Lors des tragédies ou des bonheurs universels, certaines images restent fichées dans les mémoires. On ne sait pourquoi, ce sont elles qui renferment la vérité d’un drame, franchissent les frontières, remplacent les mots.
Pour la tragédie du Japon, c’est elle. La photo d’une jeune Nippone hébétée, enveloppée dans sa couverture pâle, le regard dirigé vers le jardin d’enfants où se trouvait son fils dont elle n’a pas de nouvelles.
ANONYME AU JAPON
Elle s’appelle Yuko Sugimoto, a 28 ans. Elle a rejoint dans l’imaginaire collectif les photos bouleversantes de la petite Vietnamienne brûlée au napalm en 1972 ou de l’inconnu bravant un tank sur la place Tianan men en 1989.
Retrouvée par un reporter après une semaine de recherches commanditées par le magazine Paris Match, Yuko est encore abasourdie par cette bizarre notoriété. Si cette image d’elle a paru en première page de 54 journaux internationaux, elle est restée inaperçue chez elle, au Japon. Seul le quotidien Daily Yomiuri l’a publiée, sur un quart de page, presque anonyme.
La jeune femme s’est réellement rendu compte de l’impact de cette photo en septembre dernier, lors du festival de photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan. Elle a d’abord hésité à accepter l’invitation. «Je ne savais pas si je méritais vraiment de visiter la France grâce à cette photo. Etait-ce bien qu’un événement aussi triste me permette de réaliser un rêve, moi qui ai eu la chance, avec ma famille, d’être épargnée? Et puis j’en ai parlé avec mes parents: c’est un miracle si mon fils de 5 ans, Raito, est aujourd’hui vivant. Je ne pouvais pas lui refuser une occasion unique de lui offrir ce voyage.»
Alors elle est venue. Ce fut un long choc à répétition. Elle a notamment été sidérée par les affiches de 4x3 mètres qui magnifiaient son image. «Avant d’arriver à Perpignan, j’avais du mal à croire que cette photo de moi était devenue célèbre. J’étais même contrariée d’avoir été photographiée à mon insu. Aujourd’hui, je remercie le photographe Tadashi Okubo de l’avoir prise. Si cette image a permis de mieux comprendre la tragédie de mon pays, c’est une bonne chose», confie-t-elle à Paris Match, qui l’a fermement prise sous son aile.
Yuko n’était jamais venue en Occident. Au vrai, elle n’était sortie qu’une seule fois du Japon, pour un voyage en Corée. Enfin convaincue, elle a demandé au maître d’école de son fils l’autorisation exceptionnelle pour lui de manquer la classe, tout en lui recommandant de rester discret sur la raison de son congé. A Perpignan, elle a signé des centaines d’autographes. Elle se réjouissait de raconter son aventure à son mari, resté au pays. «Mais je ne le dirai à personne d’autre. Je ne veux pas que cela se sache chez moi. Je ne veux pas que l’histoire de cette photo fasse du bruit dans mon pays.»
Yuko et sa famille vivent dans la ville martyre d’Ishinomaki (10 000 morts ou portés disparus sur 16 000 habitants). L’image y a été prise le 13 mars, deux jours après la catastrophe, sur un pont qui mène à sa maison, détruite puis rasée.
Le jour de la prise de vue, elle est toujours à la recherche éperdue de son fils Raito, qui se trouvait au jardin d’enfants au moment de la secousse. Folle d’inquiétude, elle a quitté son travail de représentante en boissons nutritives, a sauté dans une voiture et foncé vers lui. Mais, les routes étant impraticables, elle n’a pas pu atteindre l’école maternelle. Tout juste a-t-elle pu apprendre que onze enfants et quatorze enseignants ont pu s’abriter au deuxième étage du bâtiment.
Si son mari, Harunori, a pu se rendre en canoë jusqu’à l’école, ce fut en vain: les victimes en avaient déjà été évacuées.
«J’ai eu si peur de perdre mon enfant! J’ai su seulement le soir de la photo qu’ils avaient été sauvés. Avant cela, pendant trois jours, personne n’a été capable de me dire où mon fils avait été mis à l’abri.» Elle ne l’a retrouvé que le lendemain, sain et sauf.
«Pendant trois jours, personne ne m’a dit où était mon fils»
Yuko Sugimoto
Aujourd’hui, le petit garçon l’accompagne en Europe, à Paris et ailleurs. Il est comme soudé à elle. Se baigne dans la mer, alors qu’elle n’y arrive toujours pas: elle a gardé une forte appréhension de l’eau. «Cette photo est un souvenir si triste… J’avais l’impression d’être seule au milieu de nulle part. C’est étrange, mais tout le monde, ici, m’a parlé de la couverture qui m’enveloppe, sans savoir qu’elle a représenté un porte-bonheur. Elle a d’abord servi à réchauffer mon mari, après des heures de recherches de Raito en barque. Puis elle m’a tenu chaud à mon tour quand j’errais moi-même pour le retrouver. Quand j’ai pu serrer mon fils dans mes bras, j’ai donné cette couverture à un homme épuisé et frigorifié qui lui avait tenu compagnie.»
Le photographe a utilisé un téléobjectif. Pour ne pas la perturber par sa présence et saisir son expression exacte, il n’a pas demandé sa permission à Yuko. A cause de cela, il avait un peu d’appréhension à retrouver son sujet. Elle ne lui en a pas voulu.
«J’ai réalisé ici que c’est la première photo de l’après-tsunami, le premier souvenir personnel de notre nouvelle vie.»
LA GÊNE DU SURVIVANT
Puis, en France, elle a vite songé à rentrer, à oublier ces étranges flonflons. Au Japon, la réalité est autre, les deuils omniprésents. «Nous avions un chien qui est mort sous les décombres. Nous l’avons enterré dans l’ancien jardin. Avec Raito, nous allumons souvent de l’encens sur sa sépulture. A notre retour, quand nous franchirons le pont, je penserai certainement à la France.»
Et puis il y a cette gêne d’avoir survécu, augmentée par cette drôle de célébration autour d’elle. Si elle a perdu sa maison et ses parents la leur, elle sait que d’autres victimes souffrent bien davantage. «Qui suis-je, finalement, pour incarner un tel drame? Il y a encore tellement de personnes dans la douleur et la misère, sans maison, sans emploi… Mon mari, dont l’entreprise a pu être délocalisée en périphérie de la ville, n’a pas perdu son travail. En plus, nous avons gagné par tirage au sort l’attribution d’un habitat temporaire en préfabriqué. Mes parents, eux, vivent encore dans un gymnase.» Inattendu, parfois pesant, le métier d’icône.