Plus de 8000 salaires sur 720 pages, le Lohnbuch 2011 est ce qui s’approche le plus d’une bible des salaires en Suisse. C’est de cet ouvrage, établi sur la base des conventions collectives, des recommandations des associations professionnelles et des statistiques des corps de métiers que sont tirées les 200 rémunérations présentées dans le tableau ci-contre. Celui-ci offre ainsi une vision de la structure salariale dans notre pays. Du chancelier d’Etat à l’employé de cantine, du commandant de long-courrier à l’assistante en pharmacie, il reflète la diversité des rémunérations helvétiques. Formation, expérience, compétences propres sont autant de facteurs qui influent sur votre rémunération. Les chiffres que vous découvrez ici ne sont donc pas à prendre pour argent comptant, mais font figure d’estimation pour juger de votre propre revenu.
Un élément joue également un rôle essentiel: votre lieu de travail. Le revenu médian brut pour une activité à plein temps en Suisse – soit la rémunération moyenne où 50% de la population gagne plus et 50% touche moins – est de 5992 francs par mois. Mais cette moyenne diffère suivant la région. Ainsi, elle sera de l’ordre de 15% inférieure au Tessin et de près de 8% supérieure dans la région zurichoise. De même, les salaires sont 2,2% plus haut sur l’arc lémanique et 3,1% plus bas dans l’espace Mittelland regroupant les cantons romands de Fribourg, Neuchâtel et du Jura qu’en moyenne suisse (voir carte cidessous). Mais, de nouveau, il s’agit là de moyennes, tant il est vrai que le niveau de rémunération n’est pas non plus homogène dans une même région: les salaires de Genève n’étant pas exactement ceux pratiqués à Sion. Par ailleurs, un niveau de salaire plus élevé ne dit pas encore niveau de vie plus élevé. Car, là aussi, le montant des loyers, pour ne prendre qu’un exemple, n’est de Lausanne à Sierre pas exactement le même non plus.
Ce tableau offre donc une indication du salaire auquel chaque travailleur peut prétendre en fonction de son secteur d’activité et permet de se faire une idée des rémunérations en vigueur dans notre pays.
DES SALAIRES SELON LES RÉGIONS
La région où l’on travaille détermine aussi notre salaire (voir carte ci-contre). Le Tessin est le plus mal loti alors que Zurich offre les meilleures conditions. Le salaire médian (50% des gens gagnent plus, 50% moins) est de 5992 fr. en 2010, selon l’estimation de l’Office fédéral de la statistique (OFS).
LE FOSSÉ SALARIAL SE CREUSE
On a tous une idée du salaire idéal, celui que l’on mériterait, celui auquel on a droit et qui n’est pas forcément celui que l’on reçoit. Les rémunérations ont leurs règles, liées aux marchés, à la loi de l’offre et de la demande, liées aussi aux secteurs dans lequel l’employé travaille. Mais quelle est la réalité des salaires en Suisse? Quelle est l’évolution attendue? Sept pistes pour comprendre.
1. Des bas salaires qui stagnent
«Le plus marquant est la stagnation des petits salaires, affirme Philipp Mülhauser, l’auteur du Lohnbuch, soit «le livre des salaires», depuis quatorze ans. Surtout pour les professions qui ne sont pas soumises à des conventions collectives», précise le collaborateur du service de l’économie et du travail du canton de Zurich. Des salaires qui, s’ils ont généralement augmenté en termes nominaux, n’ont quasiment pas crû en termes réels. Les petits salariés n’ont certes pas vu leur pouvoir d’achat amputé mais n’ont pas vu non plus leur situation s’améliorer. «Le produit intérieur brut par salarié a progressé d’environ 8% ces dix dernières années, explique Daniel Lampart, chef économiste à l’Union syndicale suisse (USS). Le gâteau est donc plus grand, mais sa répartition n’est pas égale. Les 10% des salariés les plus riches ont vu leur rémunération augmenter de plus de 10% alors que le salaire des bas et moyens revenus n’a progressé que de 3%.»
2. Un écart qui se creuse
Dès lors, l’écart entre bas et hauts salaires se creuse. «Ce n’est pas un phénomène particulier à la Suisse, c’est le cas dans tous les pays occidentaux, analyse Jean-Marc Falter, maître d’enseignement et de recherche à l’Observatoire universitaire de l’emploi à Genève. En cause: l’évolution technologique. «Si vous êtes bien formés, l’ordinateur est votre ami, schématise le Genevois. Il améliore votre productivité, alors qu’au bas de l’échelle, c’est l’inverse: la robotique s’apparente à un concurrent et fait pression sur les salaires.»
3. Des hauts salaires qui explosent
Et certains hauts salaires ont littéralement explosé. «Le nombre de salariés gagnant plus d’un million par an est passé en dix ans de 510 à près de 3000, poursuit Daniel Lampart, soit presque six fois plus.» Il ne s’agit donc pas que des Ospel ou autres Vasella mais de cadres dirigeants aux dodus salaires. En cause: la part variable des rémunérations. «On constate que, dans les entreprises qui ont ce type de politique de rémunérations, les différences salariales sont beaucoup plus importantes, poursuit l’économiste de l’USS. La pratique du bonus est une politique salariale individualisée qui, dans les faits, profite surtout à ceux qui distribuent ces gratifications.» En clair, les managers s’octroient eux-mêmes la plus grande part des bonus à distribuer. «Un système de rémunération plus classique oblige les dirigeants à répartir plus équitablement la masse salariale.»
4. Des bonus en question
Reste que ces rémunérations excessives commencent à ulcérer les citoyens. L’initiative Minder visant justement à limiter le salaire des dirigeants des entreprises suscite maints débats au Parlement, et le peuple sera prochainement appelé à voter sur la question. Preuve d’un certain ras-le-bol, «dans le secteur bancaire certains représentants des employés appellent aujourd’hui à un changement de système, remarque Daniel Lampart, et à la place d’un bonus demandent plutôt l’établissement d’un 13e salaire.»
5. Tendance future
Reste que la situation helvétique est enviable. «Oui, la Suisse reste toujours attractive sur le marché du travail, reconnaît Jean-Marc Falter. Même si les gens ont tendance à croire le contraire lorsqu’ils voient les prix des logements augmenter fortement. La situation salariale reste bonne, mais il faut dire que la Suisse est aussi l’un des pays d’Europe où l’on travaille le plus.» Ceci explique donc en partie cela. Le chercheur genevois estime que la polarisation entre petits et gros salaires, entre bons et mauvais emplois, va se confirmer. «Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de place pour les employés non qualifiés. Tout le domaine des services interpersonnels va certainement se développer fortement.»
6. Salaire minimum
Pour tenter de limiter le fossé salarial en train de se creuser, l’USS a lancé une initiative visant à instaurer un salaire minimum. «C’est un outil parmi d’autres, estime Jean-Marc Falter, mais il faut être conscient de sa portée et de ses limites. Une telle mesure agit sur les bas salaires, pas forcément sur les pauvres. L’outil se justifie si la relation de travail est déséquilibrée et que l’employeur peut être tenté de pousser à la baisse. Mais il y a un seuil optimal à définir car, si l’on va au-delà, on augmente le coût du travail. Par ailleurs, il existe déjà des outils à travers les mesures d’accompagnement des bilatérales que la Confédération peut mettre en œuvre. A savoir imposer des minima salariaux, ce qu’elle a fait par rapport au personnel domestique. On devrait peut-être davantage utiliser cette possibilité.»
7. Du travail pour les jeunes
Mais quel avenir attend les jeunes qui vont débarquer sur le marché du travail? Vers quels débouchés les orienter? «On ne peut pas donner ce genre de conseils, car le monde change vite, remarque Jean-Marc Falter. Entre le moment où les jeunes commencent leur formation et où ils la terminent, la vérité du marché du travail n’est déjà plus la même. L’important est de finir une formation, n’importe laquelle, mais de s’accrocher pour la terminer. Les jeunes qui se retrouvent avec des problèmes sont ceux en rupture de formation, qui se retrouvent à 20 ans sans diplôme. Il faut avoir à l’esprit que la situation du travail des jeunes n’est pas du tout catastrophique en Suisse, au contraire. Un jeune met six mois à trouver une place de travail fixe dans notre pays, alors que la moyenne des pays de l’OCDE dépasse les deux ans.»