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DRAME DE L’INTÉGRATION
SWERA, 16 ANS, TUÉE POUR AVOIR VOULU ÊTRE LIBRE
L’adolescente, née en Suisse, voulait vivre comme les jeunes filles d’ici et d’aujourd’hui. Le 10 mai, à Zurich, son père pakistanais a fini par la tuer. Crime d’honneur et tragédie familiale.

Par Marie Mathyer - Mis en ligne le 25.05.2010
Elle s’appelait Swera. Une jolie fille, teint mat et yeux de braise, frange à la mode, maquillage appuyé, des créoles argentées aux oreilles. Une adolescente comme les autres ou presque, 16 printemps cette année. Et à jamais désormais, puisque le 10 mai dernier, dans le salon familial du quatrepièces et demie situé dans la banlieue zurichoise, son père l’a tuée. D’un coup de hache dans le dos. Pour quels motifs? Une dispute qui aurait mal tourné, le coup de sang d’un père musulman qui avait dû, quelques heures auparavant, aller chercher sa fille au poste de police où elle avait été arrêtée pour vol à l’étalage.

PARCOURS D’UN IMMIGRÉ

L’histoire est bien entendu plus compliquée. Le père de Swera, Scheragha, 51 ans, est Pakistanais. Arrivé en Suisse en 1985, selon la Weltwoche qui a retracé le parcours de cet immigré, il n’est retourné au Pakistan que le temps d’y épouser sa femme, Naïm Bibi. Ses quatre enfants, Swera, l’aînée, les deux filles Rabia, 15 ans, Wagma, 12 ans, et le petit Abdul, 9 ans, sont eux Suisses, nés à Zurich. Depuis 2007, la famille est suivie par les services sociaux. Une mesure décidée par l’office des tutelles après un signalement de l’école que fréquentaient les enfants. Si ni les services sociaux ni l’établissement scolaire ne désirent commenter le contenu exact de cette alerte, des voisins se rappellent avoir vu Swera se rendre aux cours couverte de bleus. Martin Naef, porte-parole de l’office des tutelles, nuance: «Notre service fonctionne comme un tribunal des familles. Le signalement déclenche une enquête et selon les résultats, nous mandatons les services sociaux qui mettent en place toute une série de mesures. Ici, une assistance à l’éducation. Cette requête n’a rien d’exceptionnel; dans la ville de Zurich, plus de 1600 enfants bénéficient d’un tel soutien. Dans le cas de la famille R., nous savions qu’il y avait des cris, parfois des gifles, mais nous n’avions pas d’indices qui auraient pu laisser entrevoir une situation de violence massive.» Les prémices du drame se jouent pourtant depuis plusieurs mois déjà. Rabia, 15 ans, est d’abord retirée à sa famille pour être placée dans un foyer. L’assistant à l’éducation de la famille, Hamid, un Suisse d’origine égyptienne, est de plus en plus présent. «Il les voyaient jusqu’à trois fois par semaine pour faciliter les échanges et régler les conflits», explique aujourd’hui Guido Schwarz, des services sociaux de la ville de Zurich. Mais Hamid, engagé pour sa connaissance de l’arabe et des problématiques culturelles et religieuses spécifiques à ce cas, ne pressent pas non plus la tension des rapports entre les parents et leur fille. Scheragha est un homme de principes, musulman très conservateur. Lui et sa femme parlent mal l’allemand et ne savent ni lire ni écrire. Naïm Bibi, femme au foyer, porte le voile. Swera, elle, souhaitait vivre comme toutes les jeunes Suissesses de son âge. Elle préférait sortir avec ses amies plutôt que de fréquenter la mosquée, porter maquillage et jupe courte au lieu d’un foulard sur ses cheveux.

«PROCÉDURE STANDARD»

Il y a un mois, l’adolescente tombe amoureuse de Louis, un jeune Zurichois de 18 ans, d’origine ukrainienne, chrétien de surcroît. La situation familiale devient intenable. Louis raconte que la mère de la jeune fille l’enfermait dans la salle de bain toute la nuit pour la punir.

Swera fugue alors chez son ami. «Elle s’y sentait en sécurité, à la maison», confirme Betül, l’une de ses copines, dans le Blick. Quand la police, avertie par les parents, la retrouve chez son amoureux, Swera dit au policier que son père la bat et lui fait peur. «Nous lui avons conseillé de porter plainte ou de se rendre dans un foyer et avons averti les services sociaux.

Comme elle n’a pas souhaité donner suite, nous n’avons rien pu faire de plus. Il s’agit d’une procédure standard», se défend Mario Cortesi, porte-parole de la police zurichoise. Swera rentre finalement chez elle, puis retourne, le lendemain même, chez son ami. Lundi 10 mai, elle se promène en ville avec une copine, chaparde un paquet de cigarettes dans un magasin du centre, se fait arrêter. La police contacte ses parents. «C’est la procédure standard, soupire de nouveau Mario Cortesi. Si, à ce moment, elle nous avait parlé de sa situation, nous l’aurions envoyée vers une structure d’urgence ou aurions demandé à l’assistant social d’être présent.» Mais Swera se tait et voit arriver ses parents. «Ils étaient calmes, ils se sont embrassés et sont rentrés chez eux», commente le porte-parole de la police. Une fois arrivés à l’appartement, des voisins aperçoivent la mère emmener Wagma et Abdul, un livre de prières à la main. Vingt heures, des cris résonnent. Vingt heures trente, Scheragha appelle la police. Il a tué sa fille. Dixsept minutes plus tard, la police l’arrêtera à quelques centaines de mètres de son domicile, assis sur un banc du terminus du bus de la ligne 46.

Depuis, dans le joli quartier communautaire du Rütihof, les habitants sont sous le choc. Les enfants font toujours des courses de patins à roulettes et de vélos en hurlant, mais leurs mères, elles, échangent des souvenirs.

Elles se rappellent que leur enfant était à l’école enfantine avec le petit Abdul, que Swera, «la plus ouverte de la famille, disait bonjour avec un sourire un peu triste». Christophe Erni, le concierge du lotissement, a, lui, bien connu la famille. «J’ai parfois donné un coup de main aux parents pour traduire un document officiel. Leur appartement était très bien tenu, c’étaient des gens discrets. Mais depuis mon bureau, j’ai souvent entendu des cris. Aussi bien de la mère que du père d’ailleurs.» Au numéro 69 de la Rütihofstrasse, devant la porte du rez-de-chaussée, désormais sous scellés, un autel a été dressé. Quelques roses et des bougies, un bâton d’encens qui brûle. Sur le livre d’or, des écritures encore enfantines ont dessiné des cœurs. Devant la porte, deux jeunes filles, les yeux rouges, soufflent que Swera était leur amie. Elles n’en diront pas davantage, la direction de l’école les en a dissuadé. Personne ne veut parler.

CORAN ET TRADITIONS

Car ce crime, tragédie familiale, est aussi un accablant constat d’échec. «Même s’il n’y a pas eu de fautes commises, le pire a été commis, se désole le porteparole de l’office des tutelles. Aujourd’hui, il faut se remettre en question et comprendre ce qui a pu se produire.» Pour Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, la situation est claire: «Ce qui s’est passé est tout simplement un crime d’honneur. Cet homme a vu sa place de père remise en question par les désirs d’émancipation de sa fille et il l’a tuée pour restaurer le respect qu’il croyait lui être dû.» Pour cette Tunisienne de 52 ans, professeur de français à Zurich, ce drame est le signe que nos autorités ne parviennent pas à s’affirmer face à l’intégrisme religieux et culturel. «C’est la tradition patriarcale qui permet aux hommes de prendre le pouvoir sur leurs enfants, pas le Coran.

Il faut que l’homme comprenne que ses enfants ont le droit de vivre en suivant un autre modèle que lui. On peut être musulman et moderne, martèle-t-elle. Il faut qu’à l’avenir les autorités soient moins naïves et mettent la pression sur ces hommes qui créent un climat de terreur au sein de leur foyer. Il faut qu’ils se sentent observés, car les tragédies ne se passent que dans l’isolement et le silence.» Saïda Keller-Messahli aimerait construire une maison, refuge pour des jeunes gens désireux de se soustraire au rigorisme religieux de leur entourage. «Le besoin est énorme, analyse-t-elle. Ma propre cousine a été tuée à 26 ans par son mari lorsqu’elle a essayé de divorcer. Si j’avais pu aider Swera, je lui aurais dit de s’enfuir immédiatement, quitte à l’héberger chez moi. Je l’ai déjà fait.» D’autres systèmes d’aide existent déjà pour venir au secours des ados en détresse. Le numéro gratuit 147, par exemple, permet aux jeunes de joindre des professionnels des milieux psychosociaux 24 heures sur 24, 365 jours par an. Pas moyen pourtant, anonymat oblige, de retrouver dans leurs statistiques le nombre d’appels directement liés aux problèmes culturels au sein de la famille. Pourtant, Florian Lüthi, responsable pour la Suisse romande de la fondation Pro Juventute, note que près de 3% des appels concernent des cas de violences physiques au sein de la famille et à peine moins de violence psychologique. Swera a, elle, subi les deux. Elle avait demandé de l’aide et en avait reçu. Cela n’a pas suffi. Vendredi dernier, dans le carré musulman du cimetière de Witikon, ses amis se sont réunis pour lui dire adieu. De sa famille, il n’y avait que Rabia. Et Louis, son premier et dernier amour.




TROIS AUTRES PRÉCÉDENTS

L’histoire de Swera, tragique, est loin d’être un cas isolé. La preuve avec ces trois affaires qui défraient l’actualité.


«PARENTS SADIQUES» À GENÈVE

En août 2007, les parents algériens de Fatima, 16 ans, menacent de la tuer, la battent, la tondent et la déshabillent pour obtenir son mot de passe internet. Ils craignent qu’elle n’y discute avec un garçon. Le père a été condamné à deux ans et demi de prison dont six mois ferme, la mère à un an et demi avec sursis. Tous les deux ont fait appel.

UN MEURTRIER ARRÊTÉ ONZE ANS APRÈS

Le 11 janvier 1999, Ded Gecaj, un Kosovar de 41 ans, tue Paul Spirig, l’enseignant de sa fille de 14 ans. Le prof avait fait mettre l’adolescente en lieu sûr après qu’elle se fut plainte que son père la battait et la violait. Arrêté la semaine dernière au Kosovo où il s’était enfui, Ded Gecaj devrait être extradé vers la Suisse.

ÉCARTELÉE ENTRE DEUX CULTURES

Melda Akbas a 18 ans, née à Berlin de parents turcs. Comme Swera, c’est une jeune femme moderne tiraillée entre ses envies et celles de ses parents. Dans son livre Comme je veux. Ma vie entre mosquée et minijupe, elle raconte son grand écart entre deux modes de vie.



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Tags: fait divers, Zurich, Swera, adolescents, Pakistan, crime d'honneur, musulman Aller en haut de page Haut de page

 

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