Le jeune homme dit venir de Guinée. Il n’ose pas donner son nom, mais accepte de retracer son parcours: la traversée jusqu’en Europe sur une embarcation surchargée, au péril de sa vie, puis la remontée de l’Italie bringuebalé à l’arrière d’un camion, direction Genève. Il raconte l’attente et l’angoisse. A Vallorbe depuis deux semaines, il ne sait pas trop ce qui va lui arriver. Face à lui, droit, mains dans les poches de son blouson, Yvan Perrin, 44 ans, écoute avec attention son histoire. Il veut comprendre. Le vice-président national de l’UDC, inspecteur de police de profession, a accepté de se confronter à la réalité de l’asile. Pas n’importe où, mais ici, dans cette cité du Jura vaudois, porte d’entrée de la Suisse, dont le Centre d’enregistrement et de procédure (CEP) voit transiter plusieurs milliers de requérants chaque année. Des lieux que le conseiller national neuchâtelois découvre pour la première fois.
«A Vallorbe, la volonté de communiquer est positive»
Yvan Perrin
La visite débute donc au petit matin face à un jeune Guinéen, sur le parking de l’ancienne gare de marchandises désaffectée, balayé par un vent glacial. C’est sur cette esplanade qu’a été installé un Portakabin de 105 m2 qui sert de locaux pour l’ARAVOH (Association auprès des requérants d’asile de Vallorbe, oecuménique et humanitaire). Comme chaque matin, ils sont plus d’une centaine à se presser à l’entrée: des Africains, des gens des pays de l’Est, du Maghreb. «Il y a beaucoup de familles aujourd’hui», remarque Yvette Bourgeois, la présidente de l’association. Yvan Perrin s’avoue «impressionné», un peu perdu au milieu de ce gentil capharnaüm. Ça parle fort, ça se bouscule un peu. Des bénévoles servent des cafés à la chaîne (en moyenne 3000 chaque mois), les enfants sortent des jeux de société, certains adultes attendent leur tour pour un conseil juridique. «Notre but est de soutenir les requérants, souvent déboussolés à leur arrivée, explique Yvette Bourgeois. Mais aussi de leur offrir un lieu convivial où se retrouver hors du Centre.» Les requérants ont surnommé affectueusement l’endroit Mama Africa.
MÉFIANCE
Au-delà des bonnes intentions, la présence de l’ARAVOH à Vallorbe n’est de loin pas une évidence. Yvan Perrin apprend que, jusqu’à ce printemps, les locaux de l’association se trouvaient à l’intérieur de la gare de voyageurs, située à proximité du Centre d’enregistrement. Mais une motion du Conseil communal l’a contrainte à déménager plus loin. Les usagers des CFF s’accommodaient mal de la présence trop visible des requérants. «Ceux-ci représentent un dixième de la population de Vallorbe, qui compte quelque 3250 habitants; c’est beaucoup, reconnaît Yvette Bourgeois. Notre second objectif est d’aider à une meilleure cohabitation.» Une démarche que salue le parlementaire: «Cette volonté de communiquer est positive. Le silence engendre la méfiance.» Des paroles qui peuvent étonner de la part d’un parti plutôt prompt à susciter cette même méfiance envers les étrangers. Un bénévole n’hésite d’ailleurs pas à interpeller l’élu sur les affiches-chocs de l’UDC. Yvan Perrin répond en parlant de marketing politique, de l’obligation d’être efficace pour faire passer un message politique en quelques secondes.
Mais pas le temps d’épiloguer. Le programme est serré. Le prochain rendez-vous est fixé à 10 heures, cette fois au Centre d’enregistrement, la fameuse Forteresse du film de Fernand Melgar. Le surnom n’est pas usurpé. Yvan Perrin le découvre dès le seuil franchi, entre portes fermées de l’intérieur et agents de sécurité privés. On lui explique les fouilles systématiques imposées aux requérants à chaque entrée dans le bâtiment et l’obligation pour chacun d’être présent à l’intérieur du centre le soir à partir de 17 h 30 et jusqu’à 8 h 30 du matin. «Je n’étais pas au courant de ces mesures», admet le politicien, pourtant au fait du dossier de l’asile. C’est le directeur du CEP, Maurizio Miceli, qui officie comme guide pour cette visite également très cadrée. A Berne, l’Office des migrations (ODM) s’est montré réservé sur la venue d’un candidat aux élections fédérales. Les autorisations pour le reportage ont été longues à obtenir. La présence d’une porte-parole a été imposée, toutes questions d’ordre politique proscrites.
PAS DE CRIMINALITÉ
En poste depuis dix ans au CEP, dont deux comme directeur, Maurizio Miceli maîtrise son sujet. Son discours est rodé. Il cible les points sensibles, notamment le manque de places d’accueil. Le centre a une capacité de 270 lits, mais reste dépendant des flux migratoires par essence incontrôlables. «Un soir de décembre 2008, nous sommes montés jusqu’à 425 personnes», relève-t-il. Le fonctionnaire enchaîne avec la problématique de la sécurité: «Nous n’avons pas de criminalité grave, mais sommes confrontés à une certaine incivilité dans les comportements de tous les jours, notamment dans les périodes d’affluence. Cela concerne une partie marginale des requérants. La police nous informe aussi de quelques vols à l’étalage dans les commerces locaux.» Durant la visite, visiblement intéressé, Yvan Perrin observe, écoute, intervient peu. Il finira par poser des questions, d’abord sur la difficulté de la barrière des langues (le CEP travaille avec pas moins de 140 interprètes) puis sur lestensions entre communautés. «Nous n’avons pas de bagarres confessionnelles, le rassure le directeur. Il y a parfois des échauffourées, mais plutôt pour des détails, genre quelqu’un qui dépasse dans la file du repas.»
D’abord technique, la discussion se fait plus humaine. Maurizio Miceli raconte ces enfants de 8-10 ans arrivant seuls au centre. Ou cette famille de Roms venus avec leur fils tétraplégique en espérant qu’on allait le soigner. Silencieux, Yvan Perrin semble sincèrement ému. Une empathie qui surprend de la part d’un défenseur de la ligne dure de l’UDC. «Bien sûr que leur sort me touche, s’explique-t-il, la visite terminée. C’est comme ces Africains séropositifs que l’on renvoie à une mort certaine en les expulsant. Nous avons un devoir de donner l’asile. Mais nous sommes un petit pays et nos capacités d’accueil ne sont pas illimitées. Nous ne pouvons pas offrir plus.» Il parle de «conditions strictes pour l’asile» et «d’intégration exigeante». Il termine en évoquant le jeune Guinéen, qui lui a expliqué que son oncle avait payé les passeurs. On estime le coût d’un tel voyage entre 2000 et 4000 francs. Yvan Perrin s’inquiète, songeur: «Je me demande ce qu’il va être forcé à faire pour rembourser.»
L’ASILE EN CHIFFRES
PLUS DE 13 200 DEMANDES EN 2011
En 2010, quelque 15 500 requérants sollicitaient l’asile en Suisse, contre 16 000 en 2009. Chaque année, en moyenne, le Centre d’enregistrement de Vallorbe traite à lui seul 5000 de ces cas.
Vallorbe est l’un des cinq Centres d’enregistrement et de procédure (CEP) de Suisse. Les autres sont situés à Bâle, Chiasso, Kreuzlingen (TG) et Altstätten (SG). Depuis son ouverture le 13 novembre 2000, le site vaudois a vu transiter quelque 50 000 requérants. La durée de séjour y est en moyenne de vingt à vingt-cinq jours, les personnes étant ensuite attribuées à un canton.
Depuis le 1er janvier 2011, la Suisse a enregistré 13 266 nouvelles demandes d’asile (chiffre au 31 août), dont 2291 d’Erythrée, 1501 de Tunisie et 1103 du Nigeria. On devrait dépasser le nombre de demandes de 2010 (15 567) et de 2009 (16 005). On restera néanmoins loin du pic de 1999 (47 513).
En 2010, avec 348 demandes d’asile pour 100 000 habitants, la Suisse a le troisième taux le plus élevé d’Europe derrière la Norvège (503) et la Suède (497). Il faut actuellement 1400 jours, soit environ quatre ans, pour traiter une demande d’asile.
A noter encore qu’entre 2008 et 2010 la Suisse a dépensé 8,3 millions de francs pour l’organisation de 106 vols spéciaux. Un total de 704 personnes ont été refoulées par ce biais, soit quelque 12 000 francs par renvoi.