquants changent de «plans» chaque jour, font appel à des guetteurs, utilisent plusieurs portables, logent en France. Sans compter que, depuis le 15 décembre 2010, les ressortissants d’Albanie n’ont plus besoin de visa pour entrer en Suisse. Il leur suffit d’un passeport biométrique valable pour se déplacer sans entraves dans l’ensemble de l’espace Schengen. Qu’importe. Cet après-midi, à Onex, les agents de la Task ont le sourire. Ils ont fini par attraper le dealer. Il devait attendre d’autres clients. Son portable n’arrête pas de sonner. Il sera emmené au poste pour y être identifié par l’un des trois toxicomanes. N’ayant pas de drogue sur lui, le jeune Albanais ne pourra être poursuivi que pour les cinq grammes qu’il leur a vendus. «Demain, il est dehors», lance Mektoub, fataliste, en arrivant à leur QG.

ENTRE HARLEY ET HELLO KITTY

Les locaux sont fonctionnels. Le bureau des deux chefs sert de salle de briefing et de cafétéria. Aux murs: les photos des prises de la brigade, les portraits des dealers interdits de centre-ville, les affiches de Scarface et de 36 quai des Orfèvres, un poster d’Eva Green dans James Bond. L’un des policiers a affiché les photos de sa Harley. Une collègue s’est dotée d’un clavier d’ordinateur rose Hello Kitty. Un accessoire des plus girly qui tranche un peu dans le décor. Sa propriétaire a 28 ans, de longs cheveux noirs, un physique canon. Elle fut la première femme à être engagée dans ce qui fut longtemps un bastion macho. Mais pas question de rester en retrait quand ça chauffe. «Je n’ai pas la force de mes collègues, plaisante-t-elle. Dans les arrest’, j’y vais à ma manière… freestyle.» Ce job, c’était un rêve. «C’est la plus belle des brigades», insiste un autre.

La nuit est tombée sur Genève. Le service est fini, les hommes fourbus. Comme souvent, l’équipe se retrouve pour manger ensemble dans un resto italien aux allures de brasserie parisienne. A l’heure du limoncello, les discussions cachent mal une certaine désillusion. La brigade souffre d’un sous-effectif chronique depuis 2007, lorsque le conseiller d’Etat Laurent Moutinot l’a réduite de seize à neuf membres. On reprochait alors à la Task de surcharger inutilement la prison de Champ-Dollon avec des petits trafiquants récidivistes qu’on ne pouvait de toute façon pas expulser. «Nous continuons de croire qu’il n’est pas normal que nos enfants croisent des dealers», se justifie-t-on à la TFD. Il y a aussi ces criminels que «la justice libère trop vite», avec parfois comme seule condamnation des jours-amende avec sursis. Enfin, le nouveau Code de procédure pénal, entré en vigueur le 1er janvier dernier, a doublé les heures de paperasserie au bureau. Un calvaire pour ces policiers shootés à l’adrénaline. Le terrain, c’est leur raison d’être flic. Mais quels que soient ses doutes, la «meute» répondra présente, dès le lendemain, dans la rue, à faire ce qu’elle fait le mieux: chasser le dealer.

 


L’INTERVIEW

«ICI, L’HÉRO EST TROIS FOIS MOINS CHÈRE QU’À ANNECY»

FRÉDÉRIC BUCHS, Chef de section de la police judiciaire, répondant pour les moeurs et les stups.

Vous venez de lancer Hydra, une large opération ciblée sur l’héroïne. Pourquoi maintenant?

L’année passée, nous avons constaté que nous saisissions de plus en plus d’héroïne (64 kilos en 2010 contre 36 en 2000), mais que cela ne diminuait en rien le trafic. Nos actions étaient comme des coups d’épée dans l’eau. Nous assistons aussi à l’explosion du nombre de toxicomanes français (860 interpellations en 2010 contre 394 en 2000). Sur dix acheteurs d’héroïne, pas loin de huit viennent de France. Parfois de loin: on vient d’interpeller un couple qui arrivait de Toulon pour acheter 25 grammes.

Comment expliquer cet «attrait» de Genève?

Le prix. L’héroïne est vendue 30 francs le gramme. C’est trois fois moins cher qu’à Annecy. Il y a également la disponibilité du produit. Un toxicomane peut être servi dans l’heure. Et le Code pénal ne nous aide pas: les peines encourues en Suisse sont peu dissuasives. A la première arrestation, celles-ci sont souvent assorties de sursis.

Peut-on réellement espérer vaincre ce trafic?

Avec Hydra, nous n’annihilerons pas le trafic. Il faut être réaliste. Mais en perturbant la distribution, en interpellant des trafiquants, en intervenant dans leurs zones de repli comme les établissements publics, nous espérons un effet sur le prix, ce qui réduira l’attractivité de Genève.

Cela sera-t-il suffisant?

Nous agissons aussi pour faire diminuer la demande. Le toxicomane interpellé reçoit systématiquement une contravention. Son argent est saisi. Celui qui vient de France en voiture se voit signifier une interdiction de circulation. Son véhicule peut être saisi.

La Task Force ne compte que neuf agents. Est-ce réellement suffisant?

A la police genevoise, nous connaissons de réels problèmes d’effectifs. C’est la raison même d’Hydra, compenser ce manque par une meilleure coordination des corps qui touchent aux stupéfiants: la Task et la brigade des stups, évidemment. Mais aussi la gendarmerie ou les gardes-frontières, ainsi que les autorités françaises.

N’êtes-vous pas en train d’abandonner la cocaïne, qui est aussi un fléau?

Nous ne laissons pas tomber la cocaïne. Nous maintenons la pression. Mais nous devons prioriser. Avec l’héroïne, nous ne pouvions pas attendre une année de plus.

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Tags: Suisse, Genève, Cité de Calvin, drogue, Task Force Drogue, Hydra, toxicos, dealers, héroïne Aller en haut de page Haut de page

 

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poOOhophg, le 22.10.2011 à 23:25

Ho ho, who woluda thunk it, right?

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