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TUERIE AU STADE
LES JEUNES MARTYRS D’ÉGYPTE
Jeunes et contestataires, les ultras du célèbre club de football d’Al-Ahly ont joué un rôle central dans la révolution. Le 1er février, un match a tourné au carnage, beaucoup d’entre eux y laissant la vie.

Par Marc David - Mis en ligne le 08.02.2012

Il s’appelle Ahmed, il est supporter d’Al-Ahly. En cette fatale journée de février, il s’embarque avec les ultras de ce club légendaire, issu du peuple du Caire, cette sorte de FC Barcelone africain. Direction Port-Saïd, à 220 kilomètres de là, pour y affronter Al-Masry.

Sur son blog, le fan raconte. Les pierres qui s’écrasent sur leur train quand ils traversent la ville d’Ismaïlia. La décision de passer du train au bus, par crainte d’une embuscade à la gare. Les projectiles et les insultes, tout au long du trajet jusqu’au stade. Pas d’inquiétude prématurée: pour lui, «tout cela est encore normal». Pareil pour les horions et les fusées pendant le match. Du quotidien d’ultras.

Yasser, fan d’Al-Masry, a, lui, une surprise en arrivant au stade. «Nos places habituelles étaient occupées par des fans inconnus, très nombreux. On a trouvé cela bizarre. Qui étaient-ils? Nous nous sommes installés ailleurs, pour ne pas causer de troubles.»

BASTONNÉS, TRANSPERCÉS

Al-Masry l’emporte. Fou de joie, Yasser se rue sur la pelouse dès le coup de sifflet final. Jamais il n’a été aussi simple d’y accéder. Un portail est ouvert, un autre brisé. Mieux, le double cordon de militaires s’écarte, diligent. Ahmed, aussi, s’étonne: «La pelouse a été envahie d’une manière étrange, organisée, des deux côtés. Une partie en direction des joueurs pour les frapper et une autre contre les fans d’Al-Ahly dans les gradins.» Juste à ce moment, toutes les lumières s’éteignent. Panique, scènes de guerre. Bastonnés, transpercés de coups de couteau, blessés et morts s’accumulent, jusque dans les vestiaires. «Nous avons essayé de former un cordon pour protéger les gars d’Al-Ahly, assure Yasser. Avant le match, nous nous étions même rencontrés pour organiser la sécurité. Ce n’est pas nous, nous ne comprenons pas. D’ailleurs, nous avions gagné.» Les issues absurdement fermées, la foule étouffe, le carnage est horrifiant: 74 morts, en majorité par asphyxie. Une date sanglante dans l’histoire du sport.

Du sport? Très vite, le scandale déborde. Battus à mort, les ultras d’Al-Ahly sont davantage qu’un groupe de supporters. «Courageux, contestataires, ce sont les Gavroches d’Egypte», expliquent Mahmoud, un Egyptien de Lausanne, et son ami Badreddine, qui vivent ces événements avec un mélange de chagrin et de distance.

Au début de l’année, un reporter du magazine français Yards a rencontré ces ultras. Condition: ne dévoiler aucune identité et ne réaliser aucun portrait. «Les médias égyptiens sont à la solde du pouvoir. Ils racontent tellement de conneries sur nous qu’on préfère les ignorer», lui dit l’un d’eux.

LA LUTTE DES ULTRAS

Le journaliste s’est retrouvé sur un parking, un soir, entouré des mêmes jeunes, étudiants ou fils du peuple, qui prirent possession de la place Tahrir. L’un d’eux, Shérif, s’est approché de lui: «Depuis la révolution, les autorités surveillent de près les principaux groupes opprimés sous Moubarak: les Frères musulmans, les coptes et les ultras. Or, nous n’avons pas à recevoir d’ordres de la part de fonctionnaires corrompus.» Ryad a renchéri: «Nous avons été les premiers à répondre à la brutalité policière par la violence.» Les banderoles contestataires fleurissent dans leurs rangs. En janvier, ils se sont particulièrement manifestés à Suez. «C’est ici que la police a tué les premiers manifestants.

Il était normal de leur rendre hommage», a dit Illyès, un des fondateurs. Cette parole retrouvée ramène à l’histoire de l’Egypte, qu’ils revendiquent: «Al-Ahly a été fondé en 1907 par des syndicats étudiants pour s’opposer à l’occupation anglaise, car les clubs coloniaux n’acceptaient pas les joueurs égyptiens. Nous ne faisons que reprendre le flambeau, en luttant contre toute domination.»

C’est dans ce contexte que le drame de Port-Saïd a eu lieu. Très éclairé, en attente d’un islam des lumières, le politologue arabe Ahmed Benani constate lui aussi «la profonde fusion entre ces fans et même ces footballeurs: on les a vus sur la place Tahrir. Ils se sont engagés corps et âme pour renverser le pouvoir.» Après la tuerie, trois joueurs (Meteb, Barakat et la star de l’équipe, Aboutrika) ont annoncé leur décision d’arrêter immédiatement le football, écœurés devant un tel monceau d’imbécillité criminelle. «Cela dit, poursuit Benani, si l’armée a téléguidé les événements de ce match pour que tout le club reçoive une raclée, elle ne voulait sans doute pas provoquer un tel massacre.»

 

«Courageux, contestataires, les ultras sont les Gavroches d’Egypte»

 

RÉVOLUTION À FAIRE

Résultat: les militaires au pouvoir se sont discrédités, le peuple réclame leur départ. La rue a été rendue aux porte-voix et aux manifestants. Bientôt, ce sera peut-être aux Frères musulmans (70% des voix aux dernières élections) d’exercer une partie du pouvoir. Selon Benani, «ils apparaissent comme les rédempteurs. Ils se sont comportés en hommes d’Etat, ont gagné en crédibilité. L’Egypte, au contraire de la Tunisie, vit encore dans la confusion. Comme si la révolution était encore devant. Le maréchal Tantaoui, qui gouverne, est vraiment le serviteur de Moubarak! Je vois encore une demi-décennie avec des phases de terreur.»

A Lausanne, Mahmoud et Badreddine acquiescent. Double national, le premier est revenu du Caire en 2010, après trois ans à avoir tenté d’y vivre. «C’était trop instable, trop compliqué pour mes jeunes enfants.» Pour eux, ce drame n’a rien à voir avec le hasard. «Les militaires ont voulu donner une leçon, un an après la chute de Moubarak. C’est une fuite en avant, sans intelligence, avec l’espoir de maintenir l’état de siège. Et vous voulez une rumeur? A chaque fois que Mme Moubarak va rendre visite à son mari, il se passe des événements graves juste après, comme s’il transmettait des informations.»

Suppliciés, les ultras sont ainsi devenus les derniers martyrs de cette révolution, plus que jamais en marche.

 


«SEULE LA MORT POURRA M’EMPÊCHER D’ALLER CHANTER AU STADE»

Il y a quelques semaines, le magazine français Yards a pu effectuer une plongée au sein des ultras du club d’Al-Ahly, qui se protègent soigneusement de toute exposition médiatique. Depuis la naissance de ce phénomène, en 2007, chaque match donne lieu à un spectacle d’énergie et de fusion. Les Ahlawy Ultras sont environ 10 000 à transformer les gracachés dins en lieu d’expression. Selon Yasser Thabet, journaliste spécialisé, «leurs actions sur la place Tahrir les ont propulsés à côté des principaux groupes d’opposition égyptiens. Même s’ils s’en défendent, les slogans dans les tribunes démontrent qu’ils ont une vraie conscience politique.» Ils l’ont déjà payé. En septembre 2010, quinze d’entre eux ont été emprisonnés après des chants dirigés contre la police. «J’ai été insulté et battu à coups de matraque, témoigne Issa, qui a passé 22 jours derrière les barreaux. J’étais dans une cellule pleine de voleurs, de drogués et de tueurs. Moi, je ne suis qu’un supporter de foot.» Il promet que personne ne pourra l’empêcher d’aller au stade et d’y chanter, «sauf la mort».

 


LE SOUVENIR D’AL-HADARY

L’ex-gardien du FC Sion jouait à Al-Ahly quand le président Constantin l’a embarqué. Un flop «pharaonesque».

Al-Ahly, pour le public suisse, c’est d’abord le club d’où vient Essam Al-Hadary. Légende vivante en Egypte, surnommé le Barrage, ce gardien avait tapé si fort dans l’oeil du président du FC Sion, Christian Constantin, que celui-ci s’en fut le chercher en jet privé au Caire, en février 2008. Il ne s’embarrassa guère de politesses et l’embaucha sans l’accord de ses dirigeants. Al-Ahly alerta la FIFA, qui trancha en sa faveur, sanctionnant Sion de deux périodes d’interdiction de transferts. Celui-ci ne les respecta pas.

Une vraie bonne affaire, Al-Hadary… Après un bras de fer juridique qui dure encore, le FC Sion a été exclu de l’Europa League et a écopé de 36 points de pénalité en Super League. Ah oui: Al-Hadary est reparti en été 2009, lâchant qu’il «ne se voyait pas évoluer dans un club sans prétention». A 39 ans, il garde aujourd’hui la cage d’Alexandrie.



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Tags: Ultras, Al-Ahly, match, 1er février, Egypte, club de football Aller en haut de page Haut de page

 

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