Peut-être est-ce une façon de tenir le péché à distance. De faire la nique à la luxure en imposant à son chez-soi, et pourquoi pas à son âme, quelques bonnes vibrations spirituelles. Des croix, des figures saintes, et puis des bougies, beaucoup de bougies; il y a quelque chose d’étrange à se dire que nous sommes dans l’appartement d’un ancien travesti.
Edi Oliveira a un sourire de Joconde et une façon gracile de se déplacer dans l’espace qui évoque un peu Michael Jackson. Intérieur chatoyant au style baroque qu’il partage avec un ami, quelque part au bord du lac de Neuchâtel. Anonymat du lieu, visage masqué, il ne tient pas à ce que les gens de sa nouvelle vie puissent découvrir qu’il a, durant sept ans, satisfait le désir des hommes habillé en femme. «Tout en étant resté jusqu’au bout un mâle», ajoute Edi, soucieux de précision. Aujourd’hui, ce Brésilien de 31 ans très croyant (il vénère Padre Pio) est aide-soignant dans un établissement pour personnes âgées. Il a fait le grand saut qui sépare le monde interlope d’une existence normale. Visage lisse, grands yeux, ossature fine: en jean et sweat-shirt ample, on est assez loin de son ancienne image professionnelle, cuissardes en cuir et perruque blonde.
SADISME ET TENDRESSE
Edi est fier d’avoir raconté cette tranche sulfureuse de sa vie dans Journal d’un travesti, paru chez Favre. Celui d’un homme qui veut donner du sens à son passé. Inviter le lecteur dans les coulisses de la vie d’un prostitué qui joue de son corps d’homme dans une enveloppe féminine. L’épilation permanente, les insultes, les agressions. Poupée Barbie tour à tour docile ou maîtresse sado-maso. On y apprend que 10% des clients sont des cochons, 10% des fétichistes, prêts à acheter sa petite culotte après coup. Et qu’un travesti, c’est toujours très commode pour masquer ses pulsions homosexuelles. «Je ne compte plus les paysans gay qui voulaient se satisfaire tout en croyant rester des hétéros. Quand je vois un monsieur bien habillé dans le train, je me demande ce qu’il y a à l’intérieur. Si vous saviez le nombre d’hommes d’affaires qui venaient entre 12 et 14 heures avec des porte-jarretelles sous leurs costards!»
«Dans ce livre, je ne voudrais être ni répugnant ni ennuyeux»
Edi Oliveira
Pendant sept ans, Edi a été une sorte de voyageur de commerce du sexe dans toute la Romandie. Deux à trois clients quotidiens. Cent à 150 francs la prestation. Un jour à Bulle, l’autre à Delémont. Les soirées solitaires dans la piaule qu’un tenancier de salon mettait à sa disposition; parfois un client qui invite à manger, bonus tendresse non tarifé. On navigue au fil des pages entre noirceur et candeur, naïveté et vice, comme avec ce richissime notable vaudois qui voulait du hard et l’a méchamment agressé. L’affaire a fini devant un juge. Faut-il rire ou pleurer quand Edi raconte ce paysan de Thoune débarqué avec une poule pour une séance SM? «Il me demandait de la taper pour être excité. J’avais besoin d’argent, j’ai accepté. Mais je n’ai fait que tapoter la bête.» Il sourit, un peu contrit, conscient que la SPA pourrait boycotter son livre.
Il se dit aussi que, sans les travestis, les pervers en tous genres feraient plus de dégâts dans la population. Et puis il y a les clients qui deviennent presque des amis. Les vieux ou les handicapés, largement bienvenus chez lui, à qui, il en est sûr, il a offert «quelques instants de bonheur». Il aurait pu se brûler les ailes. La foi l’a aidé à tenir. «Je priais tous les jours pour ne pas mourir dans un salon. C’est elle aussi qui m’a donné la force d’arrêter, il y a un an.»
PIÈGE
Le début de l’histoire d’Edi est d’une banalité déconcertante. Piégé par une amie qui lui avait promis du travail. «J’étais un étudiant parti dans l’espoir d’aider sa famille. Dès mon arrivée à Cointrin, en novembre 2003, je me suis retrouvé dans un salon de massage à Bulle. On avait confisqué mon passeport. Une dame m’a dit que, pour rembourser les frais de mon séjour, soit 30 000 francs, je devais laisser des messieurs s’amuser avec moi.»
Sa première expérience est un vrai traumatisme. «Un client m’a aidé à partir au bout de quelques mois. J’ai cherché longtemps du travail, mais je n’avais pas de papiers. Alors j’ai continué à mon compte. C’était le seul moyen d’aider ma famille au Brésil. Ma mère pensait que je travaillais dans une banque le jour et un restaurant la nuit.»
Edi n’est pas devenu riche. Un prostitué déclaré paie des impôts et des loyers considérables. Et depuis la crise des subprimes, les Suisses vont beaucoup moins dans les salons de massage. «Les Accords de Schengen ont été une catastrophe, s’exclame-t-il. Les prostitués européens ont cassé les prix et tout accepté sans protection!»
Il a fini par se marier avec une Suissesse dont il est actuellement séparé. Revendique sa bisexualité, conscient que sept ans de travestisme ont changé ses orientations sexuelles. Son permis de travail fut un sésame pour une nouvelle vie. «C’est un métier où la plupart des gens ont recours à la chirurgie esthétique. Je ne voulais pas vieillir avec une perruque sur la tête!» Honnête avec lui-même, il reconnaît que le travail en EMS est loin d’être gratifiant. Qu’il rêve de célébrité et de richesse grâce à son livre. Que la guêpière et le regard troublé des hommes lui manquent parfois. La normalité, c’est tout un apprentissage.