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RENCONTRE AVEC TAHAR BEN JELLOUN
«LES ISLAMISTES SONT LES PARASITES DU PRINTEMPS ARABE»
Ecrivain et poète, Tahar Ben Jelloun vit à Paris mais n’oublie pas ses origines marocaines. Il publie deux livres qui célèbrent le réveil du monde arabe. Entretien réalisé par Robert Habel.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 21.12.2011

Le printemps arabe est-il en train de déboucher sur un hiver islamiste?

On a parlé du printemps arabe parce qu’on était sous l’effet de l’émotion. Dès le départ, j’ai refusé le mot de révolution et j’ai parlé de révolte. Une révolution, ça se prépare, ça a une idéologie, un objectif, une organisation. Par exemple, quand Khomeiny a pris le pouvoir en Iran, tout était prévu. Pour le pire, mais peu importe! Ce qui s’est passé en Tunisie ou en Egypte, c’est une révolte populaire, sans préparation, sans préméditation, sans rien… Donc, forcément, on ne pouvait pas imaginer sur quoi ça pouvait déboucher.

Mais ces révoltes étaient menées au nom de la liberté.

L’ingrédient de ces révoltes, c’était le refus de l’humiliation et la recherche de la dignité et de la liberté. A travers toute l’histoire de l’humanité, depuis Spartacus jusqu’à aujourd’hui, les peuples, à force d’être pressurisés, humiliés et écrasés, finissent toujours par se révolter. Les islamistes n’ont pas participé à la révolte, mais ils ont gagné les premières élections. Ce sont des parasites qui ont su exploiter une situation en leur faveur.

 

«On ne gère pas un Etat comme on gère une mosquée»

 

Mais leur succès électoral est incontestable.

Leur victoire s’est faite selon la technique – je dis bien la technique et non la culture – de la démocratie, c’est-à-dire à travers des élections. Mais je refuse de considérer que ces élections, que ce soit en Tunisie, en Egypte ou au Maroc, soient vraiment des élections démocratiques. Pour moi, la démocratie, c’est une culture, qui doit avoir une pédagogie sur le long terme pour préparer les esprits à la modernité, et non pour préparer les esprits à se fourvoyer dans des trucs religieux.

Cette culture démocratique n’aura pas eu le temps de se mettre en place.

Oui, c’est pourquoi les révoltes vont passer par des moments difficiles et que l’on n’aboutira que dans dix ou quinze ans, peut-être, à une vraie société démocratique.

Si les islamistes confisquent le pouvoir, la démocratie ne s’installera jamais.

Les situations sont différentes selon les pays. En Tunisie, Ennahdha a profité de son statut de parti longtemps réprimé pour gagner ces élections. Mais la société tunisienne n’est pas islamiste et les islamistes ne pourront pas faire ce qu’ils veulent. Une écrivaine tunisienne m’a dit, par exemple: «Nous, les femmes, il n’est pas question qu’on renonce à notre statut qui est, depuis Bourguiba, le plus évolué du monde arabe.» C’est la même chose au Maroc.

Et en Egypte?

C’est différent, parce que l’islamisme a des racines très profondes. Depuis 1928, il a une histoire avec des martyrs, avec des chefs qui ont été pendus par Nasser… Les Frères musulmans ont réagi à l’occidentalisation de leur pays et ils promettent maintenant de moraliser la société et d’éradiquer la corruption. Mais, quand ils seront au pouvoir, ils vont démontrer leur incapacité totale, économiquement, politiquement… Ils ne sauront pas gérer un Etat. On ne gère pas un Etat comme on gère une mosquée!

Ils ne vont pas imposer leur pouvoir par la force?

Il y a un risque, parce qu’ils sont horriblement majoritaires. Les Frères musulmans ont près de 40% et les salafistes – ce sont les pires! – environ 25%. Mais je pense que les gens vont voir que les islamistes sont de véritables hypocrites qui mêlent la religion à tout, et qu’ils vont s’en détourner.

Vous êtes croyant?

Quand on me pose la question, je réponds toujours: «C’est une question strictement privée et personnelle.» Comme je suis un militant de la laïcité, je considère qu’on ne doit pas poser cette question, parce qu’elle est de l’ordre du privé.

Mais le religieux et le politique se confondent, en l’occurrence.

Moi, je lutte pour que la religion dégage du champ politique. La religion doit rester dans les coeurs et dans les mosquées, ou dans les églises ou dans les synagogues. Elle n’a pas à sortir dans la rue! Nous devons respecter les croyances de chacun, pourvu que l’autre ne vienne pas me dire: «Voilà comment tu dois t’habiller, voilà ce que tu dois manger et ne pas manger, comment ta femme ou ta fille doivent être habillées, etc.»

En Libye, le premier ministre voulait rétablir la charia.

Je pense que, vu l’état réel de la Libye, qui est un pays divisé en tribus et en clans, il était difficile pour le nouveau dirigeant de trouver un lien entre les tribus. Ce lien, c’est l’islam, et l’islam, c’est la charia. C’est un gage qu’il leur a donné.

Et en Syrie, faut-il renverser Assad au risque de mettre au pouvoir des islamistes?

La Syrie est une tragédie quotidienne. Assad est un gangster, un tueur: c’est comme quelqu’un qui prend en otage les gens dans une banque et qui tue tout le monde. Ce que j’espère le plus au monde, c’est qu’il ne soit pas tué, mais arrêté et qu’il rende compte de ses crimes. Le seul espoir, c’est qu’un général fasse un coup d’Etat et le renverse.

 

«Bush ne valait pas mieux que Kadhafi»

 

Et que se passera-t-il après lui?

On ne va pas jouer aux voyantes, mais l’opposition syrienne est très ancienne et laïque. J’ai connu son chef, Burhan Ghalioun, quand on était étudiants ici, à Paris. Il a passé toute sa vie à croire à la modernité et aux idées démocratiques. Tous les fantasmes habituels – on va sombrer dans l’islamisme, on va tuer tous les chrétiens, etc. –, c’est la propagande d’Assad…

La Cour pénale internationale voulait juger Kadhafi, elle voudra peut-être juger aussi Assad. Que pensez-vous de cette forme d’ingérence?

J’ai toujours applaudi la Cour pénale internationale. Parce qu’il y en a marre de voir des dictateurs massacrer leur peuple et mourir dans leur lit! Maintenant, il y a une instance compétente, et j’espère que le prochain qui sera traduit devant ce tribunal, ce sera George Bush.

Mais la CPI ne s’intéresse pas à lui.

J’ai toujours réclamé que Bush soit jugé par un tribunal international. Il a mené une politique criminelle, ruiné les Etats-Unis, fait des centaines de milliers de morts. Il ne vaut pas mieux que Kadhafi. Kadhafi faisait les choses de manière sous-développée, brutale, mais Bush le faisait avec l’arrogance du Texan. Bush ne sera pas arrêté, bien sûr, parce qu’il y a deux poids et deux mesures. Mais si la CPI ne rétablit pas l’équilibre entre les dirigeants du Sud et ceux du Nord, sa crédibilité va en prendre un coup.

Les révoltes arabes changent-elles aussi la donne pour Israël?

Etant donné que les Israéliens se considèrent comme la seule démocratie dans la région, ils ont été très malheureux en voyant ce qui se passait: ils ne voulaient pas que la démocratie s’installe dans ces pays. Il faut que les responsables israéliens se réveillent et qu’ils prennent conscience qu’ils ne peuvent pas continuer impunément à occuper un pays, à traiter les Palestiniens comme ils le font, avec un mépris profond, et à fouler aux pieds toutes les résolutions des Nations Unies.

A lire: «L’étincelle» et «Par le feu», de Tahar Ben Jelloun, Ed. Gallimard.



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Tags: Tahar Ben Jelloun, printemps arabe, islamistes Aller en haut de page Haut de page

 

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