L’image et le traumatisme qu’elle a engendré sont encore dans toutes les mémoires: ce funeste 2 octobre 2001, faute d’argent pour payer le kérosène et les taxes d’aéroport, des dizaines d’avions battant pavillon suisse sont cloués au sol partout autour du globe. C’est le début de la fin. Six mois plus tard, la compagnie forte d’une flotte de 175 appareils s’écrase définitivement, avec près de 40 000 employés à son bord. Sept ans après son chiffre d’affaires record de 6,5 milliards, septante et un ans après sa création, Swissair meurt, laissant sur le tarmac des dizaines de milliers de petits actionnaires et une ardoise de 20 milliards de francs.
Humiliée, la Suisse est KO. Comment un tel fleuron, symbole de notre savoir-faire et de notre puissance économique, réputé invulnérable et éternel, a-t-il pu connaître une fin aussi abrupte et aussi tragique? En dehors de l’in compétence de ses dirigeants et de la crise du secteur aérien née des attentats du 11 septembre, la question n’obtiendra jamais de réponse claire. Et pour cause, en juin 2007, alors que la nation espère enfin faire son deuil et enterrer une certaine idée du mythe helvétique, la justice zurichoise absout les 19 présumés coupables de cette scandaleuse débâcle. Suprême affront, le juge du tribunal de Bülach accorde 3 millions de francs de dédommagement aux prévenus. Principal accusé, éjecté trop tardivement de ses fonctions avec un «parachute» de 2,2 millions et une caisse de pensions de 3,75 millions, Philippe Brügisser reçoit 162 000 francs. Payé d’avance 12 millions de francs pour quelques mois de vaine présence, Mario Corti, le dernier patron de la compagnie, a droit à encore plus d’égard: 560 000 francs d’indemnité. Ultime doigt d’honneur à la nation.
SURNOMMÉE LA BANQUE VOLANTE…
Une honte. Le mot revient en boucle dès la faillite de mars 2002. Très vite, la colère succède à la tristesse et à l’incompréhension. «On a assassiné une légende du ciel», s’indigne-t-on de Genève à Romanshorn. Swissair, le petit coin de chez nous qui parcourait le monde, l’étendard de notre fierté, la montre, le chocolat et le couteau suisse réunis, piétinée par une poignée d’hommes d’affaires arrogants et irresponsables. Ironie du destin, quelques années auparavant, alors que la compagnie desservait encore 117 destinations dans 70 pays, ses concurrentes la surnommaient «la banque volante», eu égard à ses énormes liquidités. Ceux qui ont connu cet âge d’or parlent d’outrage, de déshonneur, d’insulte à ces milliers d’hommes et de femmes qui avaient bâti ce que l’on avait coutume d’appeler la meilleure compagnie du monde. Un statut reconnu par tous, une référence rarement bousculée. Née en 1931 de la fusion de Balair et d’Ad Astra Aero, Swissair endosse d’emblée son dossard de leader. Elle est la première compagnie européenne à mettre en service des monomoteurs de construction américaine. En 1934, elle innove au niveau européen en engageant les premières hôtesses de l’air. En 1947, elle inaugure une ligne régulière Genève-New York. La même année, elle devient compagnie nationale. Le confort de ses appareils, son service, sa ponctualité, sa sécurité attirent tout ce que le monde compte de stars et de personnalités. Voler avec Swissair est non seulement un gage de bien-être mais devient un signe extérieur de richesse. C’est l’époque du passager-roi et des hôtesses-infirmières qui langent les bébés et soignent les passagers atteints du mal de l’air. Le service hôtelier est digne d’un quatre-étoiles. A l’apogée de la compagnie, 700 cuisiniers, boulangers et pâtissiers apprêtent 21 000 repas par jour. Ceux-ci doivent obligatoirement être mitonnés avec des produits frais et la cuisson à bord ne doit pas altérer leur goût, stipule le règlement interne. Même en classe éco, les clients ont le choix entre deux menus, comprenant chacun une entrée, une viande, deux légumes, du fromage, un dessert et des mignardises.
JEAN-CLAUDE BIVER: «SWISS N’A RIEN À ENVIER À SWISS AIR»
A défaut de ressusciter le mythe, Lufthansa, propriétaire de Swiss, pourrait, si elle le désire, faire renaître le symbole. C’est elle qui contrôle le nom de la défunte compagnie, acheté à la masse en faillite il y a deux ans. «J’ai toujours pensé que Swiss ne faisait pas compagnie aérienne. On ne dit pas France, mais Air France. Personnellement, je réintroduirais tout de suite le nom Swissair. Pas seulement pour faire plaisir aux Helvètes, mais parce que ce serait un coup marketing formidable», estime Pierre Condon, grand spécialiste de l’aéronautique. Pour le Français, le nom de Swissair reste lié à sa légende. «En Asie, au Moyen-Orient, les gens s’en foutent que la compagnie ait fait faillite. C’est de son excellence qu’ils se souviennent». Avis partagé par Daniel Rossellat, patron du Paléo, syndic de Nyon et grand voyageur. «Je persiste à penser que la marque Swissair avait une valeur considérable et que sa culture d’entreprise était exceptionnellement forte. Deux éléments qui n’apparaissaient pas au bilan financier de la compagnie», confie le Vaudois, encore irrité par le gâchis des années Brügisser. Peut-être le meilleur client de Swiss avec ses 400 000 miles par année, Jean-Claude Biver n’est pas aussi catégorique, car à ses yeux la compagnie actuelle n’a rien à envier à sa devancière.
«Changer de nom relèverait d’une simple retouche cosmétique. Mais pourquoi pas, si cela peut atténuer la nostalgie», concède le patron des montres Hublot. Autant de têtes, autant d’avis.
LOLITA MORENA: «SWISS, ÇA NE VEUT RIEN DIRE»
Souvent dans les avions, Lolita Morena n’arrive toujours pas à se faire au nom actuel. «Ça ne veut rien dire, alors que Swissair représentait une carte de visite extraordinaire, une certaine idée du bonheur et de l’évasion. Swissair, reviens!» implore la plus célèbre de nos miss.
«Pas sûr que la direction allemande de Lufthansa ait la même sensibilité», tempère Pierre Condon, en évoquant les dizaines de millions que coûterait un changement de graphisme. Qui sait, on peut toujours rêver. Les occasions de nostalgie sont rares, il faut les cultiver…
La Swissairmania ne faiblit pas
Livre-témoignage, vente de matériel estampillé, expositions: l’attachement à la défunte compagnie reste très fort.
La nostalgie, c’est comme les coups de soleil: ça fait pas mal pendant, ça fait mal le soir, disait Pierre Desproges. Dix ans après l’intense «brûlure» provoquée par la disparition de la compagnie, les plus éprouvés remettent une couche d’antidouleur. Du 29 septembre au 2 octobre par exemple, deux anciens employés occuperont le terminal 3 de l’aéroport de Kloten pour vendre d’innombrables objets estampillés Swissair (www.aviatikshop.ch).
Dans un autre genre, un livre racontant des histoires vécues paraîtra le 1er octobre outre-Sarine. Cinquante témoignages, dont un seul en français, hélas, recueillis auprès d’ex-employés éparpillés aux quatre coins du monde. Titre de cet hymne à la gloire d’une époque formidable: Quand Mohamed Ali* voulait devenir président de Swissair. Allusion à la visite du plus célèbre boxeur de l’histoire au bureau de la compagnie, sur la 5th Avenue de New York, pour signer un contrat de partenariat visant à amener les fans helvétiques du noble art au bord des rings américains. «Avant de partir, Cassius s’est assis dans la chaise du directeur et a dit: «Maintenant, c’est moi le président», rapporte Hans Kissenpfennig, l’initiateur du projet. «Alors que je doutais de trouver un éditeur, quatre se bousculèrent au portillon. L’affaire fut conclue en moins de douze heures», confie cet ancien cadre administratif, à peine surpris par cet empressement. «Cet ouvrage a valeur historique », décrète-t-il, solennel. On ne rigole pas avec Swissair… C. R.
*Alias Cassius Clay
A visiter: le Musée de l’aviation, à Dübendorf, et le Musée suisse des transports, à Lucerne.