UELI MAURER, UN MINISTRE TOUT-TERRAIN
Il a promis que la Suisse aurait «la meilleure armée du monde», mais il devra y parvenir avec moins de moyens. «L’illustré» a suivi le conseiller fédéral le plus chahuté, en marge du Sommet de la Francophonie.

Par Michel Jeanneret - Mis en ligne le 27.10.2010

 

Il n’en démord pas: Ueli Maurer veut doter la Suisse de la meilleure armée du monde. Depuis qu’il a fait cette promesse il y a deux ans, le conseiller fédéral a toutefois dû calmer son bel enthousiasme. Celui qui milite pour une armée forte, au budget solide, s’est vu minorisé par ses collègues du Conseil fédéral. Le ministre de la Défense devra se contenter de 4,4 milliards de francs (il en voulait un de plus) et devra réduire drastiquement les effectifs de la troupe, qui passera de 140 000 à 80 000 hommes. Avec une armée mise au pain sec et à l’eau, Ueli Maurer voit sa marge de manœuvre considérablement réduite. Car, si les moyens diminuent, les missions de l’armée suisse, elles, restent les mêmes. C’est ce que dénonce le conseiller fédéral dans cet entretien qu’il a accordé à L’illustré, en marge du Sommet de la Francophonie. On ne peut pas tout avoir, relativise le ministre UDC, pris en tenailles entre des visions contradictoires sur le rôle que l’armée devra jouer à l’avenir pour la sécurité de notre pays.


Votre tâche n’est pas très facile en ce moment: vous êtes critiqué de toutes parts, vos propositions sont rejetées par vos collègues du Conseil fédéral. N’y a-t-il pas des moments où l’on a envie de tout plaquer?

Oui, cela arrive. Mais c’est tout simplement normal que l’on remette en cause ses propres choix, comme celui d’être conseiller fédéral. Et si j’ai parfois ce genre de réflexion, ce n’est pas parce que la tâche est trop difficile. J’exerce cette fonction avec plaisir.

Il n’empêche que vous êtes pris en étau entre des visions contradictoires de l’armée où vous vous retrouvez minorisé. Ça ne doit pas être drôle tous les jours…

Ce n’est pas dramatique non plus. Etre critiqué, se retrouver du côté de la minorité, j’en ai l’habitude. Ça fait partie de la politique.

Dans ces circonstances, vous allez avoir de la peine à mettre sur pied la «meilleure armée du monde», le but que vous vous êtes fixé il y a deux ans. On en est plutôt loin, d’ailleurs, non?

Je dirai que nous avons fait la moitié du chemin. Nous sommes déjà champions du monde en musique et en cuisine militaires, ce n’est déjà pas si mal… Plus sérieusement, notre armée n’est pas aussi mauvaise qu’on le prétend. Prenez l’exemple du Sommet de la Francophonie: en quelques jours, les troupes ont pu mettre sur pied tout un dispositif de sécurité performant.

Pour un petit pays pacifiste et neutre comme la Suisse, n’est-ce pas un peu absurde de développer une armée ultraperformante?

Bien sûr que non! La neutralité ne nous protège absolument pas d’agressions extérieures. Et la Suisse est l’hôte de beaucoup d’organisations internationales. Il y a 40 000 personnes qui ont besoin d’une protection particulière dans notre pays. C’est l’armée qui la leur fournit. Et prenez n’importe quelle manifestation d’envergure en Suisse: le WEF, la Francophonie, on a toujours besoin de l’armée. Mais avoir la meilleure armée ne signifie pas avoir la plus grosse. Il faut avant tout qu’elle soit adaptée à la menace.

Une menace qui a baissé, justement.

Oui, c’est vrai. Elle est moins forte qu’à l’époque de la guerre froide. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons renoncé à une partie de notre arsenal. Nous avons aujourd’hui moins de chars, moins d’avions, moins de munitions. Et c’est également pour cela que nous allons démanteler les bunkers: pour être en phase avec la menace. C’est ainsi que nous bâtirons la meilleure armée du monde: en étant plus fort que notre adversaire potentiel. Car, en cas de conflit, ça ne suffit pas d’être le deuxième. Vous devez être le premier, sinon vous mourez…

Mais c’est qui cet adversaire?

Cela peut être un terroriste, un individu ou une organisation armée.

Le terrorisme, c’est cela la menace numéro un?

Oui, probablement. Mais ce n’est pas la seule. Il peut aussi y avoir le piratage informatique, des catastrophes naturelles…

… et vous devez faire face à cela avec moins de moyens. C’est pour cela que vous parlez de supprimer les chars?

Alors, d’abord je vous conseille d’apprendre à lire. Dans l’interview à laquelle vous faites référence, je n’ai pas dit qu’il fallait supprimer les chars, j’ai simplement dit que lorsqu’ils tomberont en désuétude, la question se posera de savoir s’ils doivent être remplacés. Pour une nouvelle technologie ou peut-être parce qu’ils ne seront plus appropriés à la mission qui sera celle de l’armée dans vingt ans.

D’ici là, vous allez couper un peu partout, au risque de tout faire à moitié. Pourquoi ne prenez-vous pas de mesures claires?

Parce qu’on ne peut pas révolutionner l’armée, on ne peut que la faire évoluer.

Pourquoi ne pas couper clairement quelque part, plutôt que de tout affaiblir un peu?

Ce n’est malheureusement pas aussi simple. L’armée est une mosaïque. Si vous en enlevez une pièce, c’est parfois comme si vous supprimiez les escaliers entre deux étages d’une maison. Ça ne fonctionne plus. Le problème vient également du fait que l’on attend tout de l’armée.

C’est-à-dire?

C’est-à-dire que les politiciens ne sont pas clairs. Ils réduisent les moyens financiers, le nombre d’hommes, mais ils attendent de l’armée qu’elle remplisse les mêmes tâches que quand nous avions 600 000 soldats en Suisse: sécuriser des sommets comme la Francophonie ou le WEF, soutenir les manifestations sportives, s’engager à l’étranger et assurer la défense classique. A un moment donné, la politique doit dire ce qu’elle veut, si elle réduit les budgets, dire à quoi elle est prête à renoncer, par exemple aux engagements à l’étranger. Qu’on me donne la mission et je pourrai organiser l’armée pour qu’elle la remplisse.

Et en attendant?

L’armée doit se tenir prête à changer de tactique de manière continue, en fonction de la menace. De même que le FC Lausanne change de tactique à chaque match, en fonction de son adversaire. L’armée, c’est la même chose.

Sauf que les footballeurs se déplacent vite. Pas l’armée…

L’armée bouge très vite, à plus de 1000 km/h en avion! Non, sérieusement, ce que je veux dire, c’est que nous faisons comme chaque entreprise qui essaie d’évoluer pour être à la pointe de la technique afin de répondre à ses besoins de la manière la plus efficace.

Tout cela en devenant chaque année un peu plus petite…

Vous savez, petit ne veut pas dire plus mauvais. Votre thèse ne fonctionnerait que si l’armée ne suivait pas l’évolution technologique. Regardez les ordinateurs: ils sont devenus plus petits. L’armée peut devenir plus légère, avoir de meilleures armes, cela nous permet d’avoir moins de monde et de devenir encore plus performant.

Mais alors, si l’on peut faire mieux avec moins, pourquoi êtes-vous sans cesse en train de demander davantage de moyens?

Pourquoi ne posez-vous pas également ce genre de questions à M. Burkhalter ou à Mme Calmy-Rey? Tous désirent plus de moyens pour remplir leur tâche. A titre personnel, je pense que nous aurions besoin de plus d’argent pour assurer la sécurité du pays de manière optimale. Mais que voulez-vous, les politiciens en ont décidé autrement et je dois bien faire avec.

Compte tenu du fait que nous avons peu de moyens, ne seraitce pas logique de collaborer avec nos voisins, contrairement au modèle que vous défendez?

L’armée suisse collabore de manière constante avec ses voisins: en matière de formation, de garde des frontières. Maintenant, c’est une illusion de croire que si on a des soucis, les autres vont nous aider, car ils ont les mêmes problèmes: manque d’argent, de moyens.

Eh bien cela plaide justement pour travailler davantage ensemble.

La réalité est un peu plus compliquée. Cela demanderait au contraire plus de moyens financiers. Nous sommes entourés par des pays qui appartiennent à l’OTAN. Or, les pays de l’OTAN paient 2% de leur PIB (produit intérieur brut) pour contribuer à la sécurité collective, alors que la Suisse n’en dépense actuellement que 0,8%. Maintenant, il est évident que nous devons travailler ensemble dans les domaines dont je viens de vous parler. Et c’est ce que nous faisons: l’année dernière, l’armée suisse a eu 1500 contacts avec des pays étrangers, soit sept par jour de travail.

Vous revenez d’Israël, un pays où l’armée est obligatoire pour les femmes. Y seriez-vous favorable en Suisse?

En Suisse, nous avons une autre vision du rôle de la femme et nous n’avons pas besoin de davantage de soldats. Mais cela serait un enrichissement. Partout où il y a des femmes, c’est un enrichissement.

Ouh là là, vous seriez devenu féministe?! On croyait que vous préfériez les femmes derrière les fourneaux…

Eh bien je suis désolé de vous décevoir, mais voilà un cliché de plus sur moi qu’il vous faudra démolir. Trois de mes filles ont fait l’école de recrues parce que je les en ai persuadées. C’est un bel apprentissage de direction pour les femmes. Et je conseille en tout cas à toutes les femmes de se trouver un homme qui a fait l’armée. C’est un label de qualité.

Ah bon?

Avec un homme qui a fait l’armée, la femme sait ce qu’elle a: un homme mûr qui sait gérer et accepter le conflit, qui a appris à vivre.

Collaboration: Lukas Egli/Schweizer Illustrierte