Des bâtons de nordic walking, une machine à coudre, un oreiller ergonomique, des aiguilles à tricoter, un ordinateur portable, des moules à gâteaux en forme de nounours et six valises au look rétro entassées dans une Opel bleue aux plaques allemandes. Voilà comment voyage Mary Poppins en 2011. Cette super nounou, c’est Hannelore, 66 ans, qui débarque à Evionnaz, en Valais, de Bremerhaven, tout au nord de l’Allemagne. Elle restera une année ici, dans un petit appartement attenant à la maison de la famille Morel. Sa mission: s’occuper de Louis, 8 ans et demi, Noé, 6 ans, et Nathan, 4 ans. Leurs parents, Delphine et Matthieu, sont entrepreneurs et travaillent à plus de 100% dans leur propre société. «On a toujours eu des nounous jeunes, explique la maman. Cette fois, les enfants n’ayant pas vraiment de grands-parents, on trouvait intéressant d’ajouter une nouvelle génération à notre famille. Quelqu’un de plus mûr aussi, capable d’inculquer les bonnes manières et certaines valeurs aux enfants.»
«BIENVENUE HANNELORE»
Sur le perron, surexcités, trois petits garçons et un labrador courent dans tous les sens. Les bonnes manières, ce sera pour plus tard; là, ils sont trop occupés à accueillir en fanfare leur nouvelle baby-sitter. Pour préparer l’arrivée de cette jeune fille au pair d’un genre nouveau, ils ont fabriqué une pancarte géante avec des dessins de leur cru: «Bienvenue Hannelore». Leur grand-mère d’adoption en a la larme à l’oeil, elle les appelle déjà «Schätzchen» et les trouve très «süss», chou.
Hannelore est célibataire. Elle n’a pas d’enfants ni de petits-enfants à gâter. Aujourd’hui à la retraite, elle a en revanche de l’énergie à revendre, le temps de découvrir le monde autrement qu’en touriste, et une furieuse envie d’apprendre le français. C’est le profil type des candidates recherchées par Michaela Hansen, fondatrice en 2010 de l’agence Granny Aupair, à Hambourg. En anglais, granny signifie grandmaman. Michaela Hansen en est une, et elle s’est dit que les femmes de sa génération pourraient certainement mettre leurs compétences au service de familles du monde entier. En échange, ces dernières offrent gîte et couvert et un petit défraiement: 650 francs par mois dans le cas d’Hannelore. Son contrat, de confiance, stipule qu’elle devra s’occuper des trois garnements, enfourner quelques lessives et s’aquitter aussi des repas de midi. Une jeune fille au pair classique, entre 15 et 30 ans, gagnerait en Suisse de 350 à 600 francs mensuels jusqu’à sa majorité, 700 francs si elle a plus de 18 ans.
«Nous ajoutons ainsi une génération à notre famille»
Delphine Morel
Michaela Hansen a eu fin nez: depuis une année, environ 400 candidates se sont inscrites. Une cinquantaine d’Allemandes sont ainsi déjà parties en Thaïlande ou en Ouganda, aussi loin que la Tasmanie, l’Inde ou Singapour, et maintenant Evionnaz. La plus jeune de ces jeunes filles avait 50 ans, la plus âgée, 76.
En Suisse, le concept est encore inconnu. Les agences de jeunes filles au pair classiques n’ont pas reçu de dossiers de seniors. Même l’Avivo, association de retraités qui compte 30 000 membres dans le pays, n’avait jamais songé à cela. Pourtant, selon le Rapport des générations en Suisse, les grandsparents consacreraient chaque année 100 millions d’heures à la garde de leurs petits-enfants, soit une somme de 2 milliards de francs s’ils devaient être rémunérés.
Hannelore, elle, s’est inscrite dès qu’elle a eu vent du concept. «J’ai failli être jeune fille au pair à 20 ans, racontet- elle. Je devais partir dans le Massachusetts et, au dernier moment, je n’ai pas obtenu de visa. Adieu l’expérience à l’étranger. Quarante-quatre ans plus tard, je me suis dit que c’était l’occasion.» Après avoir été contactée par une famille de Lausannois, Hannelore a finalement choisi les Morel, en Valais. Elle a confié son appartement aux bons soins des voisins, empaqueté l’essentiel pour une année. «Je n’ai dû renoncer qu’aux rollers et aux livres, ils n’entraient pas dans la voiture», se désole-t-elle. Hannelore n’avait pas d’appréhension particulière. «Je m’adapte à tout et je suis sûre que je ne vais pas m’ennuyer.» Elle espère surtout que le lien qu’elle tissera avec ses petits-enfants d’adoption durera plus que l’année qu’elle passera auprès d’eux. Ses amies, jalouses, lui ont promis de lui rendre visite. «Une seule m’a dit qu’elle ne pourrait jamais partir si longtemps pour s’occuper de petits enfants qui n’étaient pas les siens», confie la granny. Du coin de l’oeil, elle surveille les trois garçons qui se déchaînent comme des possédés sur un château gonflable du parc d’attractions voisin.
ELLE LES VOUSOIE
Hannelore n’a jamais eu d’enfants, mais elle s’est beaucoup occupée de ceux de ses amies. N’empêche, elle concède volontiers que certains réflexes méritent d’être rafraîchis. Par 30 degrés à l’ombre, elle a oublié l’eau dans la voiture, zappé la crème solaire, et les trois petits monstres s’amusent à tester ses limites. «C’est vrai que c’est assez fatigant, reconnaît-elle. Je suis debout à 7 heures et, le soir, je tombe comme une mouche au coucher du soleil. Pour l’instant, je dois tout apprendre.» Tout: le fonctionnement des plaques à induction, la cuisson parfaite du steak des enfants, les itinéraires qui mènent à l’école et aux activités extrascolaires, le ton juste pour dire non. Bref, apprendre à maîtriser les codes d’une famille qui, somme toute, n’est pas encore vraiment la sienne. Et le tout en français. Une langue en voie d’acquisition, comme on dit à l’école. A l’heure du goûter, cela donne des tournures plutôt marrantes, à mi-chemin entre le «petit nègre» et le style ampoulé des aristos. Elle vousoie les enfants qui s’en amusent beaucoup. «Nathan! Voulez-vous asseoir vous à la table, s’il vous plaît, vous?»
Nathan n’est pas près de s’asseoir. Mais qu’importe. Une grand-maman qui se fait un peu danser sur le ventre, c’est un classique et ça fait partie du rôle. Et, à voir comment les enfants comptent dans la langue de Goethe les crêpes qui sautent dans la poêle, Hannelore est bien partie pour devenir grand-mère honoraire. «Grand-mère, c’est Oma, en allemand», nous informe, très sérieusement, Louis.