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EXPULSION DES CRIMINELS ÉTRANGERS
«ICI, ON VEUT QUE RIEN NE CHANGE»
A Alpthal, il n’y a pas d’étrangers ou presque et pas de criminalité. Pourtant, cette petite commune du canton de Schwytz a voté massivement en faveur de l’initiative UDC. Mais qui sont ces montagnards qui veulent expulser des criminels qu’ils n’ont pas? Reportage.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 07.12.2010

C’est un village tout en longueur qui s’étend le long de la rivière qui lui donne son nom. L’Alp glisse doucement entre ses berges gelées pendant que le soleil fait scintiller la neige qui recouvre la vallée. Au fond, le Grosser Mythen offre son arête carrée au regard et clôt un lieu dont on ne peut s’extraire qu’en revenant sur ses pas. L’ambiance est paisible. Ici, des enfants jouent dans la neige, là résonne le bruit d’une pelle raclant le bitume. Nous sommes à Alpthal, au cœur du canton de Schwytz. La commune compte 564 habitants, dont 37 étrangers, soit 6% de la population. On est loin des 40% de Lausanne ou de Genève. Pourtant, ici, contrairement aux deux villes romandes, on a voté massivement en faveur de l’initiative pour l’expulsion des criminels étrangers: 86,7% de oui dans le canton qui, en Suisse, a soutenu le plus largement l’initiative de l’UDC (66,3%).

«On n’a rien contre les étrangers s’ils respectent nos règles»
Urs Beeler, président de la commune

Dans la maison communale, Nick Steiner nous regarde en souriant. «Je suis un peu atypique dans le village. Moi, j’avais voté en faveur du contre-projet.» Boucle d’oreille à l’extrémité du lobe gauche, les cheveux gris savamment peignés, le sexagénaire est né ici mais a vécu plusieurs années en Angleterre, pas mal bourlingué en Asie. «Je crois que c’est un peu un réflexe de peur face à ce que l’on ne connaît pas», dit-il. Même s’il n’y a pas de partis politiques dans le village, la vallée voisine d’Oberiberg est un fief UDC. «Dans le doute, les gens d’ici aussi ont tendance à suivre la ligne de ce parti.»

ON SE MÉFIE DE LA VILLE

Au volant du bus, face à ces deux étrangers qui l’attendent, on lit d’abord une méfiance dans le regard d’Urs Beeler. Il fronce les sourcils au moment d’actionner la porte automatique. Mais, devant l’intérêt de ces journalistes pour sa commune, l’homme se déride. «C’est vrai qu’il n’y a pas de criminalité ici. Mais on essaie de faire en sorte que, justement, elle n’arrive pas jusque-là. C’est un peu de la prévention.» Urs Beeler est président d’Alpthal depuis sept ans. Lui en a 50, conduit le bus postal d’Einsiedeln à Brunni, extrémité de sa commune et fin de la route, depuis vingt-quatre ans. «J’ai fait mon apprentissage à Rapperswil, racontet- il. Mais, alors que j’avais le choix entre plusieurs logements tout près de mon travail, mes parents ont préféré me laisser à Jona, pourtant plus éloigné.» Mais aussi plus rural. L’anecdote est parlante. A Alpthal, on n’aime pas trop la ville. On y voit le vice, les tentations, les dangers. On s’en méfie.

«La commune est étroite, cela se ressent sur le caractère des gens»
Roland Graf, curé du village

L’église sonne 11 heures, faisant s’envoler trois corneilles qui avaient trouvé refuge dans le clocher. «Ici, vous êtes enserrés entre les montagnes, c’est étroit et je crois que cela se ressent dans le caractère des gens.» Voix douce mais physique de rugbyman, Roland Graf est le curé du village. Originaire d’Appenzell, il officie depuis treize ans dans la région, depuis cinq ans dans la commune. «Ce n’est pas forcément facile de s’intégrer, les habitants sont probablement moins ouverts qu’en plaine. Ce qu’ils veulent surtout, c’est que rien ne change, que le village conserve son caractère, ses valeurs.» Résister. Tenir. On a un peu cela dans le sang à Alpthal. Car Schwytz est le berceau de la Confédération, lit de la résistance face aux Habsbourg. Morgarten, théâtre des exploits confédérés en 1315, n’est d’ailleurs qu’à un jet de pierre.

«L’interdiction des minarets? Vous êtes en plein pays catholique, bien sûr qu’on l’avait aussi acceptée»
Cinq des sept membres du Conseil communal: Paul Schelbert, Adi Inderbitzin, Urs Beeler, Fredy Holdener et Adi Fässler

«On voit ce qui se passe à Zurich, même à Einsiedeln et, dans dix ans, ce sera peut-être chez nous!» Joues rosies par le froid, petite moustache, des doigts épais comme des cervelas, Adi Fässler résume la pensée dominante. Lui est né au-dessus de Brunni, à l’ombre des deux Mythen, il y a quarante-deux ans. «On n’avait même pas le téléphone, pas de TV, on n’avait rien, mais ça allait quand même.» Scieur, il débite des planches dans l’une des deux scieries d’Alpthal. En fait, cette position radicale en faveur de l’expulsion des criminels étrangers se comprend comme la volonté de se prémunir contre des problèmes qui n’existent pas encore…

«Les gens ne veulent pas de problèmes. Ici, ils se sentent protégés»
Sandra Klopfenstein, institutrice à Alpthal

Des problèmes appréhendés dans les pages du populaire quotidien Blick, friand de dénoncer les abus à l’AI de certains étrangers ou pour stigmatiser les chauffards originaires des Balkans. «Regardez, il y a quelques jours, dans la région, un groupe organisé venu de l’étranger a volé pour 5000 francs de matériels sur un chantier, explique Markus Ochsner, attablé au Poscht-Kafi. C’est exactement pour cela qu’on a voté oui.» Bleu de travail maculé, il est venu chercher sa mère qui jouait aux cartes pour l’accompagner sur la route glissante. Au fond de la salle, Marie Steiner, une joyeuse grand-mère, tape également le carton. Elle aussi a voté oui à l’initiative. «Ceux qui ne respectent pas les règles n’ont rien à faire ici», dit-elle entre deux plaisanteries. Ici, c’est le Donnschtig Jass avant de traverser la route pour suivre la messe du jeudi. On est bien loin de l’image d’extrémistes de droite au crâne rasé et aux slogans nauséabonds.

«Avec ce qui se pas se à Zurich, dans dix ans ce sera peut-être chez nous»
Adi Fässler, scieur

Alors osons le mot: raciste? xénophobe? A Alpthal n’aime-t-on pas les étrangers? «Non, nous on n’a pas de problème avec les étrangers pour autant qu’ils se comportent selon nos règles, poursuit le président de commune. On en a aussi quelques-uns, notamment à l’hôtel Brunni. Ça va bien. Mais ce sont un ou deux étrangers, pas une masse. Ici, tout le monde se connaît.» Il y a justement Thutop Ngawang, un Tibétain arrivé en Suisse en 2002 qui travaille en cuisine. «Un bosseur, sérieux, très religieux, il ne boit pas, se couche tôt», précise Urs Beeler. Agé aujourd’hui de 36 ans, il a fui le régime chinois. «J’ai entendu des conversations sur la votation, mais je ne m’y suis pas intéressé, dit-il. Moi, je suis content ici. Si la situation politique le permettait, je rentrerais au Tibet.»

«J’ai entendu des conversations sur la votation mais ne m’y suis pas intéressé. Je suis content, ici»
Thutop Ngawang, aide de cuisine tibétain à l’hôtel Brunni

Après huit ans, son allemand reste lacunaire. Signe peut-être d’une vraie timidité, on se dit aussi qu’il témoigne d’une certaine difficulté à s’intégrer. «Les gens sont plutôt réservés au début, explique cette native des Balkans, ils vous tiennent à distance. C’est à vous de faire les premiers pas, ne pas être timide. Mais j’aurais probablement voté de la même manière. Les étrangers criminels font du tort à ceux qui se comportent correctement, car ensuite on met tout le monde dans le même panier.»

ÉTRANGER DE PROXIMITÉ

Façades bleues, drapeau de Schwytz et d’Alpthal peints au-dessus des fenêtres, l’école du village a fière allure. Les couleurs du blason local ressemblent au drapeau du canton de Neuchâtel. Mais là s’arrête la comparaison. Dans la jolie école du village, 44 élèves étudient. En tout, trois nationalités s’y côtoient: suisse, allemande et hollandaise. Assise sur une table, Sandra Klopfenstein sourit. «Ici il n’y a pas besoin de venir de loin pour être considéré comme étranger. L’an passé, j’ai dit à mes élèves qu’on aurait neuf camarades d’Einsiedeln - la ville est à 7 kilomètres. Spontanément, ils ont répondu: «Oh, nein!» La jolie enseignante fait la classe depuis quatre ans dans la commune, est née dans la vallée voisine d’Unteriberg. «Mes parents y ont emménagé il y a cinquante ans, mais aujourd’hui encore on les voit comme des étrangers à la commune.» Pourtant, ils n’ont pas émigré de Papouasie, mais simplement d’Argovie. «Je crois surtout que les gens d’ici ne veulent pas de problèmes. Ils voient de l’extérieur ce que les médias en montrent: crimes et faits divers. Ici, on est protégé, on connaît tout le monde, on a tout sous contrôle et on ne veut pas que ça change. C’est comme ça que les gens pensent.»

«Ceux qui ne veulent pas respecter nos lois n’ont rien à faire chez nous»
Marie Steiner (à droite), avec ses trois partenaires de jass, et Jeannette Kälin qui travaille au Poscht-Kafi, à Alpthal

La nuit tombe sur Alpthal, la température aussi: - 13 °C. Au loin, on distingue de petites lumières dans la neige. Des randonneurs qui viennent observer la lune sur les crêtes. L’astre, fidèle et rassurant, brille au-dessus de la vallée d’Alpthal. C’est ce que l’on souhaite ici, que la lune continue de briller sur la même blanche vallée. Un concentré d’humanité dans le fond, car de tout temps l’homme n’aime rien moins que le changement.

 

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Tags: initiative UDC, expulsion des criminels étrangers, reportage, Alpthal, Schwytz Aller en haut de page Haut de page

 

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CRICRI, le 11.12.2010 à 22:17

Superbe article et bravo à ce canton qui désire conservé sa tranquilité. Genéve est un des cantons les moins sur et le non l`a emporté...

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