Elles sont toutes pimpantes. Un masque couvre leur maquillage soigné. Elles s’appellent Nang, Kob, Kook, Na et Pim. Des copines, toutes employées de grandes banques ou d’assurances. La chaleur est étouffante, en ce dimanche matin 23 mai dans le quartier commerçant de Siam Square. Tout sent le brûlé. Mais cela n’entame en rien leur bonne humeur. «Nous sommes là pour notre ville», répètentelles. Ces jeunes femmes très middle class font partie de ces centaines de volontaires, armés de balais et de détergent, venus nettoyer les rues du centre. En quelques heures, ce sont les scories de deux mois d’affrontements entre manifestants antigouvernementaux et militaires qui seront effacées. Bangkok veut oublier que quatre jours auparavant, ce sont des cadavres qu’on retirait de la rue.
WAR ZONE
«Tout a été nettoyé, mais ce n’est qu’en surface. Les tensions restent vives», analyse Bernd Mechsner. Physique de barbouze, yeux bleus perçants, ce consultant en biotechnologies était aux premières loges, son deux-pièces se situant au cœur de la War Zone, comme l’ont appelée les Thaïlandais. Il était présent, en mars, lorsque les Chemises rouges ont pris possession de Ratchaprasong, le grand quartier des affaires. Ces dizaines de milliers de pauvres venus en majorité des régions rurales du nord, restées fidèles à l’ancien premier ministre déchu, le milliardaire populiste Thaksin Shinawatra, sont les grands perdants du boom économique de la Thaïlande. Ils étaient venus demander de nouvelles élections. «C’était alors très pacifique, il y avait des familles, des moines. On ne pouvait pas imaginer comment tout cela allait se terminer», raconte encore le Zurichois de Dübendorf. Crise en Thaïlande Semaine après semaine, Bernd Mechsner a senti la tension monter entre les Rouges et les militaires, soutenus par l’actuel gouvernement, la bureaucratie ainsi que la classe moyenne et l’élite - les Chemises jaunes - de Bangkok. Il a vu les blindés encercler les manifestants, les snipers prendre position sur les toits des immeubles. Puis, le mercredi 19 mai, à 6 heures, l’armée a donné l’assaut. Jamais Bangkok n’avait connu un tel déchaînement de violence. Le bilan de ces deux mois est lourd: 88 morts et 1900 blessés. Officiellement. Vaincus, les Rouges ont incendié au moins 30 buildings, Central World, le plus grand centre commercial d’Asie du Sud-Est, mais aussi plusieurs banques, la Bourse ou le vieux cinéma Siam Theatre, auquel les habitants étaient si attachés. Au-dessus de Bangkok touchée en plein cœur, le ciel a viré au noir. Les dégâts se montent à 40 milliards de baths (1,5 milliard de francs). Plus de 30 000 emplois ont été touchés.
HÔTELS VIDES
«La vie reprend», titre fièrement, ce mardi 25 mai, un grand journal en langue anglaise. Mais ce n’est pas l’avis de l’homme de la rue. Thanachai, petit vendeur de bijoux de Siam Square, qui ne fait pas ses 61 ans: «Les gens reviennent, mais ne s’arrêtent plus pour acheter.» Ce chauffeur de taxi confirme: «A l’aéroport, on attend jusqu’à sept heures pour avoir un client. Avant, c’était deux heures au maximum.» Dix jours après les événements, 43 pays, dont la Suisse, émettent encore des restrictions de voyage sur Bangkok. Certains hôtels ne sont même pas remplis à 10% de leur capacité. Les plus chanceux atteignent 30%, comme le cinq-étoiles Amari Watergate, dirigé par le Vaudois Pierre-André Pelletier. «Il faudra encore entre six mois et une année pour revenir à la normale», souligne-t-il. Le soir, la Khao San Road, la légendaire rue des routards, est déserte. Idem pour le sulfureux Nana Plaza, où les filles attendent tristement d’hypothétiques clients. «On ferme à 22 heures», prévient-on à l’entrée d’un bar, plus loin sur la grande artère de Sukhumvit Road. En tant normal, l’établissement est bondé. Des groupes locaux y jouent les grands standards du rock, d’AC/DC à Joan Jett. Mais aujourd’hui il y a juste quelques touristes qui jouent à une table de billard. Le gouvernement maintient le couvre-feu à minuit. Et les rumeurs vont bon train. On aurait retrouvé des bombes. On évoque une étrange camionnette remplie de bonbonnes de gaz. Les gens ont peur.
ROI HOSPITALISÉ
Car même le sacré a été touché. Durant les combats, six personnes ont été tuées dans le temple bouddhiste de Wat Prathum Wanaram. Un acte impensable jusqu’ici. Une semaine plus tard, le lieu a retrouvé une certaine quiétude. En apparence. Le responsable, frère Pattanaton, un homme cultivé au regard vif, se montre vite gêné par la présence de journalistes étrangers. Le sujet est trop sensible. Il élude les questions, refuse toute photo. Les moines, si respectés, n’ont pas pu empêcher les morts de Bangkok. Tout comme le roi Bhumibol, qui est resté terriblement silencieux. A 82 ans, le monarque est hospitalisé depuis septembre dernier. Adoré tel un dieu, il est le ciment de la nation thaïlandaise depuis la Seconde Guerre mondiale. Personne n’ose évoquer ouvertement sa disparition. Le roi et la religion: les fondements traditionnels de la société thaïlandaise vacillent. «Ces événements, ce n’est pas une fin, mais un commencement, car la société s’est polarisée», prédit Thitinam Pongsudhirak, directeur de l’Institut d’études internationales de l’Université Chulalongkorn, la plus prestigieuse du pays. Il vient de donner une grande interview à la télévision arabe Al Jazeera. Voix respectée, le professeur est assailli de demandes de médias. Le monde entier veut tenter de comprendre ce qui se passe au Pays du sourire. «Bangkok doit davantage partager les fruits de sa prospérité, assène-t-il. Les Rouges ne vont pas rentrer tranquillement chez eux. Nous avons besoin de réformes profondes, sinon il y aura encore beaucoup de souffrances. L’image d’hospitalité du pays et sa réputation de place sûre pour les investissements sont aussi en jeu.»
SUISSES PRUDENTS
Pour restaurer la confiance, le gouvernement a promis d’investir massivement pour relever Bangkok. Il a annoncé un premier plan de 50 milliards de baths (1,8 milliard de francs). Mais cela suffira-t-il? C’est le sujet de préoccupation, en ce jeudi 27 mai, de la réunion de la Chambre de commerce SwissThai, qui représente les 140 entreprises suisses présentes dans le pays. La séance se tient au septième étage de l’ultramoderne Column Tower, sur Ratchadapisek Road. Sont présents sept patrons issus des plus grandes compagnies helvétiques: pharmacie, assurance, horlogerie, conseil… «Le nombre de morts aurait pu être bien pire, nuance le président de la Chambre, Niti Meyer, un Suisso-Thaïlandais, patron de Novatech, une société active dans les services à l’aviation. L’armée a tout fait pour les éviter.» Selon certains directeurs autour de la table, le gou vernement s’est montré même trop tolérant. «Quel autre pays accepterait que son quartier d’affaires soit paralysé pendant deux mois?» Ils confirment que le problème le plus aigu de la Thaïlande sera d’attirer de nouveaux investisseurs. «On ne place pas son argent là où ça brûle.» Dans l’immédiat, ils restent néanmoins persuadés que les compagnies suisses ne vont pas quitter la Thaïlande. Certaines commenceraient cependant à y songer. Les pays voisins, la Malaisie en tête, sont de plus en plus attractifs.
Parmi les 1400 Suisses qui vivent à Bangkok, certains rencontrent des soucis plus immédiats. Tel ces deux copains de Vevey, Simon Pellaux et Guillaume Wyss, la trentaine, qui ont créé ici en 2006 une marque de vêtements de skateboard du nom de Preduce. L’un de leurs trois magasins se situait au cœur de Central World. Il n’en reste rien. Avec le blocage du centre, sur deux mois ils ont perdu 80% de leur chiffre d’affaires. Entre les pertes et le manque à gagner, c’est presque 100 000 francs qui se sont envolés. Un coup terrible pour cette petite structure. «Je suis inquiet, avoue Simon Pellaux. Oui, ça fait mal au bide. Preduce, on l’a créé entre potes. Le plus triste, c’est que l’ont doit se séparer des deux vendeurs du shop de Central World. Je ne sais pas comment je vais le leur annoncer.»
COUVRE-FEU LEVÉ
Autre Romand de Bangkok, Léon de Riedmatten, diplomate indépendant, est un fin connaisseur de l’Asie. Il donne rendez-vous au restaurant Jim Thompson, du nom du businessman américain, ancien espion, qui relança l’industrie du textile en Thaïlande dans les années 50. «On se serait cru dans un film, raconte le Valaisan, un ancien du CICR. La guerre, c’est à Beyrouth, à Bagdad, pas à Bangkok.» Il poursuit: «La ville a toujours été très agréable à vivre, avec ses restaurants, son skytrain, son cinéma d’auteur, la proximité de la mer. Tout était easygoing…» En ce midi, l’établissement est plein. S’y côtoient épouses d’expatriés français, touristes chinois et employés d’ambassade. Dehors, la vie reprend lentement. Le couvre-feu a été levé le samedi 29 mai. Les habitants reviennent passer leur aprèsmidi au centre commercial. Et il faut de nouveau des heures pour traverser la ville en taxi. «Mais, soupire Léon de Riedmatten, ici, à Bangkok, plus rien ne sera comme avant.»
PARDON IMPOSSIBLE
Dans la rédaction du Bangkok Today, grand quotidien populaire en langue thaïe, Khanitin Silarae ne dit pas autre chose: «Ma plus grande crainte, c’est que cela tourne en terrorisme.» Rédacteur en chef adjoint, il est responsable de la rubrique politique. L’homme au look de chaman indien est pessimiste: «Les aides financières du gouvernement, ce n’est que du court terme.» Sa franchise surprend, dans un pays où les journalistes sont régulièrement muselés et menacés. Le matin même, d’ailleurs, son directeur a été convoqué par les généraux, une mise en garde en bonne et due forme. «Nous devons toujours zigzaguer», sourit Khanitin. Puis, l’air grave: «Le fossé entre pauvres et riches se creuse chaque jour. Il n’y a plus aucune discussion possible entre partisans des Rouges et des Jaunes. On ne se pardonne pas ce qui s’est passé. Tout est devenu très émotionnel.»
En ce funeste mois de mai 2010, quelque chose s’est brisé dans l’ancien royaume du Siam.